Image en bandeau : Bibles en différentes langues autochtones | Photo : Mathieu Lavigne
Dans l’histoire des Premiers Peuples, le rapport à la Bible est pour le moins complexe et ambigu. D’une part, elle a été un outil de colonisation, utilisé dans ce qui est devenu un génocide culturel. D’autre part, la Bible est devenue « une Parole qui retentit comme un tambour », comme le dit Laurette Grégoire, Innue, dans l’une de ces chroniques « Lire la Bible en milieu autochtone ». Les textes bibliques portent à la fois des dynamiques coloniales et des points d’ancrage pour y résister.
La Bible, littérature coloniale?
Les premiers livres de la Bible racontent des récits de conquête, de colonisation et d’expulsion qui ont joué un rôle dans le colonialisme en Amérique du Nord. Dans un article intitulé « Canaanites, Cowboys, and Indians », Robert Warrior montre que ce récit de conquête est dangereux pour les autochtones. Dans le récit des livres de l’Exode et de Josué, les Cananéens, habitants de cette terre, sont tués pour que le peuple sortant d’Égypte puisse s’y installer. La perte de leur terre, la rhétorique contre leur divinité et leur mode de vie nous rappellent que les pilgrims anglais et les missionnaires français ont articulé leur projet à l’aide du récit biblique de la terre promise.
La Bible, littérature autochtone ou décoloniale?
Les recherches archéologiques n’ont rien donné pour appuyer l’historicité du récit de la sortie d’Égypte et de la conquête de Canaan. Si l’origine d’Israël reste un vif débat, plusieurs spécialistes pointent vers une origine « autochtone »; c’est-à-dire que les Israélites étaient des Cananéens qui vivaient dans les collines au nord de Jérusalem. Ils ont formé avec le temps une identité distincte des autres Cananéens.
Les récits de l’Exode et de la conquête de la terre promise, bien que racontant l’origine d’Israël, ont peut-être été rédigés plutôt pour aider un peuple qui a perdu sa terre et est en perte de repères pour trouver son identité.
En effet, la littérature biblique a été composée par un petit groupe qui a été assujetti par une succession d’Empires violents (Égypte, Babylone, Perse, Grèce, Rome). Les récits bibliques forment une littérature qui a permis à un groupe de survivre malgré tout. Sur les bords du fleuve à Babylone, loin de chez eux, les exilés écrivent et chantent des psaumes, racontent le rapport à la terre de leurs ancêtres et les prophéties anciennes pour façonner et comprendre qui ils sont comme peuple, malgré le trauma subi. Ainsi, leurs textes trouvent des résonances auprès de ceux qui, aujourd’hui encore, subissent la violence d’Empire coloniaux.
Les cultures autochtones pour mieux lire la Bible
Voici quelques pistes pour que l’étude de la Bible puisse alimenter le processus de la réconciliation. Puisque l’interprétation n’est jamais neutre, il est important de se situer par rapport à l’histoire coloniale. Pour ma part, je suis fils de colons français par ma mère et anglais par mon père. Mon appartenance à une culture coloniale influence mon interprétation de la Bible.

Les Européens, venus la Bible en main, s’en servaient comme s’ils étaient propriétaires de la Parole de Dieu. Or ces textes n’ont pas été écrits par des Européens et n’appartiennent pas à la culture occidentale. Les cultures des Premiers Peuples ont pourtant des liens importants avec les peuples bibliques.
Alors que les spécialistes occidentaux de la Bible ont développé des outils pour l’analyse des manuscrits et des langues anciennes, il faut reconnaître que cette culture occidentale est une culture du texte, et non celle d’une transmission de récits de génération en génération, comme la culture biblique.
Personnellement, depuis que je m’intéresse aux cultures autochtones, je suis devenu plus attentif à trois éléments : la communauté, la spiritualité et l’importance du monde plus qu’humain. La culture occidentale axée sur l’individu ne voit pas l’importance de la communauté dans les textes bibliques. On se demande, par exemple, ce que ces textes disent sur le salut individuel, alors qu’ils s’intéressent plutôt au sort collectif. L’étude académique de la Bible s’est structurée à l’époque moderne en s’opposant aux interprétations spirituelles de celle-ci. Ce rapport universitaire à la Bible, déconnecté des communautés qui la lisent pour développer une spiritualité, perd sa pertinence lorsqu’on parle avec des croyants autochtones et allochtones qui œuvrent pour la réconciliation.
Enfin, les interprétations classiques de la Bible sont centrées sur les humains et relèguent animaux, végétations et terres à l’arrière-plan. Or, par exemple, dans le livre de Joël, la terre, divers végétaux et des animaux se lamentent lors d’un cataclysme écologique, se tournent vers le Seigneur et se réjouissent de son action. Les récits autochtones qui établissent des connexions entre les divers éléments de la création permettent de lire la Bible autrement; un geste très important dans notre contexte de crise climatique. Ainsi, moi, professeur universitaire allochtone, je m’intéresse aux cultures autochtones pour mieux lire la Bible.
Lire la Bible pour faire œuvre de réconciliation ?
Est-ce que la lecture de la Bible peut faire œuvre de réconciliation? J’aime tellement la Bible que j’aimerais dire un oui retentissant. Mais attention!, il faut d’abord reconnaître et critiquer l’usage de la Bible dans l’entreprise coloniale. Toute réconciliation doit d’abord être précédée de la vérité sur les crimes commis. Puis, pour espérer un réel échange, il ne faut pas se voir propriétaire de ces textes et de leurs interprétations. Puis, comme les colons et fils de colons comme moi ont déjà beaucoup parlé de la Bible, la première posture devrait être sans doute celle de l’écoute. Écouter les interprétations autochtones des textes bibliques, mais aussi écouter les autres récits importants de ces cultures et les enjeux qui les préoccupent. Puis, alors peut-être que oui, les discussions autour des récits bibliques pourraient ouvrir des chemins de réconciliation.
Pour aller plus loin
- Matthew R. Anderson, « “Aware-Settler” Biblical Studies: Breaking Claims of Textual Ownership », Journal for Interdisciplinary Biblical Studies 1/1 (2019), p. 42-68.
- Raymond Aldred et Matthew R. Anderson, Our Home and Treaty Land: Walking our Creation Story, Kelowna, Wood Lake, 2022.
- Robert A. Warrior, “A Native American Perspective: Canaanites, cowboys, and Indians” dans Voices from the Margin: Interpreting the Bible in the Third World 3, p.235-241, 1991.

Sébastien Doane est professeur agrégé en études bibliques à la faculté de théologie et de sciences religieuses de l’Université Laval. La Bible le fascine. Au doctorat, ses recherches sur le récit des origines de Jésus en Matthieu 1-2 l’ont plongé dans l’étude des liens entre l’Ancien et le Nouveau Testament. Ses recherches actuelles portent notamment sur l’interprétation biblique à partir de l’intertextualité, l’étude des masculinités, l’herméneutique écologique et l’interprétation biblique à partir des théories de trauma.
Il est actuellement président de l’Association catholique d’études bibliques au Canada (ACÉBAC) et organise une série de séminaires connectés pour contribuer à la formation continue en exégèse biblique. Il est enfin l’auteur de nombre d’articles spécialisés ici et là, mais aussi du livre Reading the Bible amid the Evironmental Crisis: Interdisciplinary Insights to Ecological Hermeneutics (Lexinton Books). À ses étudiants, il affirme : «Vous verrez que le travail académique peut être aussi amusant que rigoureux.»

