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Jubilé et relations avec les Premiers Peuples : pour une conversion et une mise en mouvement

Image en bandeau : Marche à l’occasion du 30 septembre 2024 à Mashteuiatsh | Photo : Jean Gagné

En ce Jubilé, nous vivons « une Année sainte caractérisée par l’espérance qui ne passe pas, l’espérance qui est en Dieu ». Elle est l’occasion d’obtenir une grâce, celle de « réparer, effacer le désordre causé par le péché ». Ces thèmes de l’espérance, du pardon, de la réconciliation, de la conversion peuvent donc inspirer toute personne qui s’intéresse aux relations entre l’Église catholique et les Premiers peuples… Entamons donc une réflexion sur cette année jubilaire en cours à la lumière des relations passées, présentes et souhaitées entre l’Église d’ici et les communautés autochtones.

Cet article est paru à l’origine dans la revue Appoint, numéro de mars 2025. Pour vous abonner à cette revue, rendez-vous sur le site revueappoint.ca (onglet Abonnement).

En mai 2024, le pape François a, comme le veut la tradition, convoqué l’année jubilaire 2025 avec la bulle Spes Non Confundit (en français : « L’espérance ne déçoit pas »). Dans cette bulle, il affirme que ce jubilé, qui a débuté le 24 décembre dernier par l’ouverture de la Porte sainte de la basilique Saint-Pierre, sera « une Année Sainte caractérisée par l’espérance qui ne passe pas, l’espérance qui est en Dieu ». Nous sommes invités par le Saint-Père à être des « pèlerins d’espérance ». Il est intéressant de rappeler également qu’une année jubilaire, tradition qui a lieu normalement une fois tous les 25 ans, est une année de pardon des péchés, de réconciliation et de conversion, une année au cours de laquelle les fidèles catholiques sont également invités à faire un pèlerinage vers Rome. Finalement, ajoutons qu’un Jubilé offre une autre possibilité : obtenir une indulgence plénière, une grâce accordée par l’Église pour « réparer, effacer le désordre causé par le péché1. » 

Espérance, pardon, réconciliation, conversion, pèlerinage, réparation: ce sont là des thèmes importants, inspirants, qui peuvent résonner fortement chez toute personne qui s’intéresse aux relations entre l’Église catholique et les Premiers Peuples. Voilà ce que nous proposons ici : une réflexion sur cette année jubilaire qui commence, à la lumière des relations passées, présentes et souhaitées entre l’Église d’ici et les communautés autochtones.

La conversion comme déplacement intérieur

À nos yeux, le thème de la conversion, bien présent en cette année jubilaire, est particulièrement fécond pour aborder la question des relations entre personnes autochtones et non autochtones. La conversion appelée en cette Année sainte implique un travail d’humilité, de renoncement, d’ouverture et d’écoute, des éléments qui doivent être au cœur de la démarche de toute personne allochtone désireuse d’établir des relations justes avec les membres des Premiers Peuples. Un tel travail sur soi ne peut que générer sa part d’inconfort, puis d’avancées et de reculs. La conversion est un changement de regard. On peut parler ici d’un déplacement intérieur, qui n’est pas sans rappeler la notion d’humilité culturelle.

L’humilité culturelle2 nous invite à réfléchir sur nos préjugés, à prendre le temps d’apprendre des personnes qui ne sont pas de la culture majoritaire et de comprendre les différents points de vue et façons de faire. Cette attitude implique donc, dans le cas qui nous préoccupe, d’écouter de manière authentique les perceptions et les savoirs des Premiers Peuples. Il s’agit d’œuvrer avec ceux-ci dans une dynamique d’apprentissage mutuel, de dialogue, de décentrement. L’humilité culturelle consiste à envisager sa propre culture avec une certaine distance tout en cherchant à comprendre les autres avec respect, à reconnaître et à corriger le déséquilibre des forces, et à contribuer à des partenariats qui sont mutuellement avantageux. Il s’agit d’amplifier la voix de l’autre, de s’assurer qu’elle est entendue.

Pour reprendre le thème de la visite papale de juillet 2022, l’humilité culturelle, c’est véritablement « marcher ensemble », côte à côte, et non devant les Premiers Peuples. Et même parfois, pour certains enjeux, ne devrions-nous pas privilégier une posture d’apprenant? Le théologien oblat Achiel Peelman parlerait ici « de mission renversée ». La conversion à laquelle nous sommes conviés pourrait être l’occasion de reconnaître que ce travail de guérison dont parlent plusieurs membres des Premiers Peuples, nous devons le faire nous aussi. Notre rapport au territoire – principalement extractiviste – doit être transformé. Notre rapport au temps et à la productivité doit aussi être le lieu d’une guérison. Notre rapport à notre histoire commune devrait également être l’objet d’une guérison afin de nous ouvrir à une histoire « à parts égales », comme nous y convoque notamment l’anthropologue Gilles Bibeau3. Cette démarche d’humilité nous invite, comme le rappelle sœur Sophie Mbougoum, CND, dans un inspirant texte abordant le travail de décolonisation entamé par la Congrégation de Notre-Dame, à nous méfier de la tentation de nous embellir, de passer outre nos fautes, voire d’être condescendant·e·s ou d’abandonner ce nécessaire travail autoréflexif4. Il s’agit, comme le font si bien les membres des Premiers Peuples, de faire la vérité sur nous-mêmes et de prendre conscience que la colonisation n’est pas qu’une réalité du passé : elle continue de se conjuguer au présent.

Cette conversion du regard posé sur l’autre, sur nous et sur notre histoire, cette conversion, aussi, du cœur passe nécessairement par l’autoéducation. Lorsqu’on pose la question « Que peut-on faire pour soutenir vos luttes? » à des leaders autochtones , la première chose qu’ils ou elles mentionnent, c’est : « Informez-vous! » À noter ici que les membres des Premiers Peuples nous invitent à aller chercher nous-mêmes l’information et à nous former. Il serait injuste de demander à cette population minoritaire de prendre en charge l’éducation de la majorité non autochtone sur les questions et enjeux touchant les Premiers Peuples. Ce travail d’autoéducation, qui a pour objectif d’entendre « l’autre moitié de l’histoire5 », peut passer par l’écoute de balados6, le visionnement de productions cinématographiques7 ou télévisuelles autochtones8 et la visite de musées en milieu autochtone9. Et pourquoi ne pas aussi séjourner dans les communautés autochtones qui ont les infrastructures pour nous accueillir?

Jubilé et pèlerinage: de la nécessité d’aller à la rencontre

Nous le citions au départ, lors de l’Année jubilaire, les catholiques sont invités à faire un pèlerinage à Rome. Au déplacement intérieur qu’est la conversion, les catholiques sont invités également à procéder à un déplacement physique, à la mise en marche, à la sortie de soi. Dans le processus de dialogue et de transformation de ses relations avec les Premiers Peuples que l’Église est conviée à vivre, le pèlerinage peut être le lieu de rencontres transformatrices et apaisantes. Pour que la rencontre ait vraiment lieu et que la transformation des regards s’effectue, le déplacement en milieu autochtone est tout indiqué, s’il est bien préparé. Alors que les pèlerinages ont pu historiquement comporter des implications coloniales en marginalisant les voix autochtones10, voire contribuer à une déterritorialisation des communautés autochtones11, un groupe de pèlerins allochtones composé d’une vingtaine de personnes a pu vivre une expérience forte l’automne dernier. En effet, du 28 septembre au 3 octobre 2024 avait lieu un pèlerinage en terres autochtones organisé conjointement par l’agence de voyages Spiritours et Mission chez nous. Chantal Jodoin, adjointe à la direction nouvellement arrivée dans l’équipe de Mission chez nous, y a participé. Dans un témoignage publié sur le site Web de l’organisme12, elle revient sur quelques moments forts de ce pèlerinage, qui fut le lieu de véritables rencontres de cœur à cœur entre des personnes autochtones et allochtones.

Durant l’arrêt des pèlerins à Mashteuiatsh, une rencontre forte a eu lieu avec Doris Bossum, une aînée de cette communauté, survivante du pensionnat de La Tuque, qu’elle a fréquenté dès l’âge de 6 ans. Doris a témoigné devant le groupe avec aplomb, décrivant ce qu’elle avait vécu et comment le système des pensionnats avait eu un impact sur sa vie, sa famille et sa communauté. Cette prise de parole n’avait pas pour but de culpabiliser les pèlerins, mais plutôt de les sensibiliser afin qu’une telle injustice ne puisse plus se reproduire. Après ce témoignage, un cercle de parole a été formé. Chaque personne était alors invitée à s’exprimer librement, sans se faire interrompre. Était présent un évêque émérite ayant longtemps œuvré auprès des autochtones dans un pays de l’Océanie. Ce pèlerin, au moment de prendre la parole, a simplement demandé à Doris l’autorisation de s’approcher d’elle, s’est mis à genoux, puis a embrassé les deux mains de cette aînée en lui demandant pardon en son nom et au nom de la grande famille chrétienne. Ce faisant, ce pèlerin a prononcé des paroles libératrices, lancées sans rien attendre en retour. La peine, la douleur de Doris a été reconnue, nommée, entendue. Le chemin de la guérison se poursuit.

Ainsi, ces pèlerins n’ont peut-être pas franchi de portes saintes durant leurs déplacements, mais ils ont assurément franchi d’autres portes, voire construit des ponts, passant de l’indifférence à l’empathie, de l’ignorance à la connaissance, de l’impuissance au désir d’agir, du sentiment de culpabilité à celui de la responsabilité.

Passer de la réconciliation à la réconcili-action

Le thème de la réconciliation fait aussi partie de cette année jubilaire. Réconciliation avec Dieu, mais aussi avec celles et ceux qui ont été blessés, marginalisés. Il s’agit de renouer les liens rompus, de retricoter un tissu social fragilisé par des lignes de fractures nombreuses. En milieu autochtone, la notion de réconciliation est parfois jugée suspecte. Une telle vigilance se justifie après plusieurs décennies de colonialisme vécues par les peuples autochtones du Canada, après de trop nombreuses promesses rompues. L’aînée anicinabe Claudette Commanda, première chancelière autochtone de l’Université d’Ottawa, préfère parler de réconcili-action. Après les mots, après les changements symboliques – nécessaires mais insuffisants – doivent venir les gestes concrets, les actions structurantes, permettant l’émergence de relations justes et égalitaires entre personnes autochtones et non autochtones. Agir nécessite de l’audace, ce dont ont fait preuve récemment les membres de la communauté atikamekw de Wemotaci et les intervenants pastoraux engagés dans cette communauté.

Journée de guérison à Wemotaci - Fumer le calumet | Photo : Christian Flamand
Journée de guérison à Wemotaci – Fumer le calumet | Photo : Christian Flamand

Il y a quelques mois, trois femmes de Wemotaci, en collaboration avec Alain Riendeau, diacre, et sa femme Michèle Dufresne, intervenants pastoraux accompagnant cette communauté, ont décidé de refonder un comité de pastorale. Rapidement, elles ont proposé d’effectuer un geste de purification, de guérison et de réappropriation de l’église du lieu. Il faut comprendre que pendant plus d’une décennie, un religieux en charge de la pastorale dans la communauté chrétienne de Sainte-Rose-de-Lima de Wemotaci a agressé sexuellement des jeunes garçons de la communauté, notamment dans une chambre au sous-sol de l’église. Comme le relate Mgr Martin Laliberté, évêque du diocèse de Trois-Rivières, dans un texte paru sur le site Web de Mission chez nous : « Depuis cette époque, l’église et le presbytère sont associés à ces actes ignobles. Des vies ont été gâchées ou détruites, et il va sans dire que la vie pastorale de la communauté a elle aussi été fortement affectée par cette situation13. »

Le 2 novembre dernier, une journée entière a été consacrée à faire un pas de plus sur le chemin de guérison de cette communauté, en présence de Mgr Laliberté, d’Alain et Michèle, ainsi que du père Jacques Laliberté, provincial des Oblats de Marie-Immaculée, qui a déjà œuvré à Wemotaci. Une cinquantaine de membres de la communauté, dont des survivants des abus commis, se sont tout d’abord rassemblés autour d’un feu sacré près de l’église. Un temps de purification a eu lieu, puis, une fois les paroles dites, le groupe est passé de la parole aux actes. Toutes et tous se sont dirigés vers la chambre où des agressions avaient eu lieu, formant une grande chaîne humaine jusqu’au feu à l’extérieur. Tout le matériel qui se trouvait dans cette chambre a été acheminé vers le feu sacré, puis, une fois la pièce vidée, tout a été brûlé. « À mesure que les gens voyaient ce qui était associé à ce lieu de souffrance et de tristesse s’envoler en fumée, les larmes et le silence ont fait place aux applaudissements et aux cris de joie », souligne Mgr Laliberté. L’eucharistie a été célébrée dans l’église tout juste purifiée, puis, le groupe s’est rendu au cimetière, « lieu de repos de quelques-unes des victimes des agressions qui se sont malheureusement donné la mort ». Une purification en deux temps a alors été vécue, d’abord avec le rite traditionnel atikamekw et, ensuite, avec l’eau bénite. La partie rituelle de la journée s’est conclue par une envolée de lanternes « pour éclairer la nuit qui tombait et signifier notre espérance que la lumière est plus forte que les ténèbres », raconte-t-il. Cette journée s’est terminée par un repas festif, un mokocan, témoignant du désir de fêter les liens qui se retissent. Des liens qui restent fragiles, mais existent. C’est déjà beaucoup. Assez pour espérer.

Les Premiers Peuples comme source d’espérance

Dans un texte paru dans La Presse14, l’écrivain ilnu Michel Jean a écrit : « Avec le réchauffement climatique, on parle beaucoup de la fin du monde tel qu’on le connaît. Les Premiers Peuples sont déjà passés par là. Ils ont vécu la fin de leur monde pour se voir ensuite forcés de vivre dans un monde qu’ils n’avaient pas choisi. » Devant les enjeux actuels, plusieurs intellectuels autochtones nous invitent à apprendre de l’expérience et de la vision du monde autochtone. En fait, les sagesses autochtones ne seraient-elles pas source d’espérance? En effet, en cette année jubilaire, pourquoi ne pas également célébrer la résilience de ces peuples et rappeler comment leur expérience historique peut être porteuse d’enseignements multiples pour les temps présents, marqués par d’innombrables turbulences? En fait, pourquoi ne pas célébrer l’apport de ces cultures à notre futur partagé, espéré, et à cocréer ensemble?

Les Premiers Peuples vivent actuellement une inspirante résurgence rendue possible par un profond exercice de mémoire et d’actualisation culturelle. Ils témoignent que, même après « la fin d’un monde », la vie reprend. Malgré la fin de leur univers, les nations autochtones d’ici et d’ailleurs sont encore présentes, travaillant à leur guérison. Et malgré les impacts persistants de la colonisation, une autre chose demeure encore et toujours présente chez ces peuples : la joie. Pourquoi ne pas célébrer aussi cette joie qui persiste malgré les souffrances passées et présentes, et nous en inspirer afin de cultiver l’espérance et nos liens en (re)construction? Pourquoi ne pas profiter de cette année jubilaire pour, comme le dit l’intellectuel ojibwé Jesse Wente, favoriser un vivre-ensemble où nos joies pourraient coexister et nos histoires enfin danser ensemble?

Terminons avec ces mots de sœur Eva Solomon, sœur de Saint-Joseph d’origine anicinabe, qui nous invite également à la danse, ouvrant pour nous un horizon d’espérance :

« Entrez dans la danse […]! Réunissons-nous pour suivre le rythme du tambour. Observez mes mocassins, et vous verrez mes pas. J’apprendrai de vous et vous apprendrez de moi. Venez danser avec moi; le rythme est facile à suivre. Nous danserons, tant que nos pas ne seront pas à l’unisson15. »

Cet article est paru à l’origine dans la revue Appoint, numéro de mars 2025. Pour vous abonner à cette revue, rendez-vous sur le site revueappoint.ca (onglet Abonnement)

 

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