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De la poussière sous le tapis

Image en bandeau : Chemin de croix de l’église Saint-Georges de Lac-Simon | Photo : Catherine Ego

Pour Sébastien Lafontaine, la mission s’inscrit dans le quotidien des tâches et peut prendre différentes formes. Du remplacement d’un vieux robinet à l’entraide pour la pose d’un nouveau tapis, jusqu’au partage amical d’une pause bien méritée… Et si ces moments furtifs, mais remplis de présence, permettaient de soulever un peu de poussière et de la balayer? Réflexion pascale.

Le tapis à l’entrée de la chapelle est arraché depuis plusieurs mois. Les nouveaux matériaux sont au sous-sol. J’attendais le moment opportun. Mais, aujourd’hui, c’est la bénédiction des maisons. J’accompagne le prêtre. La démarche se fait sur une base volontaire. Pour plusieurs personnes de la communauté anicinabe de Lac-Simon, la bénédiction de leur demeure est très importante, il faut bénir toutes les pièces. Après avoir visité quelques foyers, notre bon prêtre du Burundi s’en retourne à Val-d’Or. Moi, je reste encore un peu à la chapelle pour faire la tournée des lieux; la semaine dernière, un tuyau coulait au sous-sol.

Pendant que je suis au bureau, j’aperçois Sylvain qui vient me rejoindre. On avait parlé de faire l’installation du nouveau tapis ensemble, avant Noël, mais ça n’allait pas bien dans son couple et il était parti vivre dans la communauté voisine pendant quelques mois. Même contre rémunération, les ouvriers ne sont pas légion, c’est pareil partout. Maintenant, il est de retour. De retour chez lui, de retour dans son église. Pourra-t-on entreprendre nos travaux ensemble? Nous nous assoyons dans le petit salon adjacent au secrétariat afin de prendre des nouvelles mutuelles. Il se sent chez lui à l’église, qu’il fréquente depuis son tout jeune âge : « Le prêtre ici, c’était comme mon père. Il m’amenait partout, à Rapid Lake, à Kitcisakik. J’étais son préféré. » Je l’écoute et m’intéresse à son histoire. Il me raconte encore beaucoup de choses du passé. Quand je visite les communautés autochtones, chaque fois que je prends le temps d’écouter, je me rends compte un peu plus combien je suis ignorant de la vie ici.

Il semble que ça aille mieux avec sa conjointe. Il me dit : « Quand ma femme t’a vu passer, elle m’a crié : “Sylvain, réveille-toi! Sébastien est à l’église!” » Et on se donne rendez-vous dans quelques jours pour l’installation du tapis.

Église Saint-Georges de Lac-Simon | Photo : Catherine Ego
Église Saint-Georges de Lac-Simon | Photo : Catherine Ego


100 ans

En cette année 2025, nous allons fêter les 100 ans de la chapelle Saint-Georges-de-Lac-Simon. Dans une lettre datée du 8 février 1925 adressée à son supérieur général, le révérend Villeneuve, le père Étienne Blanchin exprime le souhait qu’il y ait une chapelle : « Je crois nécessaire l’érection d’une chapelle au Lac Simon pour desservir convenablement 30 familles indiennes établies dans les environs. » En 1970, la chapelle a été déplacée du bord du lac jusqu’en haut du coteau. La région bénéficie de la présence des missionnaires catholiques depuis 1838. Les Oblats de Marie Immaculée ont été de l’aventure pendant près de 150 ans, puis sœur Renelle, de la communauté des Saints-Cœurs-de-Jésus-et-de-Marie, et nous – Isabelle et moi –, couple marié avec de jeunes enfants. Les missions depuis bientôt deux siècles, une chapelle de 100 ans et la question de l’état des choses. Une Église en déroute depuis plus de quarante ans, une chapelle que l’on tient à bout de bras. Qu’en est-il de l’élan missionnaire?

Quand les Oblats ont quitté la communauté de Lac-Simon, ils étaient encore propriétaire de la chapelle et du presbytère et voulaient s’en défaire. Le diocèse n’en voulait pas, le conseil de bande non plus. La missionnaire releveuse, Sr Renelle Lasalle, a donc fondé un OBNL (organisme à but non lucratif). Elle a trouvé les fonds pour refaire tout le revêtement extérieur et la toiture du presbytère, puis changer toutes les fenêtres.

Photo : Catherine Ego

Un ancien du village, Alec, me demande depuis longtemps d’illuminer la croix du clocher. Avant, des néons rendaient la croix visible de loin, comme un réconfort pour la communauté. Près de l’école secondaire, un aréna est en construction. J’en profite pour emprunter la grosse nacelle au chef de chantier afin de prendre les mesures de la croix. Un fabriquant d’enseignes de Val-d’Or va me préparer des tubes à DEL ajustés aux dimensions de la croix. J’ai très hâte de les installer. Le contremaître de Pépin-Fortin au chantier de l’aréna est très accommodant, il va sûrement me prêter la nacelle le moment venu.

En tant que charpentier et menuisier, je suis tout à fait capable de poser du tapis tout seul. Mais je trouvais important de le faire avec quelqu’un de la communauté. Ce matin, Sylvain et moi nous mettons à la tâche. Il faut enlever la vieille colle à certains endroits. Je laisse mon compagnon s’en occuper, car au presbytère la champlure de la salle de bain coule, il faut la remplacer. Il y a aussi des fluorescents à changer. Certains moments, je me demande ce que je fais là. La salle de bain est petite. Heureusement que j’ai de bons outils. Est-ce bien là la Mission? Est-ce bien ça ma mission? Mon épouse et moi avons discerné un appel du Seigneur et nous avons répondu oui. Mais malgré l’engagement très enthousiaste de celle-ci, je me sens si souvent seul; est-ce que l’élan missionnaire est vraiment à l’ordre du jour dans notre Église? Tout est à la liturgie, aux sacrements mais rien, il me semble, pour qu’une communauté chrétienne existe. Et là, je dois dévisser la bague en plastique qui retient le robinet sans même la voir. J’arrive à y toucher, contorsionné sous la vanité. D’une main, je repère l’emplacement et, de l’autre, j’actionne mes grandes pinces (Chanel Lock). Seigneur Jésus, toi qui étais charpentier, avais-tu des talents de plombier? Où en était l’eau courante dans la Galilée de ton époque? Je me demande comment se porte Sylvain avec la vieille colle du tapis. J’ai réussi à tout enlever. Enfin, je peux installer le robinet neuf.

Intérieur de la chapelle Saint-Georges de Lac-Simon | Photo : Catherine Ego
Intérieur de la chapelle Saint-Georges de Lac-Simon | Photo : Catherine Ego

L’entrée de la chapelle Saint-Georges-de-Lac-Simon est prête à recevoir la colle et le nouveau tapis. Pendant que je coupe les pièces – c’est du tapis en tuiles –, mon collègue décroche les lumières de Noël. Puis vient le temps de la pause; nous nous assoyons dans l’église. « Quand on est un enfant, parfois c’est difficile de comprendre que certains gestes ne sont pas corrects », me lance Sylvain. Il poursuit : « Quand ils sont venus arrêter le prêtre au Grand-Lac1, j’étais là, j’ai tout vu, je me rappelle tout, même des graines sur le tapis… » Malgré tout, Sylvain demeure attaché à sa religion. Comme pour beaucoup d’autochtones que j’ai rencontrés, il fait la différence entre les gestes d’une personne et l’enseignement de l’Église. Il voudrait « se marier à l’église », mais ça blonde ne veut pas.

Il me parle d’une certaine Ingrid, une travailleuse sociale qui a marqué sa vie. La pause est un peu plus longue, une part de mon esprit est occupée par la tâche, mais le sens de ma présence est justement d’être une présence. « Aujourd’hui, ça fait quinze ans que ma fille est décédée. » Peut-être a-t-il besoin d’en parler. « Je l’ai appelée Ingrid à cause de la travailleuse sociale qui m’a aidé. » Des jeunes filles avaient concocté le projet, par le biais d’un réseau social, de se donner la mort en même temps. « C’est ma fille qui a fait le geste en premier. Après ça, deux filles de Manawan, et deux autres filles d’ici : ma nièce Alison et son amie Julie. Cinq décès en quelques jours. J’ai trouvé ça dur… » Décidément, la tâche de la pose du tapis s’estompe dans mon esprit. Me reviennent les paroles de Sr Renelle. Elle en était encore à ses premiers pas à Lac-Simon lors de ces événements. La mort des jeunes filles avait vivement troublé les aînés. Renelle avait été appelée en renfort pour soutenir la communauté.

Sébastien Lafontaine, sa femme, ses enfants et un ami | Photo : auteur inconnu
Sébastien Lafontaine, sa femme, ses enfants et un ami | Photo : auteur inconnu

Assis au chaud dans cette chapelle bientôt centenaire, avec cet homme qui grince des dents trois fois dans chaque phrase, je me vois dans la barque de saint Pierre. Il y a une forme d’Église qui n’en finit plus de mourir, mais surtout le germe immortel de Jésus Christ. Mathieu Lavigne, directeur de Mission chez nous, m’avait demandé un texte pour Pâques : en voici un pour célébrer le feu de la Pentecôte. C’est bel et bien dans cet événement que l’on retrouve la flamme et l’élan missionnaire.

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