Image en bandeau : Lire en nature | Photo : Ben White/Unsplash
Recension du livre Kabasa de Michel Jean. (Éditions Libre Expression, Montréal, 2025, 208 pages)
Je me suis plongée dans les exploits de Jean-François Legendre, journaliste autochtone abénaquis du Québec, qui s’engage au cœur du chaos laissé par un tsunami au Sri Lanka, pays déjà ravagé par une guerre civile brutale. L’intensité des événements qui s’y déploient montre les réalités complexes du traumatisme aux niveaux collectif et individuel. Par ses observations lucides et les conversations franches qu’il entretient avec les membres de l’ordre des Tigres, le narrateur dévoile de nombreux parallèles entre l’oppression des minorités tamoules par le gouvernement cinghalais et la maltraitance systémique infligée aux peuples autochtones par les gouvernements coloniaux à travers le monde, y compris au Canada.
Tout comme le soldat Tamilselvan, Jean-François ressent un mélange de fierté et de colère lorsqu’il réfléchit à sa place dans la société en tant que membre des Premières Nations. Il comprend intimement la logique qui sous-tend le recours à une résistance armée organisée et rigoureusement formée pour s’opposer à une force dominante, plus nombreuse et mieux équipée. Lui aussi porte en lui la frustration causée par l’indifférence du grand public et de la communauté internationale lorsque des atrocités déciment des populations innocentes. Si les médias détournent le regard, aucune voix influente ne s’élèvera pour dénoncer ces violences. Alors que l’hostilité augmente sur l’île, une entrevue ravive en lui le souvenir de la crise d’Oka. Il se remémore les émissions de radio qui déversaient leur fiel sur les actions de résistance des Kanien’kehá:ka. Endoctrinés par le discours dominant, ses camarades de cégep s’attendaient à ce qu’il se dissocie du mouvement militant. Jean-François a vu, à la télévision, des Québécois lancer des pierres sur des femmes et des enfants autochtones évacuant Kahnawake. Ainsi, tant au Canada qu’au Sri Lanka, il devient témoin du rôle crucial que peuvent jouer les campagnes journalistiques comme catalyseurs de changement pour les communautés marginalisées.
Mais un autre tsunami, plus intime encore, frappe Jean-François de plein fouet: celui du traumatisme lié à l’assassinat de sa femme et de sa fille. Atteint d’un stress post-traumatique sévère, il cherche refuge dans l’alcool pour anesthésier une douleur insupportable. Il n’est donc pas surprenant qu’il ressente le besoin de partager cette peine en allant à la rencontre des victimes d’un désastre humanitaire. Les viols et les meurtres de jeunes filles perpétrés par des soldats au Sri Lanka touchent une zone de son cœur plus proche qu’on ne pourrait l’imaginer. Par moments, l’adrénaline du terrain et l’accompagnement des familles endeuillées parviennent à apprivoiser le monstre qui gronde en lui, sans toutefois faire disparaître cette angoisse persistante, faute d’un véritable exutoire. Il souffre d’un traumatisme psychologique durable. De manière semblable, la combattante Kamala Raj rit de la guerre pour ne pas sombrer dans la folie, tant la banalisation de la violence lui apparaît absurde.
Le Tamoul et l’Autochtone savent, chacun à partir de leur vécu, que les capitales se soucient peu du sort des populations marginalisées. Cette injustice réveille chez Jean-François le souvenir de son grand-père évoquant les nations autochtones qui occupaient jadis tout un continent, aujourd’hui reléguées à des réserves. Cette réalité nourrit chez lui un sentiment de solidarité profonde envers les victimes tamoules qu’il rencontre. Les puissances, ici comme ailleurs, ne poursuivent que leurs propres intérêts.
Tout au long de ces bouleversements, le narrateur nous rappelle à quel point les journalistes acceptent des risques considérables, sociaux comme physiques, pour exercer leur métier. Comme il leur est impossible de prévoir le déroulement de leur séjour en raison du tumulte ambiant, ils deviennent vulnérables, presque réduits au rang de pions dans un conflit qui les dépasse. Si Jean-François parvient à convaincre sa patronne de la pertinence de cette mission, il pourra aller de l’avant. Il est évident que, pour lui, ce voyage représente plus qu’un accomplissement professionnel: il agit comme un remède pour soulager les cicatrices qui marquent sa psyché. Un autre aspect intéressant, c’est que l’on constate qu’un voyage à l’étranger peut représenter plus qu’un divertissement. J’imagine que plusieurs lecteurs et lectrices ayant vécu un voyage non touristique reconnaîtront la valeur d’une telle mission qui dépasse le simple plaisir: repousser ses limites dans l’inconnu, accepter un hébergement modeste, souvent chez l’habitant ou dans des structures rudimentaires, loin du tourisme de masse. Cette proximité avec le terrain permet de saisir concrètement les réalités économiques et politiques du pays visité.
Je trouve particulièrement éclairante la manière dont Michel Jean met en parallèle les luttes des peuples autochtones du Canada et celles des Tamouls du Sri Lanka. Même après la fin officielle de la guerre civile, aucun véritable affrontement du passé n’a eu lieu : les familles ne peuvent même pas pleurer leurs disparus en paix. Les autorités sri-lankaises continuent de réprimer ceux et celles qui tentent de commémorer les morts et les disparus. C’est pourquoi il est préférable que la fille de Kamala grandisse au Canada avec Jean-François plutôt qu’au Sri Lanka. Cet accueil précieux à la fin, que je n’avais pas du tout prévu en tournant les pages jusque-là, panse les plaies intérieures de Jean-François.
J’applaudis le courage de Michel Jean d’avoir consigné, dans ce livre, des vérités qui exposent des enjeux cruciaux touchant son peuple, et qui le blessent personnellement. Un tel geste, empreint d’amour et d’honnêteté, mérite non seulement d’être reconnu, mais surtout d’être pris au sérieux pour la portée des messages qu’il transmet.

Helen-Rose Lam est une jeune femme d’origine chinoise résidant à Ottawa, où elle occupe le poste d’analyste en politiques au sein du gouvernement fédéral du Canada. Helen-Rose s’engage dans plusieurs initiatives communautaires avec les Premières Nations et elle contribue à la vie de sa paroisse Saint-Jean-Baptiste. Titulaire de deux maîtrises, elle connaît un assortiment de méthodes de recherche et d’évaluations quantitatives ainsi que qualitatives.

