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À Manawan : construire des liens de confiance en territoire atikamekw

Image en bandeau : Rassemblement pour la démarche de guérison collective et la bénédiction de la nouvelle croix à Manawan en juillet 2024 | Photo : Anne-Marie Forest

Depuis 2022, l’abbé Krzysztof Syga-Nowak assure une présence en milieu autochtone dans la communauté atikamekw de Manawan. Il roule plusieurs heures pour se rendre à la mission Saint-Jean-de-Brébeuf. Il y demeure environ deux jours par semaine, se rendant disponible à tous et toutes du mieux qu’il peut. Souvent, il se promène dans le village pour aller rencontrer les gens. Il participe aux soirées de prière, célèbre la messe ou organise des ressourcements, selon la demande. Il visite aussi les malades. Au fil du temps, son expérience sur place a transformé son regard. Il nous livre ici l’objet de sa réflexion sur son ministère auprès de cette communauté autochtone dont il découvre que c’est surtout lui qui a besoin d’elle…

L’ancrage de la Mission Saint-Jean-de-Brébeuf

Manawan est accessible depuis Saint-Michel-des-Saints où je dispose d’un pied-à-terre au presbytère de la paroisse Notre-Dame-des-Montagnes, par une route forestière d’environ une heure et demie. Ce trajet, au-delà de sa dimension géographique, est aussi un temps de décentrement et de préparation intérieure à la rencontre.

Krzysztof confirmant un jeune | Photo : Christelle Flamand
Krzysztof confirmant un jeune | Photo : Christelle Flamand

Dans ce vaste territoire, Manawan forme avec Wemotaci et Opitciwan un triangle de vie atikamekw où la Mission Saint-Jean-de-Brébeuf tente, humblement, de maintenir un foyer de présence chrétienne.

Mon service a débuté sans formation missionnaire préalable – comme celle dispensée par les Oblats –, et sans connaissance de la langue, de la culture, des traditions, ni des valeurs atikamekw. C’est l’écoute directe des membres de la communauté qui m’a progressivement guidé dans ce rôle. Ainsi, ce service ne reproduit pas le modèle du pasteur en position d’autorité unilatérale, mais cherche à s’inscrire dans une démarche de témoignage et de cheminement commun. Cette présence est toutefois fragile : vivant seul, avec des séjours regroupés de quelques jours, je ressens physiquement la distance et les défis de l’isolement. La mission catholique à Manawan ne se conçoit plus comme une institution détentrice d’un monopole religieux, mais comme une présence qui cherche d’abord à écouter et à apprendre.

Vers une théologie dialogale : se décentrer pour mieux rencontrer

L’action pastorale demeurera pertinente si une mutation profonde de notre regard théologique s’opère. À la question « les Atikamekw ont-ils besoin de nous? », la réponse s’impose : non. C’est nous qui avons besoin d’eux. Une conviction m’habite, inspirée par la « nouvelle théologie de la mission » : « La moisson précède les ouvriers. » Cela signifie que Dieu est déjà à l’œuvre dans le cœur des Atikamekw bien avant notre arrivée. Notre rôle n’est pas d’apporter le Sacré dans un désert, mais de reconnaître Sa présence déjà vibrante dans la culture et les traditions de ceux qui nous accueillent.

Membres de la communauté chrétienne de Manawan près d'une statue de Maman Marie | Photo : avec l'autorisation d'Anne-Marie Forest
Quelques femmes de la communauté présentes lors de la démarche de guérison et de la bénédiction de la nouvelle croix à Manawan en juillet 2024 | Photo : Anne-Marie Forest

Cette approche exige un « décentrement de soi ». L’Église n’est pas là pour se regarder elle-même, mais pour se tourner vers l’altérité. À Manawan, cette posture se traduit par une reconnaissance fraternelle des autres groupes chrétiens, comme le pasteur Laurent Gerber. La collaboration œcuménique constitue, ici comme ailleurs, une piste concrète pour une pastorale renouvelée, dans un contexte marqué par la pénurie de prêtres, la désaffectation des fidèles, les contraintes administratives et la fragilité financière des communautés. En renonçant à toute prétention d’exclusivité religieuse, la mission redécouvre une vocation plus fondamentale : être un « sacrement de salut » où la charité et la prière précèdent la célébration des rites. L’acte missionnaire devient alors une conversation, un dialogue où l’on accepte que l’Esprit saint souffle où il veut, souvent bien au-delà des structures paroissiales.

Le pilier communautaire : l’impact de la collaboration avec Manon Ottawa

Manon Ottawa | Photo : Mathieu Lavigne
Manon Ottawa | Photo : Mathieu Lavigne

L’enracinement local ne peut se faire par un prêtre de passage. La stabilité est le terreau de la confiance. À cet égard, la présence de Manon Ottawa au sein de l’équipe pastorale constitue un appui essentiel à la stabilité et à la continuité de ce service. Grâce au soutien de l’évêché de Joliette, son contrat de trois ans assure une continuité vitale jusqu’en 2027. Cette équipe, que nous formons avec Manon, permet de recentrer nos activités sur les besoins réels de la nation atikamekw. La pastorale n’est plus sacramentelle mais générationnelle, les efforts pour trouver « les enfants perdus » en font partie, comme l’un des aspects de réconciliation et contribue à la guérison individuelle, familiale et communautaire. Dans la famille de Manon, un enfant surnommé « bébé Maxime » – disparu après une évacuation médicale par avion – est le premier cas au Québec pour lequel un jugement autorisant l’exhumation en vue de tests ADN a été obtenu.

Ce changement des priorités n’empêche pas que la collaboration avec Manon porte régulièrement des fruits concrets : préparations aux baptêmes des petits enfants, des adolescents et des adultes, des ressourcements, des veillées de prières et l’accompagnement des familles en deuil. Mais aussi par des activités hebdomadaires :

  • Le mardi : Soirées de prière communautaire.
  • Le mercredi : Rencontres catéchétiques parents-enfants, favorisant une transmission de la foi ancrée dans la famille.
  • Les premier et troisième dimanches : Eucharistie à la Maison des aînés, moment de tendresse où le pain rompu rejoint la sagesse des anciens.

Écouter la voix du Grand Esprit

Photo : avec l'autorisation d'Anne-Marie Forest
Inauguration de la nouvelle croix à Manawan en juillet 2024. Ce geste unique, effectué à l’initiative même de la communauté, a été précédé d’une démarche de guérison collective. | Photo : avec l’autorisation d’Anne-Marie Forest

Servir à Manawan est une pérégrination qui me transforme. C’est apprendre que le Sacré ne s’impose pas, il s’écoute. C’est être témoin de la présence de Jésus-Christ que l’Église porte là où deux ou trois se rassemblent en son nom. Et puisque « tout est lié », ouvrir les yeux et les oreilles à la réalité de la création, celle du Commencement et celle de la Résurrection.

« En nous donnant la vie, le Créateur a déposé une parcelle de Son cœur dans chacun de nous. Et Il désire que Son cœur Lui revienne. » — Irvin Powless Senior, Onondaga

Cette parole de sagesse autochtone rejoint notre espérance la plus profonde. En apprenant à écouter le silence des arbres et le chant des rivières, nous entendons la voix du Grand Esprit. Comme l’enseignait Black Elk : « Le Grand Esprit est dans chaque chose : dans les rochers, les arbres, les rivières. Écouter leur silence, c’est entendre sa voix. »

La tradition des Premières Nations des peuples de l’Urubamba enseigne : « La sagesse commence quand on écoute le silence des arbres et le chant des rivières. » Cet enseignement aide à mieux comprendre le don de Dieu qui conduit à la sagesse : « La sagesse commence avec la crainte du Seigneur. » Cette crainte – souvent confondue avec la peur – exprime en réalité le respect et l’émerveillement envers le Créateur, attitude qui fait naître la sagesse.

Tenant pour boussole la parole : « Je suis le chemin, la vérité et la vie », la Mission Saint-Jean-de-Brébeuf a un pied à terre à Manawan, au bout de la route forestière et continue à suivre le chemin de la Nation Atikamekw, non pas comme une institution, mais comme un humble témoin de l’Amour qui nous précède tous. Merci de soutenir cette marche de dialogue et de foi en terre atikamekw.

Chœur de l'église de la Mission Saint-Jean-de-Brébeuf à Manawan | Photo : Mathieu Lavigue
Chœur de l’église de la Mission Saint-Jean-de-Brébeuf à Manawan, à la Pentecôte. Le décor liturgique a été conçu et réalisé par Paul Néquado et la représentation de Jésus sur tissu a été peinte par des confirmands | Photo : Mathieu Lavigne

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