Le collier de porcelaine (wampum) livré par les Amérindiens à William Penn lors du Grand Traité sous l’orme à Shackamoxon en 1682, « qui n’a point été juré, et qui n’a point été rompu » : Présenté par Granville John Penn Esq. d’Angleterre / F. Bourquin & Co., lith. | Historical Society of Pennsylvania, 1857. Domaine public.
Il y a 35 ans, la crise d’Oka – événement que les Kanien’kehá:ka (Mohawk) préfèrent souvent appeler « le siège de Kanehsatà:ke et de Kahnawà:ke » – secouait le Québec et le Canada tout entier. Pendant 78 jours, à l’été 1990, la communauté mohawke de Kanehsatà:ke s’est opposée à l’agrandissement d’un terrain de golf sur des terres ancestrales, incluant un cimetière et une pinède sacrée. Ce face-à-face tendu entre les Mohawks, la Sûreté du Québec, puis l’armée canadienne, a mis en lumière les profondes injustices coloniales toujours à l’œuvre.
Ce dossier, publié progressivement entre le 11 juillet et le 26 septembre, dates de ces événements qui ont à l’époque attiré l’attention mondiale sur les revendications territoriales des peuples autochtones au Canada, propose de revenir sur ces journées de l’été 1990 en vous offrant une entrevue exclusive avec Ellen Gabriel, figure emblématique de la résistance menée alors par la communauté de Kanehsatà:ke, un compte-rendu du récent livre d’entretiens d’Ellen Gabriel, Quand tombent les aiguilles de pin. Une histoire de résistance autochtone, et cinq textes explorant la solidarité de groupes chrétiens d’ici et d’ailleurs mobilisés à l’époque.
Quatrième texte : un article de Richard Bonetto
Ville Lasalle. Juillet 1990. Nous faisons notre marche quotidienne, mon compagnon et moi-même. En passant prendre un cornet de crème glacée, nous nous arrêtons, boulevard LaSalle, près de la structure du pont Mercier. Il y a un attroupement plutôt animé. Un jeune homme mohawk a grimpé sur la structure; il vient de traverser le pont par-dessous et il est agrippé par des hommes. Comme pour l’immobiliser. Veulent-ils le lyncher, comme on le faisait avec les noirs dans le Mississipi? En tout cas, on ne lui veut pas de bien. Les invectives jaillissent. Un climat de haine est palpable. Je ne me souviens pas de la suite, sinon que, dans les médias, les préjugés règnent. Il est difficile de percevoir la vérité et de comprendre la conjoncture du moment tant les médias d’alors sont biaisés. Il y a sûrement quelque chose que je devrais comprendre. Qu’est-ce qu’on ne me dit pas?
Trois ans plus tard, je me retrouve dans le bureau du père Benoît Garceau, provincial des Missionnaires oblats francophones de l’ouest du Québec et de l’Ontario. On vient de m’engager comme coordonnateur de leur Comité Justice et Paix. Il porte le souci des autochtones, particulièrement ceux qui vivent en milieu urbain. Ils sont près de 11 000 à Montréal. Que peut-on faire pour eux?
Je prends le bâton de pèlerin pour aller à la rencontre de groupes autochtones ou de groupes qui œuvrent auprès d’eux dans l’agglomération de Montréal. Des groupes comme Ajigwon (qui veut dire « Pont » en Anicinabe – algonquin), une initiative autochtone voulant créer des liens avec les allochtones (non-autochtones), le Centre d’amitié autochtone, le Centre Waseskun, une maison de transition autochtone qui a recourt à la culture traditionnelle pour réintégrer les participant·e·s dans leurs communautés, le Regroupement de solidarité avec les autochtones, le Comité de solidarité avec les autochtones du Centre de Ressources pour la Non-Violence, l’Institut interculturel de Montréal, etc. J’ai été frappé, pendant les auditions de la Commission royale sur les peuples autochtones, par le mémoire des Innuat de Mingan, signé par son chef, Jean-Charles Piétacho.
Peu de temps après se joint à moi Claude Lacaille, p.m.é., qui, de son côté, se livre à une semblable quête. Là aussi, on fait des rencontres intéressantes1, dont Frank De Conti, un chef spirituel traditionnel algonquin de Kitigan Zibi, qui a certainement marqué à jamais notre compréhension et notre approche dans nos relations avec les autochtones. Nous avons travaillé, avec l’aide de l’Entraide missionnaire, sur un dossier de presse à propos de la situation au Chiapas qui nous a en quelque sorte mis au monde. Le nom Wampum est apparu pour la première fois.
Nous voulions présenter la partie manquante de la réalité autochtone. La leur. Le Québec était alors réfractaire à toute information sur les autochtones. C’était en quelque sorte un sujet tabou. Il fallait crever l’abcès des préjugés et de la désinformation médiatique généralisée. À la question du père Garceau : « Que peut-on faire pour eux? », nous répondions ceci : « Rien, vous en avez assez fait. (L’histoire récente nous le confirme.) Rien, sinon leur donner la parole. Se taire, écouter et leur donner la parole. »
Le père Roger Poirier a écrit jadis : « J’ai eu la chance d’être souvent en première ligne […]. Au-delà de toutes les idéologies (c’est facile d’en rester là), j’ai vu de l’action. J’ai agi. Jamais seul, avec d’autres…2 »
Quelques années auparavant, les religieux et religieuses avaient créé un événement médiatique en dénonçant, en conférence de presse, la pauvreté au Québec. Cette initiative avait laissé sa marque pour longtemps. Nous avions pensé que nous pouvions peut-être, en nous alliant à ce réseau important et multiplicateur, percer un trou dans la couche d’ozone de l’ignorance au Québec.
Le groupe Wampum allait naître. Son premier noyau était formé de Claude Saint-Laurent, o.m.i., de Gisèle Goulet, s.s.a., de Claire Doran, du Comité de justice sociale des Sœurs de Sainte-Anne, de Gerry Pascal et de Jacques Boucher, du Centre de ressources pour la non-violence, de Micheline Lafond, membre du Mouvement des travailleuses et travailleurs chrétien·ne·s, de Claude Lacaille, p.m.é., et de moi-même. Plus tard se joindra à nous Marie-Laure Simon, c.n.d., religieuse et Mohawk de Kanesatake, témoin de première ligne derrière les barricades de ladite crise d’Oka (voir l’encadré).
Marie-Laure Simon
Le 10 juillet 2025, à l’âge vénérable de 96 ans, Marie-Laure Simon est allée rejoindre son Créateur. Née à Kanesatake, elle a grandi dans une famille de douze enfants. Élevée dans la foi catholique, elle a cependant toujours été en contact avec la culture et la spiritualité mohawk traditionnelles, qu’elle s’est réappropriées au fil des ans. Religieuse enseignante, elle était membre de la communauté des Sœurs de la Congrégation Notre-Dame, dont la fondatrice Marguerite Bourgeoys s’est d’abord consacrée à l’éducation des filles autochtones. Dans la foulée du siège de Kanehsatà:ke, et du violent raz-de-marée de racisme anti-autochtone qu’il a engendré, elle contribue à la fondation du Centre Wampum dont la mission était de tisser des liens entre allochtones et Autochtones afin de favoriser la compréhension mutuelle et le développement de relations justes. Par un étrange décret de la providence, sœur Marie-Laure aura rendu l’âme à Dieu un 10 juillet alors que plusieurs personnes faisaient mémoire de la tristement célèbre « crise d’Oka ». Un événement qui a cependant été un catalyseur pour le renouvellement des solidarités entre Québécois·es et Autochtones.
Le texte du révérend Richard Bonnetto revient sur cet important espace de solidarités que fut le Centre Wampum, dans les années 1990 et au-delà.
Nos rencontres mensuelles alternaient entre une rencontre avec des interlocuteur·trice·s des Premières Nations et une analyse — voir-juger-agir — de la conjoncture sociopolitique touchant les Premiers Peuples, entre autres les vols à basse altitude de l’OTAN au Labrador, un barrage planifié sur la rivière Grande-Baleine à la baie James ou encore sur la rivière Moisie, sur la Côte-Nord.
Claude Lacaille nous proposa le local où il vivait pour en faire un lieu de rencontre culturelle et solidaire, peut-être même héberger des autochtones de passage… Le centre Wampum était né.
Tout au long des 25 ans de son existence, le centre Wampum a été un lieu d’animation et d’échanges où la parole était donnée aux diverses personnalités autochtones de partout en Amérique du Nord.
Notre option préférentielle, la lorgnette à travers laquelle nous voyions les relations entre les autochtones, était la culture et la spiritualité traditionnelles autochtones. Nous avons écouté la voix des anciens, des chefs et des sages traditionnalistes. Kahswentha, la vision exprimée par le Wampum à deux rangs, était notre guide et notre vision.

Le Wampum à deux rangs, une ceinture faites de perles de coquillages scellant un accord intervenu entre les Hollandais et les cinq nations iroquoises, entériné plus tard par les Britanniques, est porteur de cet enseignement :
« Selon l’interprétation que les amérindiens donnent de ce principe, le premier occupant, d’une part, et le nouvel arrivant européen, d’autre part, voyageront sur la même rivière, mais chacun dans son propre canot avec ses lois, ses traditions, sa culture. Aucun des deux ne cherchera à mener la barque de l’autre, ni à lui barrer la route. Mais ils navigueront côte à côte dans le respect mutuel3. »
Pendant 25 ans, le centre Wampum aura permis à plusieurs personnes de comprendre la réalité des Premiers Peuples par le moyen de soirées portes ouvertes, de sessions de fin de semaine, de séjours d’immersion en milieu autochtone. Nous avons participé à plusieurs réseaux de solidarité dont le groupe Amitié Québec-Lubicons4.
Aujourd’hui, d’autres groupes ou activités ont pris le relais, qu’il s’agisse d’émissions de radio comme Confluents (Radio VM), Kuei ! Kwe ! (ICI Première), Minotan !, animée par Samian (ICI Musique) ou encore des chaînes comme le Réseau de télévision des peuples autochtones, APTN. La Commission de vérité et réconciliation du Canada a permis à une bonne partie de la société québécoise de comprendre les souffrances passées et les défis futurs des personnes et communautés autochtones d’Amérique du Nord.
Je suis confiant, grâce à toutes les personnes, à tous les groupes et réseaux existant, que plus jamais l’incompréhension passée, à la suite de la crise d’Oka, ne saura perdurer. Le temps est venu que la vérité poursuive son travail, vérité sans laquelle la réconciliation ne saurait se faire…

Richard Bonetto, o.s.f.m., est ministre de la Parole et des sacrements au sein de l’Église presbytérienne au Canada. Et animateur-coordonnateur de l’émission Les chemins protestants. Il a été aumônier dans plusieurs institutions du système carcéral canadien. Auparavant, il s’est engagé en pastorale sociale en milieu populaire. Il a, avec d’autres, cofondé le Centre Wampum dont il a été le premier directeur. Il a fait plusieurs séjours en milieu autochtone, tant au Québec qu’en Ontario, et dans l’Ouest canadien.


2 Commentaires
Claude Lacaille
Merci Richard pour cet excellent exposé et par surcroit d’avoir contribué aux premiers balbuciments de la solidarité avec les Premières Nations
Gérard Laverdure
Wow! Merci Richard. Très éclairant et stimulant sur nos rapports avec les peuples autochtones d’ici. Ton travail inspiré et en équipe a produit des fruits. Je retiens cette parole: « Taisons-nous et écoutons-les! »