Image en bandeau : Tombeau de Kateri Tekakwitha dans l’église Saint-François-Xavier de Kahnawake | Photo : Mathieu Lavigne
Les peuples autochtones ne seraient pas censés vivre en ville. C’est du moins ce que sous-entendent certaines représentations. Ils devraient habiter au loin, dans la nature « sauvage ». À tout le moins, ils pourraient simplement être des visiteurs, passant en marge de la ville ou vivant dans son ombre. Surtout, ils ne sont pas censés former une communauté dynamique dans la plus grande métropole d’une province. C’est pourtant ce qu’a pu faire Kateri Tekakwitha il y a déjà longtemps.
Hochelaga, ce village iroquoien sis sur l’île du mont Réal, et visité par Jacques Cartier en 1535, a été déserté par les Autochtones avant même l’arrivée de Champlain en 1611. Ce site connaîtra plus tard l’émergence de la ville de Montréal. C’est une dynamique de foi, malgré ses hauts et ses bas, qui y ramènent les Mohawks. Des catholiques autochtones comme Kateri bâtissent alors un nouveau village mohawk aux abords du fleuve Saint-Laurent. Ainsi est fondée Kahnawake en 1672 – appelée Saint-François-Xavier1 par les colons français.
Kateri est née au cœur des territoires mohawks au centre de l’état de New York actuel. Sa mère était une catholique algonquine et son père, un Mohawk. Dans son enfance, elle survit à la petite vérole, et est baptisée en 1677.
On a dit d’elle qu’elle était faible, malvoyante et que son visage portait les cicatrices de la petite vérole. Par surcroît, sa vie était compliquée par cette foi nouvelle sur fond d’époque tumultueuse. Pourtant, Kateri entreprend un long voyage vers Kahnawake. Avec ses compagnons catholiques autochtones, elle met sur pied une communauté étonnamment cosmopolite pour l’époque, composée d’une douzaine de nations différentes parlant diverses langues. Cette société émergente devait négocier avec les Empires britannique et français.
De plus, il faut bâtir l’Église. Toujours fidèle à son Rédempteur, Kateri persévère, en dépit d’une certaine résistance cléricale vis-à-vis de ses pratiques ascétiques personnelles. C’est pourtant par celles-ci qu’elle approfondit l’amour de Dieu. Sa vie terrestre s’est terminée par une mort miraculeuse2, qui plus est, durant la Semaine sainte de 1680. Ses dernières paroles ont été : « Jésus, je t’aime. »
La tombe de Kateri se trouve actuellement dans la petite église de pierre de la mission Saint-François-Xavier, au sein de Kahnawake, une communauté autochtone vivante comptant environ 8 000 personnes. Ce territoire à proximité des réalités urbaines est un véritable îlot de biodiversité. Et à l’instar de son cœur qui bat au rythme de la ville, la flèche de l’église de Kateri s’élève comme un appel au-delà des flots puissants du fleuve.
L’un de ceux qui a entendu cet appel est Randy Kritkausky, membre engagé de la Nation citoyenne Potawatomi (située au Vermont), et auteur du livre Without Reservation: Awakening to Native American Spirituality and the Ways of Our Ancestors3. Il est aussi résident de Lachine, communauté métropolitaine située sur l’autre rive du Saint-Laurent, face à Kahnawake. Il m’a confié comment l’exemple de Kateri a puissamment forgé son identité autochtone et continue de le faire évoluer spirituellement.
De l’autre côté du lac, on peut distinguer la flèche de cette vieille église. Alors que j’étais à la recherche d’un café à Kahnawake, j’ai découvert que l’église du lieu était le sanctuaire dédié à Kateri. Je savais qu’elle était née au 17e siècle dans une famille mohawk de l’actuel état de New York. Pourquoi son sanctuaire était-il donc au Canada, sur la rive sud de Montréal? Pourquoi cette femme autochtone avait-elle été attirée par le christianisme?
L’image de Kateri accrochant de petites croix de bois dans les forêts de Kahnawake est entrée en résonance avec ma propre identité multiple. C’était un merveilleux mystère. Le résoudre est devenu pour moi comme une fenêtre sur mon propre éveil spirituel.
Ça a été un long processus. J’en parle dans mon livre Sans réserve. Peu à peu, j’ai appris à déconstruire les stéréotypes d’« indianité » projetés sur Kateri. Ils étaient les mêmes pour moi, et j’étais en train de les défaire moi aussi.. J’ai laissé sa trajectoire spirituelle hybride parler d’elle-même. Kateri m’a appris que ce qui est sacré sur terre et dans la vie est encore plus vibrant lorsque nos pieds s’enracinent dans deux cultures.
Saint André Bessette, tout en haut du mont Royal au cœur de l’Oratoire Saint-Joseph, attire des pèlerins du monde entier, faisant de ce sommet un des endroits les plus multiculturels du Québec. Frère André s’est élevé au-dessus de ses humbles origines et a relevé plusieurs défis pour devenir un grand saint. Il demeure auprès de nous, sur la montagne, son sanctuaire tendu vers le ciel.
Mais pour moi, ce n’est pas anodin que le frère André regarde vers l’ouest, au-dessus de la vallée du Saint-Laurent. Les pèlerins qui observent l’horizon à partir du belvédère ne réalisent généralement pas qu’ils sont orientés vers Kahnawake et sainte Kateri. Il devrait y avoir une affiche pour les en informer.
Frère André regarde vers sa sœur aînée à Kahnawake – celle dont la vocation est de nous enraciner dans la terre. Kateri a surmonté encore plus de défis qu’André et rayonne encore davantage, bien que plusieurs ne le voient pas. N’est-ce pas nous qui sommes malvoyants, après tout, éblouis par les façades séculières, neuves et brillantes que nous construisons? Kateri est là : elle nous rappelle à nous-mêmes, elle nous appelle à redécouvrir ce que nous avons perdu, afin que nous puissions récupérer le pouvoir d’honorer le caractère sacré de la création de Dieu. Ainsi, comme Kateri, notre prière quotidienne et nos dernières paroles seront : « Jésus, je t’aime. »
Kateri rappelle aux peuples autochtones que ce territoire, la ville y compris, est « chez eux ». Et elle interpelle aussi le reste d’entre nous à apprendre à vivre « chez nous » comme nos frères et sœurs autochtones sont chez eux : dans une réciprocité avec la terre et avec toutes les personnes qui en font leur maison.
Traduction du texte anglais : Sabrina Di Matteo

Damian Costello est titulaire d’un doctorat en théologie de l’Université de Dayton et est un expert international de la vie et de l’héritage de Nicholas Black Elk. Il est directeur des études de troisième cycle à NAIITS : An Indigenous Learning Community, une école supérieure de théologie accréditée par l’ATS et gérée par des autochtones. Il est également membre fondateur et coprésident américain de l’Indigenous Catholic Research Fellowship (ICRF). Damian Costello est un collaborateur primé de U.S. Catholic, America Magazine et National Catholic Reporter et a été vice-postulateur dans la cause de canonisation de Black Elk.

