Image en bandeau : Soirée de réflexion New Paths for the Churches & Indigenous Peoples à l’Université Saint-Paul; animateur : Dr Michel Andraos; intervenants : Harry Lafond, diacre, Dr Darren Dias, OP, Dr Niigaanwewidam Sinclair, Dr Christine Jamieson, Dr Sheila Smith, RSCJ | Photo : Nnaemeka Ali
Raconter une histoire est un cadeau offert à ceux et celles qui écoutent. La narration, ou les récits oraux, est une notion culturelle importante pour les peuples autochtones. Il en est de même aussi au sein de l’Église où les récits bibliques sont au cœur de la vie de foi, et souvent proclamés. Et si l’esprit même de ces cultures de la narration contribuait au rapprochement et à la réconciliation et à faire converger nos histoires?
La soirée de réflexion New Paths for the Churches & Indigenous Peoples (De nouveaux sentiers pour les Églises et les Premiers Peuples) qui a eu lieu le 1er novembre 2024 à l’Université Saint-Paul m’a amenée à constater l’importance de la narration tant du côté des peuples autochtones que dans les milieux ecclésiaux. Quiconque souhaite dissoudre les frontières relationnelles au sein de projets de réconciliation aurait avantage à mieux comprendre la dimension narrative animant l’Église et de nombreuses cultures autochtones. Les discussions à ce sujet entre les intervenants Darren Dias, Christine Jamieson, Niigaanwewidam Sinclair, Harry Lafond, Michel Andraos, et Sheila Smith ont été particulièrement fécondes sur ce point.
Un élément fondamental de la discussion a résonné avec mes expériences auprès des communautés autochtones, celui que l’esprit de narration habite fortement ces peuples. Lorsque quelqu’un partage un récit en milieu autochtone, on s’attend à ce que le destinataire fasse preuve de reconnaissance envers ce geste, perçu comme rien de moins qu’un cadeau. Certains autochtones portent même le titre honorable de Conteur. La transmission de connaissances par le biais de récits témoigne de la générosité de ceux et celles qui prennent la parole. De plus, le fait de raconter des récits est également bien présent dans la Bible, ce qui favorise les connections entre les traditions autochtones et chrétiennes. Dans ma propre optique chrétienne (catholique), je retiens notamment les concepts principaux suivants :
1. l’enrichissement que les nouvelles rencontres apportent à notre vécu;
2. le cheminement religieux d’une âme en tant qu’histoire;
3. le caractère narratif des traités historiques avec les peuples autochtones au Canada, et
4. la narration qui facilite la guérison.

Histoires au sein de la communauté
Un panéliste a souligné que le terme « Anishinaabe » sous-entend une humble curiosité qui se réjouit des rencontres spontanées. Les Anishinaabe cultivent une attitude ouverte, qui met de l’avant l’ajout continu de nouvelles découvertes plutôt qu’une mentalité exclusive qui se limite à choisir uniquement une option ou l’autre. Nourris par cette ouverture d’esprit, ils prennent plaisir à accueillir tout visiteur. Pour eux, plus on croise d’autres êtres et intègre leurs contributions dans notre propre vision du monde, plus on devient « Anishinaabe ». Les conseils de sagesse, les modes de vie, les questions, etc. s’insèrent peu à peu dans la tapisserie, devenant ainsi plus sophistiquée, de l’histoire du destinataire, sans déplacer ce qui y existait antérieurement. Cette accumulation d’une panoplie d’approches me fait penser au travail des agents de pastorale autochtones qui s’outillent d’une multitude de méthodes ancestrales pour soutenir l’apprentissage de l’Évangile chez les jeunes. Pareillement, les intervenantes et intervenants pastoraux desservant les communautés chrétiennes autochtones font appel à un vaste éventail de techniques anciennes et modernes tirées de la culture et de la foi.
Histoires au sein du sentier religieux
De même que cette attitude inclusive catalyse la croissance des individus et des communautés dans la vie quotidienne, de même l’appréciation des merveilles divines s’approfondit au fil du temps. Le Catéchisme de l’Église catholique reconnaît que les autres religions contiennent des éléments louables. Le texte Nostra Aetate, document du concile Vatican II, explique : « [L’Église catholique] considère avec une sincère révérence ces modes de conduite et de vie, ces préceptes qui, bien qu’ils diffèrent de ceux qu’elle tient, reflètent néanmoins un rayon de la Vérité. » Un panéliste a observé que le catholicisme recourt abondamment à l’apologétique et à la doctrine, ce qu’on appelle théologie, contrairement aux styles plutôt narratifs (par exemple, constitués de récits oraux) des spiritualités autochtones. Dans celles-ci, on découvre, par exemple, les sept enseignements sacrés, à savoir : l’amour, la bravoure, l’honnêteté, la sagesse, le respect, l’humilité et la vérité. Les traditions autochtones, souvent trop rapidement qualifiées d’idolâtres par certaines voix chrétiennes, renferment néanmoins des trésors jaillissant de la même Source que celle que l’Église professe : Dieu, le Créateur. Des catéchistes autochtones tel que Nicholas Black Elk en témoignent avec force et créativité.
Histoires au sein des accords diplomatiques
Sur le plan communautaire, des collectivités et des nations mettent aussi en place des récits géopolitiques. En entendant un panéliste proposer d’enlever les ambiguïtés que contiennent souvent les terminologies des déclarations officielles et des traités, j’ai saisi que ceux-ci (censés exprimer au départ la confiance entre les groupes) tissent aussi des histoires de liens. Au cœur des traités, on devrait faire état de la relation réciproque sous-jacente, et non pas seulement trouver des articles d’essence strictement juridique. Les traités incarnent un engagement envers la coopération et l’entraide. Honorer à la longue ce type de promesses permettrait une coexistence pacifique optimale; après tout, Dieu, qui demeure toujours fidèle à sa parole, nous invite à nous comporter de la même façon. Pourtant, il me semble qu’il faudrait au moins instituer des mécanismes pour prévenir le fait que chacun puisse faire faux bond à l’autre, surtout lorsque l’étendue du pouvoir d’une des signataires (par exemple, un gouvernement) dépasse celle de son vis-à-vis. Sur ce point, ma perspective rejoint celle du panéliste qui insistait sur la prépondérance de la clarté des documents officiels en vue d’écrire ensemble une histoire qui demeure stable et harmonieuse.
Histoires de réconciliation
Selon moi, cette soirée qui avait pour thème central la collaboration pour faire avancer une histoire de réconciliation illustrait en elle-même le type de communication nécessaire pour aborder à la fois des récits difficiles ainsi que des mémoires précieuses qu’on aimerait sauvegarder. Afin de bâtir un avenir commun, marqué par la cohésion, la narration guérisseuse s’avère indispensable. En fait, le format de cette soirée, sous forme de table ronde, m’a rappelé que le cercle revêt une signification culturelle importante pour les peuples autochtones. S’efforcer de s’insérer dans la dynamique d’un cercle pour entretenir des dialogues et des débats, c’est promouvoir une solidarité qui surmonte les barrières et se construit avec patience. Idéalement, rien n’empêche les membres du cercle d’oser évoquer les sujets pénibles et leurs vécus traumatisants. Malgré les échanges tendus à l’intérieur du cercle, les récits ténébreux n’écartent pas les membres les uns des autres. Même si une personne ressent du regret devant ces méfaits (par exemple, la violence intergénérationnelle), son histoire personnelle évolue toujours, profitant du plein soutien des pairs qui l’entourent.
Depuis les temps les plus reculés, la valeur de la narration a pris place dans les familles autochtones; elle s’est également épanouie dans la proclamation du kérygme1 par les missionnaires. En abordant l’idée d’« histoires », cette table ronde du 1er novembre dernier nous a éclairé utilement sur ce que la tradition de narration – hautement chérie par les peuples autochtones et l’Église – porte comme pistes d’espérance en vue de la réconciliation.

Helen-Rose Lam est une jeune femme d’origine chinoise résidant à Ottawa, où elle occupe le poste d’analyste en politiques au sein du gouvernement fédéral du Canada. Helen-Rose s’engage dans plusieurs initiatives communautaires avec les Premières Nations et elle contribue à la vie de sa paroisse Saint-Jean-Baptiste. Titulaire de deux maîtrises, elle connaît un assortiment de méthodes de recherche et d’évaluations quantitatives ainsi que qualitatives.

