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« Affronter la Bête » – extraits du livre de Claude Lacaille

Image en bandeau : Lire en nature | Photo : Ben White/Unsplash

Il y a 35 ans, la crise d’Oka – événement que les Kanien’kehá:ka (Mohawk) préfèrent souvent appeler « le siège de Kanehsatà:ke et de Kahnawà:ke » – secouait le Québec et le Canada tout entier. Pendant 78 jours, à l’été 1990, la communauté mohawke de Kanehsatà:ke s’est opposée à l’agrandissement d’un terrain de golf sur des terres ancestrales, incluant un cimetière et une pinède sacrée. Ce face-à-face tendu entre les Mohawks, la Sûreté du Québec, puis l’armée canadienne, a mis en lumière les profondes injustices coloniales toujours à l’œuvre.

 

Ce dossier, publié progressivement entre le 11 juillet et le 26 septembre, dates de ces événements qui ont à l’époque attiré l’attention mondiale sur les revendications territoriales des peuples autochtones au Canada, propose de revenir sur ces journées de l’été 1990 en vous offrant une entrevue exclusive avec Ellen Gabriel, figure emblématique de la résistance menée alors par la communauté de Kanehsatà:ke, un compte-rendu du récent livre d’entretiens d’Ellen Gabriel, Quand tombent les aiguilles de pin. Une histoire de résistance autochtone, et cinq textes explorant la solidarité de groupes chrétiens d’ici et d’ailleurs mobilisés à l’époque.

Premiers extraits du livre de Claude Lacaille, p.m.é., Affronter la Bête : 40 ans en mission au Québec, Montréal, Carte blanche, 2023, 177 p. Extraits sélectionnés par Frédéric Barriault.

Né à Trois-Rivières en 1939, Claude Lacaille complète ses études au Séminaire Saint-Joseph où il discerne un appel à la prêtrise. Ordonné en 1962, il exerce d’abord son ministère à Arthurette au Nouveau-Brunswick. Élevé sur le bord du fleuve et du port de Trois-Rivières, il ressent depuis toujours l’appel du large. En 1965, son souhait est exaucé : il devient missionnaire à Haïti, pendant les années sombres du régime de Duvalier. Ce sera le point de départ de ses engagements missionnaires en Amérique latine : en 1970, il devient missionnaire chez les autochtones quechuas de l’Équateur et découvre au même moment la théologie de la libération dont l’abbé Gustavo Gutierrez et Mgr Léonidas Proaño jettent les bases. Profondément indigné par le racisme et les injustices sociales, Claude Lacaille développe des solidarités durables avec les peuples autochtones des Amériques.

De retour au Québec en 1986 après une intense décennie d’engagement missionnaire au Chili pendant la dictature brutale du général Pinochet, il poursuit son travail de conscientisation aux enjeux autochtones. Les deux tomes de son autobiographie rendent compte de l’ampleur de ses solidarités chrétiennes avec les Autochtones d’ici et d’ailleurs. Nous reproduisons des extraits du deuxième tome de son autobiographie : Affronter la Bête : 40 ans en mission au Québec.

(p. 57)

L’automne 1990 […], je vivais toujours chez les compagnons jésuites dans le quartier Saint-Henri, mais il était temps de concrétiser notre projet. Au Mouvement des étudiants chrétiens du Québec (MECQ) et à la Jeunesse étudiante chrétienne (JEC), les militantes et militants désiraient former une communauté de base et s’insérer dans un quartier défavorisé de Montréal.

Après bien des échanges, une vingtaine de personnes, dont les membres de l’équipe nationale, décidèrent de se regrouper dans le Centre-Sud, l’un des quartiers les plus frappés par la pauvreté au Canada, situé près de l’Université du Québec à Montréal. Avec mon confrère Jean Ménard, nous avons proposé à la Société des Missions étrangères de nous insérer dans ce projet et de louer un appartement qui serait le point d’ancrage de cette communauté. Nous avons déniché un grand logement au 1814, rue de Champlain, tout près du pont Jacques-Cartier.

(p. 58)

Le premier juillet 1990, plusieurs camarades emménageaient dans divers logis du Centre-Sud et nous allions dès l’automne commencer notre vie communautaire. Pierre Vallières et Francis Simard, anciens felquistes, s’intégraient aussi à nos rencontres.

Pierre Vallières s'adresse à la foule lors de la manifestation en solidarité avec les peuples autochtones | Photo : André Querry, avec son aimable autorisation
Pierre Vallières s’adresse à la foule lors de la manifestation en solidarité avec les peuples autochtones pendant la crise d’Oka ou le siège de Kanehsatà:ke | Photo : André Querry, avec son aimable autorisation

(p. 61)

Alors que nous installions fébrilement notre communauté en ce mois de juillet et que plusieurs d’entre nous déménagions en même temps vers le quartier du Centre-Sud, nous fûmes heurtés de plein fouet par la crise d’Oka. Pendant 78 jours, affrontements armés entre warriors mohawks, la police provinciale et l’armée canadienne : routes et pont bloqués, mobilisation d’une centaine de policiers, intervention de l’armée canadienne. Ces événements ont fortement secoué le Québec.

(p. 62)

Cette crise sociale fut instrumentalisée par les gouvernements fédéral et québécois, qui ont laissé pourrir la situation et provoqué un torrent de racisme à l’endroit des 11 nations autochtones du Québec. Je me souviens d’avoir entendu une vieille Innue de la Basse-Côte-Nord exprimer son ras-le-bol en disant : « Je voudrais me défriper le visage avec un fer à repasser pour effacer mes traits amérindiens. »

Pourtant, elle vivait à mille kilomètres du conflit. Ces événements allaient nous lancer dans la première mobilisation de notre communauté pour conscientiser le monde étudiant à la nécessité de reconnaître les droits des Premières Nations et à lutter contre le racisme.

Une fois la crise d’Oka passée, l’équipe du MECQ décida de joindre les étudiants autochtones dans les collèges et universités. Le conflit avait eu lieu à la périphérie de Montréal, mais les 10 autres nations présentes au Québec avaient ressenti durement le ressac de ce racisme et de ces préjugés qui demeurent bien ancrés encore aujourd’hui dans la population québécoise.

Photographie d'un M113A3/MTVL, un char d'assaut de l'armée canadienne, prise en juillet ou août 1990 à l'intersection des boulevards Saint-Jean-Baptiste et Saint-Francis, à Châteauguay, durant la crise d'Oka | Photo: Daniel Leclair/Le monde en images
Photographie d’un M113A3/MTVL, un char d’assaut de l’armée canadienne, prise en juillet ou août 1990 à l’intersection des boulevards Saint-Jean-Baptiste et Saint-Francis, à Châteauguay, durant la crise d’Oka | Photo: Daniel Leclair/Le monde en images

(p. 63)

Quoi faire avec ce racisme systémique? Avec le responsable du MECQ à Québec, un jeune immigrant du Salvador, Walter Zelaya, nous décidions de réaliser avec deux groupes de Québec et du Saguenay—Lac-Saint-Jean un stage de sept semaines en milieu autochtone en Équateur. L’occasion était le 500e anniversaire de l’arrivée de Christophe Colomb sur le continent américain. Nous voulions réfléchir sur ce que cette « découverte européenne » avait signifié pour les nations amérindiennes : le plus grand génocide de l’Histoire humaine et cinq siècles de colonisation. Durant l’année scolaire, ces élèves se sont donné une formation au rythme d’une fin de semaine par mois. […] Ainsi donc, en juillet, 22 personnes s’envolaient pour l’Équateur, pays où j’avais séjourné deux années comme missionnaire, 20 ans auparavant. Hermel Bégin, Innu de Mashteuiatsh, et Suzy Basile, Atikamekw de Wemotaci, étaient du groupe.

En Équateur, les luttes pour l’émancipation étaient bien organisées et les nations autochtones luttaient courageusement pour être reconnues à part entière dans l’organisation politique de l’État. En 1971, j’avais connu l’évêque de Riobamba, Leonidas Proaño, qui avait mis toute son énergie à promouvoir la libération des communautés autochtones.

(p. 64)

Vingt ans plus tard, les organisations avaient grandi, s’étaient fortifiées et avaient développé un rapport de force politique significatif dans le pays. Je m’adressai à la direction de la Confédération des nationalités indigènes de l’Équateur (CONAIE) ainsi qu’à ECUARUNARI, l’Organisation des indigènes de langue kitchwa des Andes équatoriennes.

« Contrairement aux gringos qui viennent vous offrir de l’aide, nous venons vous demander de nous aider à sensibiliser ces jeunes du Québec, à leur faire découvrir votre culture, vos luttes. Montrez-leur qui vous êtes. Nous avons besoin de vous pour former des citoyens ouverts à la diversité et respectueux des peuples autochtones au Canada. Nous voudrions que ces étudiants et étudiantes deviennent vos alliés pour vaincre le racisme. »

Nous reçûmes un accueil enthousiaste. Le leader d’une petite communauté de Salcedo me dit aussitôt : « Envoie-m’en une douzaine ; nous allons les mettre à l’ouvrage. » À Riobamba, on nous accueillit gratuitement dans le centre d’amitié autochtone. Je suis convaincu que de telles expériences marquent les personnalités et les orientent de façon positive vers la construction d’un monde neuf. Personne ne revint indemne de l’Équateur; nous y avions tous vécu une expérience marquante pour la vie.

[…]

(p. 78)

Alors que les conflits des Mohawks à Kanesatake et à Kahnawake avaient fait ressurgir le racisme et l’hostilité envers les Premières Nations, Jeunesse du Monde planifia sa rencontre nationale à Mashteuiatsh au Lac-Saint-Jean (Pekuakami). Nous avions préparé le programme avec la communauté innue qui nous accueillait avec enthousiasme. Plus d’une centaine de jeunes allaient y passer la fin de semaine. Lorsque les bus arrivaient en territoire innu sur la rue Ouiatchouan, des membres de la communauté immobilisaient le véhicule et montaient saluer les jeunes, les incitant à respecter le territoire qu’ils allaient fouler.

(p. 79)

Le Théâtre Parminou avait été mis à contribution pour jouer une pièce où un Autochtone servait de guide de pêche à un Blanc. Dans le canot, les deux hommes discutaient et se disputaient ; on y évoquait tous les préjugés courants sur les Autochtones. L’Innu se défendait et donnait la réplique avec aplomb, jusqu’au moment où le Blanc, excédé, voulut s’en aller. Le jeu était excellent et l’échange qui suivit avec des membres de la communauté innue et les jeunes fit ressortir plusieurs expériences et bien des prises de conscience. Pour clore la session, une kukum, une grand-maman, nous expliqua comment les Innus priaient en chantant et en dansant, comment ils remerciaient la Mère Terre pour tout ce qu’elle nous apportait. Puis elle entraîna en farandole toute cette file de jeunes qui dansaient à la queue leu leu en chantant. Enfin, nous nous regroupions en cercle autour du canot retourné, et sur cet autel improvisé, nous communions avec nos hôtes.

[…]

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