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Carcajou, diable des forêts

Image en bandeau : Un carcajou | Photo : Pascal Huot

Il existe un animal qui intrigue plus que tout autre dans la forêt boréale. Qu’on le nomme Gulo gulo, Glouton, Carcajou ou Wolverine (en anglais), sa mauvaise réputation ne faiblit pas!

Le carcajou – le mot français carcajou est un emprunt à la langue innue; il est apparu au XVIIe siècle1 – est un animal mystérieux, féroce et solitaire. Ce prédateur impitoyable de la forêt boréale2 ne craint ni ours ni loup. Animal invisible, insaisissable, « très peu de gens l’ont déjà aperçu, ne fût-ce qu’une fois dans leur vie. Aussi le considère-t-on comme un animal quasi mythique auquel on attribue les plus sombres méfaits3. Sans éthique ni pitié, rusé et méchant, l’animal a sa notoriété, mais celle-ci est-elle surfaite ou est-ce un réel démon des bois du nord ? Les légendes autochtones et les récits de trappeurs permettront-ils de faire la lumière sur ce mammifère ?

Carcajou | Photo : Pascal Huot
Carcajou | Photo : Pascal Huot

Personnage mythologique des cultures autochtones

« Kwi’kwa’ju, voilà mon nom, dites “esprit maléfique” si vous n’entendez pas bien le micmac4 ». Personnages majeurs de plusieurs mythologies autochtones, on retrouve notamment ses traits dans les récits du Décepteur (Trickster) chez les Innus5, un personnage-récit caractéristique de la littérature orale autochtone6.

« Écouter les mythes de Carcajou est un divertissement pour les Indiens. Il s’agit d’un personnage à la fois prétentieux, gourmand et maladroit. Cependant, comme nous le faisait remarquer un Indien de North West River, il a quand même, à travers ses nombreuses pitreries, enseigné aux Indiens la bonne façon de vivre7 », écrivait l’anthropologue Rémi Savard en 1971. On retrouve plusieurs épisodes mythiques expliquant notamment sa hiérarchie dans le règne animal, sa fourrure qui ne givre pas, son aspect ébouriffé et sa mue annuelle. D’autres récits abordent ses modes de locomotion, son grognement comme son chant, ses mœurs, comment il leurre ses proies et les tue, sans oublier sa force légendaire8. Trapu, robuste et terriblement fort, on le croirait proche parent autant de l’ours que de la bête puante. En effet, la corpulence de ce mustélidé, son poil long, rude et touffu et ses pattes munies de griffes semi-rétractiles rappellent l’ours tandis que son odeur nauséabonde s’apparente à la mouffette. Selon la légende, il aurait reçu cette odeur au cours d’une bataille rapprochée avec le monstre wanunu’yew9, sorte de mouffette géante.

Sur son terrain de chasse, cet animal se qualifie parmi les plus détestables des animaux septentrionaux. « Les mythes le mettent en évidence et les Innus le savent, eux qui l’ont choisi comme Décepteur. La ruse du carcajou est surtout visible dans les vols (tshimutu) dont les Innus, comme tous les chasseurs, sont l’objet10 ». D’ailleurs, les trappeurs lui attribuent souvent leurs malchances.

Hantise des trappeurs

Carcajou aux aguêts | Photo : Pascal Huot
Carcajou aux aguêts | Photo : Pascal Huot

Le carcajou fera tout pour se débarrasser de ceux qui osent s’inviter sur son territoire : il saccage leur camp de chasse, perce leur canot, urine sur les vêtements et les provisions11, mais surtout il vient effrontément voler les gibiers en laissant une forte odeur après son passage. Si la mouffette utilise son jet pour se défendre, pour ce prédateur, « il y a certainement de la “malice”, car il n’en a aucun besoin pour sa propre sécurité. Il urine à profusion sur tout ce qu’il dérobe : une vraie pompe à ammoniaque ! Son urine est de la même composition que celle de la bête puante. Détail intéressant cependant, le carcajou ne dédaigne pas les mets qu’il a aspergés12 ». Charognard, il se gave autant de viandes fraîches que faisandées.

Terriblement intelligent et opportuniste, malgré son dédain avéré de l’homme, il a l’habitude de suivre les sentiers de raquettes le long des pistes de trappe pour relever les pièges avant les trappeurs, « avec une stratégie déconcertante, il réussit à y dérober les appâts sans se faire prendre13 ». S’il se trouve sur votre territoire de chasse, ennuis et prises de têtes pour vous.

« “Si je ne réussis pas à m’en débarrasser, je vais être obligé de changer de terrain de chasse…” Ainsi s’exclamait le père Poitras quand il chassait et trappait au lac Pletipi, près de la rivière aux Outardes. C’était bien la troisième fois qu’un carcajou ravageait son camp et pillait ses provisions. Il avait en outre dévoré deux martres, déclenchant tous ses pièges, mais sans jamais s’y prendre. “En plus de cela, je ne dors plus, je ne pense qu’à cela et mon temps se passe à ruminer des idées noires… C’est ou bien la ruine ou la mort”, termina monsieur Poitras en nous décrivant les malices du carcajou14 ».

Or chasser le carcajou constitue une entreprise hasardeuse. Mieux vaut s’abstenir, comme en témoigne Antoine Miville (v. 1838-1920) de Cap-Chat en Gaspésie qui passait ses étés sur la Côte-Nord :

Vers la fin du mois de novembre, équipé de toutes les provisions nécessaires, j’étais parti avec Pierre pour une journée de chasse. Après avoir couru sans rien tuer une partie de l’avant-midi, nous avons vu un animal de forme étrange bondir en avant de nous.

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— « Un renard noir », cria Pierre.
— « Tu te trompes, mon gars, c’est un carcajou que tu vois là. Nous allons essayer de la tuer, c’est une bonne prise. » Le carcajou s’était déjà enfui pendant que nous parlions. […]

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Le jour suivant, après avoir fait provision de cretons à la graisse de loup-marin, un met que les animaux sauvages adorent, je me rendis à mes « tendues » (pièges) à renards où j’arrangeai plusieurs cabanes à pièges sans les tendre, ne les remplissant que de cretons. Après avoir entouré de cette façon une certaine place avec cet appât fameux, je tendis deux bons pièges à castor avec quelques autres petits pièges, et j’attachai le bout des chaînes à de gros billots. J’examinai attentivement mon travail et, satisfait, je retournai à la maison l’air plus joyeux que la veille. Je me couchai à l’heure des poules pour être plus dispos le lendemain : j’avais hâte de voir si mon carcajou serait assez fin pour éviter mes pièges.

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Le carcajou, s’étant aperçu que nous ne le suivions plus, était revenu sur nos traces. Arrivé à mes tendues, il détruisit toutes les cabanes, en les tournant à l’envers. Voyant qu’elles étaient vides, il se mit à manger sans défiance. Tout à coup, il posa une patte dans un des petits pièges : se sentant pris, il sursauta si brusquement qu’il se trouva libre, mais pour se reprendre dans l’autre « attrape-nigaud » tout près du premier. Enragé, il se retourna et déclencha aussi le deuxième gros piège à castor.

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Pour se tirer de ce mauvais pas, il fit de si grands efforts que la chaîne du premier piège, pourtant faite en bon acier, se cassa comme un brin de fil.

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Lorsque j’arrivai pour visiter mes pièges, il achevait de ronger la bûche où les chaînes étaient fixées. En me voyant, il devint enragé et sauta vers moi avec tant de force que la deuxième chaîne faillit se rompre. Un coup de hache sur « caboche » le remit à la raison. À mesure qu’il faisait mine de se relever, je lui en donnais un autre coup avec plaisir, pour lui faire payer toutes les misères que j’avais eues à cause de lui. […].

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C’est le premier et le dernier carcajou que j’ai pris, j’en ai trop arraché pour avoir celui-là. Ne vous avisez jamais de courir après cet animal, il vous fera perdre votre temps…15

Si terrifiant, et pourtant très peu de gens l’ont réellement croisé dans la forêt. Les histoires à son sujet abondent plus que sa présence réelle16! L’effectif de la population de carcajou au Québec est inconnu17. Que cela ne tienne, Wolverine — sous son nom américain — est maintenant une vedette internationale, récupéré par le cinéma. Superhéros universels des comics18. « Il disparaît du territoire pour mieux se reproduire dans notre imagination19 ».

Pour aller plus loin

  • Serge Bouchard, « Je suis le carcajou. Le diable de la forêt boréale », Confessions animales. Bestiaire, Outremont, Les Éditions du passage, 2006, p. 73-75.
  • Serge Bouchard, « Le carcajou nous a quittés pour Hollywood », Québec Science, vol. 53, no 1, août-septembre 2015, p. 52-54. [PDF en ligne : https://numerique.banq.qc.ca/patrimoine/details/52327/4561920].
  • Daniel Clément, « Kuekuâtsheu (Le carcajou) », Le bestiaire innu. Les quadrupèdes, Québec, Presses de l’Université Laval, 2012, p. 373-406.
  • Denis Chassé, Le carcajou, 1971, Université Laval, Division de la gestion des documents administratifs et des archives, F267, Fonds Chasse Denis coll. ms, no 20.
  • Daniel Clément, « Histoires de Décepteur », Les récits de notre terre. Les Innus, Québec, Presses de l’Université Laval, 2018, p. 17-32. Le lecteur aura également avantage à consulter les autres titres de la collection « Les récits de notre terre », l’anthropologue y abordant la figure du carcajou chez différentes Premières Nations. [En ligne : https://www.pulaval.com/livres?search=Les+r%C3%A9cits+de+notre+terre#]
  • Alain Demers, « Le carcajou », Le Bulletin des Agriculteurs, 66e année, février 1984, p. 82. [PDF en ligne : https://numerique.banq.qc.ca/patrimoine/details/52327/2442428].
  • Jean-Claude Dupont, « Le windigo. Algonquins », Mythes et légendes des Amérindiens, Québec, Les Éditions GID, 2010, p. 60-61.
  • Jean-Claude Dupont, « Le carcajou. Attikameks », Mythes et légendes des Amérindiens, Québec, Les Éditions GID, 2010, p. 76-77.
  • Michel Huot et Michèle Moisan, « Le carcajou, une légende vivante ? », Le naturaliste canadien, vol. 120, no. 1, hiver 1996, p. 30-33.
  • Arthur Lamothe, « Carcajou », Légendes amérindiennes 1975-2005, Coffret 6, boîtier 1, Ateliers audiovisuels du Québec, 2007, DVD.
  • Frédéric Laugrand, « La perception du carcajou/glouton par les Inuit du Nord canadien : Du passé au présent », Études Inuit Studies, vol. 41, no 1-2, 2017, p. 243-263. [PDF en ligne : https://www.erudit.org/fr/revues/etudinuit/2017-v41-n1-2-etudinuit04714/1061440ar.pdf].
  • Michèle Moisan, Rapport sur la situation du carcajou (gulo gulo) au Québec, Québec, Ministère de l’Environnement et de la Faune, 9 octobre 1996. [PDF en ligne : https://mffp.gouv.qc.ca/documents/faune/RA_situation_carcajou_Quebec.pdf].
  • Paul Provencher, « Le carcajou », Guide du trappeur, Montréal, Les Éditions de l’homme, 1973, p. 84-90.
  • Rémi Savard, Carcajou et le sens du monde. Récits montagnais-naskapi, Québec, Ministère des Affaires culturelles, 1972.
  • Rémi Savard, « Trois joyaux de l’imaginaire algonquin », Québec français, no 150, été 2008, p. 28-31. [PDF en ligne : https://www.erudit.org/fr/revues/qf/2008-n150-qf1099697/43994ac/].

1 Comments

  • Francis Daoust
    Publié 23 juin 2024 à 12 h 05 min

    Quel animal étonnant! Cela donne envie de connaître les légendes autochtones à son sujet. Merci pour ce texte très intéressant!

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