Image en bandeau : Pinède d’Oka | Photo : © Municipalité d’Oka
En 1717, la seigneurie du Lac‑des‑Deux‑Montagnes est concédée aux pères sulpiciens, dont la présence sur ce territoire remonte au siècle précédent1. Au XIXᵉ siècle, leur domination exercée sur la gestion des terres et des ressources, dont la coupe de bois2, accentue le conflit avec les Kanien’kehá:ka (Mohawks). Dans ce contexte de relation dominés-dominants et de contrôle foncier non cédé, la communauté autochtone cherche à défendre son autonomie et ses droits.

Lors des années d’agitation de 1860 et 1870, au cœur de la lutte pour l’affirmation et la récupération de leur territoire, le nom de Joseph Onasakenrat3 s’impose. Chef kanienʼkehá:ka, il occupe une place centrale dans l’histoire de sa communauté. Son parcours illustre comment un leader autochtone réinvestit des ressources et des savoirs acquis au contact des missionnaires pour les transformer en outils de résistance.
Le parcours d’un chef
Né le 4 septembre 1845 à la mission du Lac-des-Deux-Montagnes, fils de Lazare Akwirente, Joseph reçoit au début des années 1860 une éducation au Petit Séminaire de Montréal auprès des Sulpiciens, formation rare pour un membre de sa communauté à cette époque4.
De retour à Oka, il occupe le poste de secrétaire de la mission sulpicienne, ce qui lui donne une connaissance intime des actes, des titres et des transactions qui régissent son territoire. Il y fait une découverte majeure : « En effet, dans les dossiers, il trouva un document qui déclarait que les Kanehsata’kehró:non étaient les véritables propriétaires de la seigneurie, document qu’ils ne revirent jamais depuis5. » L’érudit trilingue – kanienʼkéha, français et anglais – sait traduire non seulement les mots, mais comprend désormais mieux les enjeux et les injustices juridiques. « Les responsables de la mission voyaient en lui un Indien qui pourrait prendre le parti des seigneurs et convaincre son peuple d’obéir aux religieux. Ils furent désagréablement surpris par la tournure des événements. Car comme son ancien confrère de classe Louis Riel6, Onasakenrat était de ceux qui réclamaient un meilleur traitement pour son peuple, pas de ceux qui se taisaient et obéissaient sans mot dire aux ordres qu’on lui donnait7. »
Élu chef le 25 juillet 1868 à l’âge de 22 ans, le jeune homme met rapidement en œuvre une stratégie offensive fondée sur les preuves documentaires8 et les pressions politiques. Il se rend à Ottawa, dépose des pétitions et expose les modifications frauduleuses d’actes de concession ainsi que la vente de parcelles de terre à des colons par les Sulpiciens : « Doucement, mais régulièrement, ils ont introduit leurs fermiers sur le territoire pour en prendre possession9. » La démarche d’émancipation d’Onasakenrat combine recours légal, mobilisation communautaire et visibilité publique. Plutôt que de rejeter entièrement les outils occidentaux, il les met en œuvre pour contester l’emprise sulpicienne et réclamer la restitution des terres. De procès en procès, ce climat de tension perpétuel ne peut que s’aggraver et mener à la révolte.
Rupture religieuse
L’affrontement prend rapidement une tournure de schisme religieux. L’évêché menace d’excommunication les dissidents. Cette pression provoque une rupture : Onasakenrat et plusieurs membres de la communauté abjurent la religion catholique et se tournent massivement vers le méthodisme, un courant du protestantisme10. Cette conversion collective se lit ici davantage comme un acte politique, une manière de refuser l’autorité ecclésiastique qui légitime les opprimants : « Les actions du séminaire obligèrent les Kanehsata’kehro:non à réexaminer promptement leur position envers l’Église catholique romaine. Il semblait qu’aussi longtemps qu’ils étaient sous la domination de l’Église catholique, ils seraient assujettis à l’autorité d’un corps politique et religieux puissant. Dans ces circonstances, la conversion avait moins à voir avec la foi qu’avec la politique. Le peuple prit une décision purement politique visant à briser la servitude que lui imposait le séminaire11. »
Après ces conversions à l’Église méthodiste, toujours sous la direction d’Onasakenrat, on décide de construire une chapelle dans le village. Des arbres sont alors coupés sans l’approbation du séminaire. La riposte est immédiate. Des mandats d’arrêt sont lancés et le bois, saisi12. La chapelle est néanmoins construite, mais rapidement le séminaire allègue que le bâtiment est illégal et le fait démolir en 187513. La tension s’envenime entre les seigneurs ecclésiastiques et leurs anciens pupilles. « Mais encore faut-il voir que dans l’agitation qui suivit l’apostasie des Iroquois, ceux-ci en profitèrent pour exhorter les prêtres à abandonner les lieux, sous prétexte qu’ils n’avaient plus besoin de leurs services puisqu’ils étaient désormais protestants. Leur instruction revenait donc à un ministre protestant et les Sulpiciens devaient donc voir là la fin de leur enseignement si longtemps perpétré ou subi14. » De fait, les prêtres refusent de quitter la mission.
Vers 4 h du matin, le 15 juin 1877, un incendie mystérieux détruit l’église catholique du village. Les autorités du séminaire accusent les Kanien’kehá:ka et un mandat d’arrestation pour incendie criminel est lancé contre 14 hommes, dont Onasakenrat et son père. Plutôt que d’affaiblir la communauté, ces événements renforcent une dynamique de solidarité et d’autonomie religieuse face aux restrictions et répressions imposées par les Sulpiciens.
Ministre méthodiste

En adoptant la foi méthodiste, Onasakenrat va également rendre la spiritualité plus accessible à sa communauté. En plus de servir d’interprète au missionnaire résidant, il traduit les quatre évangiles en kanienʼkéha15 et développe des pratiques liturgiques dans sa langue. Ce travail linguistique constitue une stratégie de résilience et contribue à préserver leur identité devant les pressions d’assimilation.
En 1880, Onasakenrat est ordonné ministre méthodiste. Après son ordination, l’homme s’adoucit. Il change même d’attitude à l’égard des Sulpiciens et commence à prôner une solution pacifique au conflit. « Il exhorta son peuple à accepter l’offre des sulpiciens de leur acheter des terres ailleurs et de les y déménager aux frais de la compagnie. Mais en prônant la modération il perdit le soutien des siens, qui n’entendaient suivre ses conseils qu’aussi longtemps qu’il se ferait le défenseur de ce qu’ils croyaient être leurs droits fondamentaux16. »
Joseph Onasakenrat meurt prématurément le 7 février 1881 à Oka dans des circonstances nébuleuses. Il n’avait que 35 ans17. Son action politique et spirituelle combine résistance, affrontement et rupture religieuse. Elle préfigure les luttes foncières et les mouvements collectifs pour la reconnaissance territoriale qui marqueront le Québec et le Canada dans les décennies suivantes18.
Pour aller plus loin
- Gilles Boileau, Le silence des Messieurs : Oka, terre indienne, Montréal, Éditions du Méridien, 1991, Éric Chalifoux, « Près de trois siècles de revendications territoriales », Recherches amérindiennes Québec, vol. 39, no 1-2, 2009, p. 109-113. [En ligne : https://www.erudit.org/fr/revues/raq/2009-v39-n1-2-raq3971/045001ar/]
- Brenda Gabriel et Arlette Kawanatatie Van den Hende, « Le feu et l’eau », À l’orée des bois. Une anthologie de l’histoire du peuple Kanehsatà:ke, Kanehsatà:ke, Centre culturel et de langue Tsi Ronterihwanonhnha ne Kanien’kéha, 2010, p. 99-130.
- Jonathan Lainey, « Les colliers de wampum comme support mémoriel : le cas du Two-Dog Wampum », dans Alain Beaulieu, Stéphan Gervais et Martin Papillon, Les Autochtones et le Québec. Des premiers contacts au Plan Nord, Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal, 2013, p. 93-111.
- Pierre Lepage, « Oka, 20 ans déjà! Les origines lointaines et contemporaines de la crise », Recherches amérindiennes Québec, vol. 39, no 1-2, 2009, p. 119-126. [En ligne : https://www.erudit.org/fr/revues/raq/2009-v39-n1-2-raq3971/045003ar/]
- Yolène Louison, Tensions socio-politiques et religieuses à Oka (Kanesatake) dans la deuxième moitié du XIXème siècle, Mémoire de maîtrise d’Histoire, Université Jean Moulin Lyon 3 et Université de Montréal, 2004. [En ligne : https://fr.scribd.com/document/134532496/Tensions-socio-politiques-et-religieuses-a-Oka-Kanesatake-Dans-la-seconde-moitie-du-XIXeme-siecle-2004]
- Mission chez nous, Il y a 35 ans, la crise d’Oka ou le siège de Kanehsatà:ke, 2025. [Dossier en ligne : https://missioncheznous.com/category/il-y-a-35-ans-la-crise-doka-ou-le-siege-de-kanehsatake/]
- Jean O’Neil, « Sose Onasakenrat : « Je suis Sose » », Oka, Montréal, Éditions du Ginkgo, 1987, p. 99-101.
- Donald B. Smith, « Onasakenrat (Onesakenarat), JOSEPH (Sosé, Joseph Akwirente, Chief Joseph, Le Cygne) », Dictionnaire biographique du Canada, vol. 11, Université Laval/University of Toronto, 2003. [En ligne : https://www.biographi.ca/fr/bio/onasakenrat_joseph_11F.html]

Pascal Huot est diplômé en études autochtones, il a également effectué une maîtrise en ethnologie à l’Université Laval. Chercheur indépendant et photographe de presse, il a publié ses travaux dans plusieurs journaux, magazines et revues spécialisées. En 2024-2025, il reçoit la Bourse Serge Gauthier, décernée par le Centre de recherche sur l’histoire et le patrimoine de Charlevoix.

