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Accueillir l’enfant Jésus en déplacement

Image en bandeau : Seul en ville à Noël | Photo : William Topa/Unsplash

L’histoire de la Nativité n’est pas une sinécure : Joseph et Marie se sont rendus en ville pour trouver une auberge, pour se retrouver sans autre endroit disponible qu’une mangeoire. Puis, ils ont dû fuir les lieux avec leur nouveau-né pour trouver refuge dans une autre culture que la leur. De même, nombre d’autochtones choisissent de se déplacer et de s’installer en ville pour trouver un meilleur sort. Là où les portes des auberges affichent souvent un panneau «fermé»… Mais l’espoir est-il éteint?

Histoire de déracinement

Les conditions déplorables vécues dans de nombreuses réserves autochtones au Canada ne peuvent être comprises sans rappeler le contexte historique du système des réserves lui-même. Au 19e siècle surtout, les peuples autochtones ont été déplacés de force vers des territoires restreints, souvent éloignés des zones économiques viables. Ces changements imposés ont laissé un traumatisme massif: il a brisé des liens millénaires avec la terre, fragilisé les structures sociales traditionnelles et créé un effet durable de dépossession. Pendant une grande partie du 20ᵉ siècle, les Autochtones n’avaient même pas le droit de quitter leur réserve sans présenter un « laissez-passer » délivré par un agent des Affaires indiennes. Cette restriction sévère limitait leur accès à l’éducation, à l’emploi et aux échanges culturels, enfermant des générations entières dans un système d’inégalités imposé de l’extérieur.

Le défi de vivre en ville

Aujourd’hui encore, ce contexte historique se fait sentir dans les décisions difficiles que plusieurs autochtones doivent prendre lorsqu’ils quittent leur communauté pour s’installer en ville. Leur choix est marqué par une tension douloureuse; l’espoir d’un avenir meilleur se mêle à la peur de l’isolement. Les villes offrent des perspectives d’emploi, un accès aux services de santé, des institutions éducatives et un réseau d’organismes d’aide, bien sûr. Pourtant, les personnes autochtones qui migrent vers les centres urbains arrivent souvent avec une formation insuffisamment valorisée, une faible stabilité financière et un capital culturel non reconnu par les normes dominantes. Nombre d’entre eux se retrouvent dans des quartiers défavorisés, se heurtant à la pauvreté, au racisme ou à la méfiance. Trop souvent, on attribue ces défis, à tort, à une prétendue incapacité individuelle à s’adapter, alors qu’elles résultent de barrières structurelles et d’un héritage d’injustices historiquement construites.

Une famille vulnérable, forcée de se déplacer

En ce temps de l’Avent, ces réalités résonnent avec l’aventure qu’était la Nativité. Jésus, en entrant dans le monde, s’est fait solidaire de toutes les personnes qui se déplacent et sont à la recherche d’une qualité de vie ou d’un refuge. Joseph et Marie, rappelons-le, n’ont pas trouvé de place dans l’auberge, ce qui explique que Jésus soit né dans une humble mangeoire. Peu après, averti en rêve, Joseph a dû fuir les lieux avec Marie et leur fils Jésus pour échapper aux menaces d’un roi violent. Dès sa naissance, Jésus se montre vulnérable, dépendant de l’hospitalité des autres. En effet, en s’incarnant, Dieu n’a laissé de côté aucune dimension de la condition humaine dans toute sa fragilité. Selon la foi chrétienne, accueillir Jésus signifie lui ouvrir un espace intérieur qui transforme notre vie. L’Évangile illustre cette idée dans l’épisode de Zachée: quand il le rencontre, Jésus ne lui propose pas un rendez-vous ultérieur qui lui laisserait le temps de se préparer ou de mettre de l’ordre dans sa maison. Il lui demande de descendre immédiatement de son arbre et de l’accueillir chez lui tel quel. Cette urgence de l’accueil est révélatrice – c’est le Seigneur qui opère la transformation, non nos préparatifs. Ainsi, l’hospitalité n’est pas d’abord une question de conformité ni de perfection, mais avant tout de disponibilité et de respect. Dans ce même esprit, la tradition catholique accorde à l’accueil une place fondamentale et, dans le contexte autochtone, cet accueil doit prendre la forme d’un accompagnement qui soutient l’autre, sans l’assimiler.

Les rois de ce monde

De plus, la doctrine sociale de l’Église catholique offre un cadre éthique pour réfléchir aux défis auxquels les peuples autochtones se heurtent lorsqu’ils migrent vers les villes. Selon le principe de subsidiarité qui y est exposé, le gouvernement dirige les affaires d’une communauté de manière excessive lorsque celle-ci ne peut pas participer aux décisions politiques qui les touchent directement. Ainsi, pendant des décennies, un petit groupe de fonctionnaires fédéraux a tenu en laisse presque tous les aspects de la vie autochtone: logement, économie, déplacements, culture. Plusieurs décideurs politiques ont fait preuve d’indifférence ou d’arrogance, préférant maintenir le statu quo plutôt que de risquer leur réputation en réformant les lois. Certains responsables ont sciemment laissé perdurer des politiques injustes pour préserver leur propre image. Cette attitude a contribué à la persistance d’injustices que l’on continue d’observer de nos jours.

Faire preuve d’hospitalité

En guise de réaction devant ces réalités, certains programmes dans des paroisses et des organisations chrétiennes, élaborés en partenariat avec des leaders autochtones, s’engagent à offrir un soutien matériel aux personnes autochtones vivant en milieu urbain. Par exemple, durant la pandémie de Covid-19, certaines initiatives ont permis à des femmes autochtones en situation d’itinérance de pouvoir se mettre à l’abri. De telles démarches cherchent à combler des besoins concrets tout en respectant les parcours individuels. Pourtant, les initiatives les plus porteuses sont souvent celles qui proviennent des communautés autochtones elles-mêmes. La période de Noël, avec son message d’hospitalité et de fraternité, devient un moment privilégié pour redonner une lueur d’espoir et un lieu d’appartenance à ceux et celles qui se sentent perdu·e·s, loin de leur communauté d’origine. Dans plusieurs villes, des groupes autochtones organisent des repas, des cercles de partage, des chants et des prières, une distribution de biens essentiels et des visites auprès des personnes seules ou en situation d’itinérance. Le Centre d’Amitié autochtone d’Odawa (Ottawa), par exemple, organise chaque année une collecte de nourriture et de cadeaux destinés à des centaines de familles issues des Premières Nations, inuites et métisses en milieu urbain. Ces initiatives se veulent des lieux d’accueil véritables où les personnes autochtones vivant volontairement ou involontairement dans l’espace urbain retrouvent une chaleur humaine.

Les nouveaux visages de Dieu

Comprendre les périples des peuples autochtones vers les villes et les problèmes qui en découlent ne peut donc se faire sans conjuguer ensemble histoire et éthique. Les souffrances liées aux déménagements qui se font souvent à contrecœur pour ces personnes, aux obstacles persistants qu’elles rencontrent et le manque de sensibilisation des institutions à propos de leur situation exigent de nous une prise de conscience renouvelée. Le principe de l’accueil – significatif pour l’Église que nous formons ainsi que dans les traditions spirituelles autochtones – ouvre un chemin pour rejoindre ceux et celles que l’injustice a mis en mouvement. Bref, nous sommes appelé·e·s à accueillir les nouveaux visages du Christ, qui lui aussi a connu l’exil, la précarité et la quête d’un abri.

Joyeux Noël à tous et toutes!

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