Aller au contenu Aller à la barre latérale Atteindre le pied de page

La colonisation s’écrit avant de se dire

Image en bandeau : Lire en nature | Photo : Ben White/Unsplash

Recension du livre Marie-Louise et les petits Chinois d’Afrique de Catherine Larochelle (Mémoire d’encrier, 2024)

Au terme de son témoignage sur le pèlerinage vécu en terres autochtones à l’automne 2024, Chantal Jodoin a partagé un questionnement d’une grande importance : « Comment des hommes et des femmes consacrés à Jésus-Christ, dont le message central est d’aimer son prochain, ont-ils pu accepter de participer » au système déshumanisant des pensionnats pour Autochtones? Dans son texte, une piste de réponse est esquissée par une religieuse qui a été envoyée en mission dans un pensionnat et a confié être bouleversée par la compréhension que nous avons désormais de ce système. Si on lui avait dépeint le projet colonial comme on le présente aujourd’hui, dit-elle, « jamais elle n’aurait pu être complice de ces méfaits et y participer ». C’est donc dire que la façon dont un projet est mis en mots et en récit détermine, au moins en partie, notre façon de le percevoir et de le juger.

Le dernier ouvrage de Catherine Larochelle, Marie-Louise et les petits Chinois d’Afrique (Mémoire d’encrier, 2024), permet de poursuivre la réflexion à ce sujet. En se penchant sur les lettres envoyées par de nombreuses personnes, et plus particulièrement par des femmes québécoises, à l’Œuvre de la Sainte-Enfance du milieu du XIXe au milieu du XXe siècles, l’historienne met en lumière des rouages du colonialisme. En adoptant elle-même la forme de la correspondance intime pour son récit, Larochelle montre les différentes façons dont les Québécoises catholiques ont compris leur participation à la mission d’évangélisation. Il en ressort une complexité beaucoup plus grande et intéressante que le récit monolithique d’une Grande Noirceur durant laquelle pratiquement personne n’aurait été en mesure de penser par soi-même en raison de la chape de plomb d’une Église oppressive et doloriste. Les multiples stratégies et tactiques des correspondantes qui cherchent à obtenir divers biens matériels et spirituels par leur participation à l’Œuvre de la Sainte-Enfance rappellent les pratiques discursives que l’historien jésuite Michel de Certeau a regroupé sous le concept de « braconnage », dans L’invention du quotidien (UGE, 1980), bien que Larochelle ne le cite pas.

Le titre du livre indique clairement que son objet principal est le soutien des missions visant des enfants à l’étranger. Cependant, une portion des archives étudiées – principalement le dossier « C », conservé à Rome « à la piazza di Spagna, dans une organisation sans archiviste » (p. 37) – ouvre une fenêtre sur les réalités vécues au Canada. Ce dossier contient des lettres provenant de missions « chez nous », nommées Athabaska, Mackenzie, Saint-Albert, Baie-James ou Saskatchewan, qui accompagnaient les rapports que les missionnaires devaient envoyer chaque année à la Sainte-Enfance à Paris afin de financer leur travail. Ces lettres alimentaient ensuite des publications de l’Œuvre, envoyées un peu partout et même demandées par des contributrices.

Larochelle raconte avoir travaillé avec ses collaboratrices chercheuses et étudiantes pour mieux comprendre le processus de publication de ces lettres, en vérifiant notamment les décalages entre les originaux et les versions publiées, « entre le témoignage des missionnaires dans les pensionnats de l’Ouest du Canada et la propagande qu’on propose aux catholiques de l’Est (et d’Europe) » (p. 104). Un exemple concret est détaillé, celui d’une lettre de 1915 qu’une sœur grise au couvent des Saints-Anges de Fort Chipewyan (Alberta) envoie à un père oblat basé à Edmonton. Ce dernier la fait suivre à Paris pour publication dans les Annales de la Sainte-Enfance en 1916. La lettre concerne une très jeune enfant nommée Christine. Douze ans après, sous le titre « Fleur des neiges polaires », l’histoire de cette même enfant crie remarquablement pieuse est reprise dans une publication, Récits de toutes les couleurs (1928), que Larochelle a découvert au détour d’une lettre de 1938 envoyée à Paris par une femme du Lac-Saint-Jean, demandant de recevoir l’édifiante anthologie. La source immédiate de ce récit est alors une publication parisienne de 1927, Femmes héroïques : les Sœurs grises canadiennes aux glaces polaires, du père Duchaussois. L’historienne découvre également que ce récit a été résumé dans un compte rendu de l’ouvrage de Duchaussois paru dans Les Études, qui a lui-même été reproduit dans Le Droit à Ottawa la même année.

La lettre originale de la sœur grise à Fort Chipewyan « parle de la famine et des répercussions de la Première guerre mondiale sur les chasseurs autochtones, qui ne peuvent plus vendre leurs peaux, qui n’ont plus de débouchés pour la chasse et à qui on ne fait pas crédit » (p. 108). Or, ces détails sont absents de toutes les versions publiées. Dès 1916, à Paris, on réduit le témoignage à une anecdote sur la piété d’une enfant et on ajoute même des commentaires sur la barbarie des populations autochtones! « C’est ainsi que le projet génocidaire a pu être transmis à une population métropolitaine, qu’elle soit canadienne ou européenne. Par la manipulation de l’information, le réaménagement des détails. Suscitant au passage de nouvelles vocations missionnaires » (p. 109), écrit Larochelle, qui cherche par cet exemple à « comprendre les rouages du génocide dans le discours catholique. Comprendre comment le génocide opère par le discours, par la propagande, par les tensions entre circuits intimes et publics » (p. 108).

Parmi toutes les personnes impliquées dans la reproduction de l’histoire de la jeune Christine, seule la sœur grise ayant consigné son témoignage par écrit l’a rencontrée et a pu lui parler de vive voix, dans un pensionnat albertain. Aujourd’hui, les efforts de vérité et de réconciliation avec les peuples autochtones passent par une écoute patiente et attentive des témoignages des Autochtones qui ont vécu et vivent encore dans leur chair les conséquences du projet colonial canadien, alors que les générations se succèdent et que des témoins quittent cette vie sans avoir pu se dire.

Laisser un commentaire