Image en bandeau : Bancs de salle de cinéma | Photo : Denise Jans/Unsplash
Florent Vollant, musicien iconique de la nation innue, sent l’urgence de se raconter comme il ne l’a jamais fait auparavant. Cofondateur du célèbre duo Kashtin, également reconnu pour les succès de ses albums solo et comme acteur politique pour la défense de sa culture, Florent est aujourd’hui forcé à l’immobilité en raison d’un AVC. Entamant ainsi un nouveau chapitre de sa vie entouré de sa famille et de sa communauté, il demeure animé du même désir de créer, de transmettre et de rêver de nouveaux projets. Avec sa caméra, Isabelle Longnus, réalisatrice du film Florent Vollant Innu (Maison 4Tiers, 2025, 1 h 36 min), entre dans l’intimité du chanteur et retrace son parcours de vie avec beaucoup de respect et d’authenticité. Compte rendu d’Anne-Marie Forest.
La musique et les chants de cet artiste innu sont profondément spirituels. C’est pourquoi le titre de cet article s’inspire aussi des témoignages que l’on peut entendre dans ce film. Celui-ci est un parcours de vie, un pèlerinage dans le temps et le territoire physique et affectif de Florent Vollant, filmé avec retenue et discrétion comme des traces laissées dans le sable sur les berges du fleuve et aussi dans la mémoire de ses amis, de sa famille et de ses collaborateurs qui partagent avec nous leurs souvenirs.
Le tournage a commencé en 2022 et s’est terminé en 2025. La réalisatrice Isabelle Longnus n’a pas lu la biographie de Florent – Ninanimishken : Je marche contre le vent – pour en subir l’influence. Son film nous fait entrer dans l’intimité de la communauté de Mani-utenam et du réseau des amis de Florent, un artiste engagé inspirant pour tous ceux qui proviennent des Premières Nations.
Ce reportage nous montre, avec beaucoup de respect et d’authenticité, la qualité de ses relations. L’artiste innu, bien connu du public, n’est pas filmé en vedette, mais au rythme de ses pas et de sa vie. La caméra en a capté des moments fraternels; elle donne la parole à ses enfants, à sa famille qui, finalement, s’est faite complice au cours du tournage. Bien que Florent soit aujourd’hui forcé à plus d’immobilité en raison d’un AVC, le tournage nous fait voyager dans l’immensité de son univers de la Côte-Nord. Il le dit avec passion : « La rivière, la mer, le soleil, la lune te rentrent dans le corps quand tu es ici ! » Malgré son handicap, il continue de s’investir, plus sobrement, pour reprendre des projets, et il rêve de marcher de nouveau, de courir et même de danser !
En fait, ce film est l’œuvre d’une non-autochtone qui porte un regard nouveau. Le visionner sur grand écran nous permet de voyager et de cheminer dans les territoires qui ont été les siens, dans sa mémoire et d’accueillir ses confidences.
Par exemple, ce souvenir si touchant de la découverte de la musique après avoir reçu, enfant, un jouet, un petit xylophone, accompagné d’un livret avec couleurs pour apprendre à en jouer. À 6 et 7 ans, il invente alors, à l’aide de celui-ci, de petites mélodies. Au pensionnat, il va s’attarder à écouter chanter les religieuses et, en participant à la chorale, il découvre le chant grégorien.
Toute sa famille a vécu le traumatisme du pensionnat, mais le sujet est resté tabou entre ses membres. L’artiste témoigne quand même des conséquences liées à ce traumatisme intergénérationnel, des aînés qui avaient perdu le goût de trapper ou de chasser, puisqu’il n’y avait plus d’enfants dans la communauté. L’alcool a alors consolé les peines et s’est infiltré dans les habitudes…
La musique a aidé Florent à guérir de ces blessures, démontre le film. Il a réappris à parler et à écrire en Innu pour chanter et transmettre sa culture. Il nous livre aussi avec émotion des récits très touchants : son premier souvenir, qui est sonore, son grand-père entonnant des chants traditionnels lors d’un rassemblement (makusham) où ses parents dansaient. Il s’émerveille alors de faire partie d’une parenté de « géants » !
Après le pensionnat, il construit une petite maison en bois rond à Mani-utenam, où il pourra s’évader et jouer doucement.
Il crée plus tard le studio Makusham où, depuis 20 ans, il accompagne les artistes autochtones des Premières Nations avec cette mission particulière de faire découvrir aussi les talents de jeunes musiciens.
Florent raconte, de plus, ses expériences nomades dans les camps d’été. Les nombreux voyages le long de la route 138, qui part aujourd’hui de Kegaska et se rend jusqu’à Montréal, lui donnent cette liberté de continuer à se mettre en mouvement lors des concerts et des rassemblements.
Beaucoup d’extraits de documentaires, de spectacles et de chants sont présentés dans ce film et nous font entrer dans ces moments charnières de sa carrière et de ses performances sur scène avec d’autres artistes. Lors de la visite du pape François à Québec, il présente d’ailleurs un spectacle, mais il est déçu que le public ne se soit pas vraiment présenté à ce rendez-vous qui se voulait aussi un temps de réconciliation.
Cofondateur du célèbre duo Kashtin, il est reconnu pour les succès de ses albums solos et comme acteur politique engagé pour la défense de sa culture. Il a reçu plusieurs distinctions, dont le titre d’Artiste pour la Paix en 1994, et bien d’autres nominations marquent son parcours.
Au fil du temps, Richard Séguin et Florent Vollant ont développé une grande amitié. La chanson Tout est lié écrite par Séguin figure sur l’album Puamuna de Florent Vollant. Ils partagent plusieurs fois la scène où ils interprètent des duos. Moment de grande intensité, qui plus est, avec ce concert à l’église de Mani-utenam dont nous entendons des extraits où s’illustre une chorale d’enfants avec Richard Seguin. Notre émotion s’allie à celle de Florent Vollant et de sa famille, dont la caméra rend compte de l’émotion.
Après l’AVC que Florent subi en 2021, l’album-hommage Nikamutau, est préparé secrètement pendant 3 ans par son fils, Mathieu McKenzie. Cette compilation rassemble une quinzaine d’artistes autochtones et allochtones qui unissent leur voix en revisitant son répertoire en langue innu-aimun, ce qui est un exploit.
Vers la fin du documentaire, nous faisons un voyage dans le temps sur les pas des ancêtres, avec la fille de Florent et d’autres membres de sa famille, dans les lieux d’où ont été expatriés leur parenté, alors que les minières se sont installées pour exploiter ces terres. Nous entreprenons alors une plongée dans ses racines en même temps que Florent qui suit à distance, avec son téléphone, ce périple sur ce territoire maintenant devenu Labrador City.
Ce documentaire, qui nous permet de suivre cet artiste hors du commun avec un regard de tendresse, est une initiation à la culture innue et un hommage à la résilience d’un homme qui, au-delà de la maladie, continue de rêver pour sa survie, celle de sa langue et de sa culture, avec le désir de la transmettre. Merci à la réalisatrice et aux collaborateurs. Et surtout, merci à Florent Vollant pour ce don généreux et humble de lui-même.
À noter que, dans le cadre de la Journée nationale de la vérité et de la réconciliation 2025, le documentaire sera diffusé à la télé :
- Le samedi 27 septembre à 21 h en direct sur ICI Tou.tv et ICI Radio-Canada Télé;
- Le mardi 30 septembre à 14 h et 21 h sur ICI ARTV.

Anne-Marie Forest est artiste et agente de pastorale. Née en France, elle vit au Québec depuis plus de 40 ans. Elle étudie les arts aux Écoles des Beaux-Arts de Lyon et de Paris. Formée en théologie à l’Institut de pastorale des Dominicains à Montréal, elle chemine aussi avec l’accompagnement de jésuites, dans la spiritualité de saint Ignace de Loyola. Elle travaille comme illustratrice et réalise des peintures pour des communautés chrétiennes. Elle anime des ateliers d’art et spiritualité pour divers groupes et au sein de nations atikamekw et innues. Elle est membre du RACEF, un réseau d’artistes qui croient dans le grand potentiel de l’art comme témoignage de foi et pratique catéchétique.

