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La mission : une notion qui a évolué

Image en bandeau : Un mot qui fait jaser | Photo : Alex Shute/Unsplash

Le mot mission fait désormais partie du vocabulaire de la vie de tous les jours : « Je te confie une mission délicate », « je te demande de rédiger un énoncé de mission gagnant. » Mais jusqu’à récemment, il était propre au vocabulaire chrétien et désignait la communication de la foi.

Aujourd’hui, certains sont mal à l’aise avec ce mot parce qu’il évoque des relents de prosélytisme, du temps où la mission était polarisée sur la conversion à tout prix de l’autre. Pour nous aider à comprendre la mission aujourd’hui, il est utile de faire un peu d’histoire afin d’identifier certaines de ses modalités. Mais commençons par comprendre le mot lui-même.

Les aléas d’un mot

Il n’existe pas de vocabulaire vraiment établi pour parler de la mission avant le XVIe siècle. Avant cette époque, les mots ou les expressions les plus couramment utilisées étaient : l’extension de la foi, la propagation de la foi, l’Évangile, la prédication, le ministère de la parole. Jusqu’alors, le terme était utilisé exclusivement en relation avec la doctrine de la Trinité au sens de l’envoi du Fils par le Père, et du Saint-Esprit par le Père et le Fils. Le mot mission signifie « envoi ». Le verbe mittere, envoyer, a le même sens que apostellein en grec. Le Père ayant pris l’initiative d’envoyer son Fils, le terme a reçu, à partir de cet envoi primordial, une multitude d’applications. On parle de missions divines, de la mission des douze Apôtres, de celle de l’Église, de l’envoi au monde de quelques représentants des Apôtres ou de leurs successeurs.

Il semble que le point de départ du mot mission, tel que nous le comprenons aujourd’hui, remonte au quatrième vœu proposé par Ignace de Loyola (1491-1556) à ses Jésuites. Il désigne alors l’extension de la foi chrétienne à des gens (y compris des protestants) qui n’étaient pas membres de l’Église catholique. Chaque jésuite doit accepter toute destination (mission) provenant du pape à exercer le ministère en n’importe quel endroit ou n’importe quelle région appelée aussi « mission » dans le document. Ainsi, « mission » signifiait tant un envoi pour exercer un ministère émanant de l’autorité que le lieu où le ministère devait s’effectuer. Si le vocabulaire spécifique de la mission est récent dans l’histoire, il en est de même des structures ecclésiastiques qui organisent cette mission. Ainsi, l’Église ne dispose que depuis quatre siècles des structures d’organisation des missions que nous connaissons.

Rappelons qu’à la veille de Vatican II, on ne parlait pas de la mission au singulier. Le mot était utilisé presque exclusivement au pluriel, désignant tantôt l’inconnu des pays exotiques, les mœurs primitives, la pauvreté des populations ou encore l’héroïsme des pionniers. Afin de détacher le mot mission de son acception territoriale, on s’est mis à utiliser le mot évangélisation. Or, à strictement parler, le mot mission (action d’envoyer) a un sens plus large que celui d’évangélisation (annonce par la parole et par l’exemple). Mais on utilise volontiers les deux mots comme synonymes.

Au moins deux modalités de la mission dans le Nouveau Testament

De tout temps, les chrétiens ont perçu le lien intime qui unit l’adhésion à l’Évangile et l’appel à le communiquer. Tous ceux et celles que la foi a transformés découvrent le désir et la logique profonde qui amènent à vouloir partager ce que l’on a reçu. Mais la communication de la Bonne Nouvelle que nous tenons de Jésus Christ peut varier quant à ses modalités. Le théologien Jean-Pierre Jossua1 en a découvert au moins deux formes différentes et successives dans le Nouveau Testament.

Tout d’abord, l’activité d’annonce ou de proclamation qui est bien résumée par Matthieu 28, 19-20 : « Allez donc : de toutes les nations faites des disciples, les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit, leur apprenant à garder tout ce que je vous ai prescrit. » C’est le modèle bien connu, et il est partout présent dans les évangiles synoptiques comme dans les Actes. Il s’agit d’une communication active portant sur un contenu très déterminé. Les Apôtres annoncent, proclament, rapportent une nouvelle. Ils prêchent.

À côté ce modèle et après lui, on trouve celui du témoignage ou du « rendre compte » de la foi dans les écrits johanniques et les autres textes ultérieurs du Nouveau Testament. Chez Jean, l’exigence de communiquer ce que l’on a reçu s’intériorise au point de ne plus faire qu’un avec l’existence même. Dans l’évangile et les épîtres de Jean ainsi que dans les épîtres de Pierre, aux Hébreux et pastorales, on reconnaît la même absence de dynamisme kérygmatique. Le vocabulaire du témoignage se substitue au vocabulaire de l’annonce pour désigner une démarche de confession, d’exhortation à la communauté fondée sur l’expérience. Un bon exemple nous est donné dans la première épître de Pierre quand il est question de la bonne conduite des croyants comme décisive pour toucher les païens et donner occasion de « se justifier avec douceur et respect devant tous ceux qui leur demandent raison de leur espérance » (1 Pierre 3, 15).

L’histoire de l’Église présente au moins six façons d’exercer la mission selon le lieu et l’époque

L’Antiquité (Ier –Ve siècles) : la contagion

S’il est facile de suivre les prédicateurs de l’Évangile dans les évangiles synoptiques et les Actes, il est difficile de retracer la progression du christianisme dans les siècles qui suivent. Il n’y a pas de plan préétabli ni de ministère de missionnaire. Pourtant, l’expansion fut exceptionnelle. Dans un contexte marqué par les persécutions, l’évangélisation se fait dans le prolongement du deuxième modèle néotestamentaire, c’est-à-dire par contagion, en tache d’huile, au hasard des contacts familiaux, des rencontres ou encore des voyages. L’existence même des communautés, le témoignage des martyrs et l’attrait du message évangélique attirent beaucoup de nouveaux adeptes.

Le Moyen-Âge (Ve– XVe siècles) : la conversion des chefs et, plus tard, première organisation missionnaire

L’édit de Milan (313) vient changer sérieusement la donne. Désormais, le christianisme est non seulement permis mais même favorisé. Des agents de l’évangélisation agissent de leur propre initiative, dont les moines anglo-saxons. Mais un nouveau modèle s’impose : la conversion des chefs qui entraîne celle de leur peuple, avec les risques de contrainte que cela peut entraîner ! Plus tard, au XIIIe siècle, une doctrine et une organisation missionnaires apparaissent avec la naissance des ordres mendiants (Franciscains et Dominicains). C’est à partir de ce moment qu’apparaît une certaine centralisation romaine.

Les temps modernes (XVe-XVIIIe siècles) : la conquête à l’Ouest et l’expansion à l’Est

La découverte de l’Amérique en 1492 contribue à un nouvel essor missionnaire. Des missionnaires font partie des expéditions conquérantes à la recherche d’or et d’épices, avec toutes les vicissitudes que cela impliquait, à l’Ouest comme à l’Est. Afin de dégager les missions des entraves de la politique et du commerce, la papauté crée, en 1622, la Sacrée Congrégation pour la Propagation de la Foi. La société européenne s’intéresse de plus en plus aux missions. Les controverses sur les rites chinois alimentent la réflexion sur les religions non-chrétiennes et anticipent la question de l’inculturation.

Le renouveau missionnaire du XIXe siècle, l’association au colonialisme

En France, si la Révolution et l’Empire marquent un temps d’arrêt dans l’activité missionnaire, ceux et celles qui sont sur le terrain au loin rappellent leur existence et demandent des renforts. De nombreuses congrégations missionnaires sont fondées. Dans les années 1880, la fièvre coloniale saisit la plupart des pays d’Europe. Généralement, les missions considéreront l’expansion coloniale comme providentielle pour l’annonce de l’Évangile et la promotion de la « Civilisation ». On transpose ce qui se vit en Europe, on met par écrit les langues et on développe l’aide matérielle et sanitaire des populations.

Vatican II : la mission comme manifestation de l’amour de Dieu

Le concile Vatican II marque une étape importante pour la conscience missionnaire. En effet, pour la première fois dans l’histoire des conciles, on consacre un document à cette question : Ad Gentes. La mission est bien plus qu’une activité de l’Église parmi d’autres. Elle lui est consubstantielle. Cette prise de conscience va plus loin que la réponse au commandement du Christ de la fin de l’évangile de Matthieu. « De sa nature, l’Église, durant son pèlerinage sur terre, est missionnaire, puisqu’elle-même tire son origine de la mission du Fils et de la mission du Saint-Esprit, selon le dessein de Dieu le Père. Ce dessein découle de « l’amour dans sa source », autrement dit de la charité du Père. » (no 2) La mission est comprise comme la manifestation de l’amour (charité) de Dieu : « L’Église, envoyée par le Christ pour manifester et communiquer la charité de Dieu à tous les hommes et à toutes les nations, comprend qu’elle a à faire une œuvre missionnaire encore énorme. » (no 10)

Au terme de ce rapide parcours historique qui a retracé quelques modalités d’exercice de la mission, on voit bien qu’elle n’est plus polarisée par la conversion à tout prix de l’autre. Elle a comme finalité la manifestation de l’amour de Dieu pour le monde. La compréhension contemporaine de la mission englobe maintenant plusieurs éléments : la présence et le témoignage; l’engagement au service des personnes, l’action pour la promotion sociale et la libération humaine; le dialogue interreligieux; l’annonce ou la proclamation et la catéchèse; la vie liturgique (sacramentalisation), la prière et la contemplation.

D’autres textes du magistère poursuivent l’approfondissement de cette perspective ouverte par Vatican II et en dégagent les conséquences : L’évangélisation dans le monde moderne (Paul VI, 1975), La mission du Christ Rédempteur (Jean-Paul II, 1990), La Joie de l’Évangile (François, 2013).

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