Image en bandeau : Personnes ayant participé à l’atelier sur l’Esprit saint tenu à Matimekush-Lac John en compagnie d’Anne Doran (deuxième à partir de la droite) | Photo : Mathieu Lavigne
De nouveau cette année, un atelier sur l’Esprit saint, fruit d’un processus de cocréation avec plusieurs communautés innues, s’est déployé sur 4 jours, cette fois dans la communauté innue de Matimekush–Lac John. Du 15 au 18 mai 2026, la théologienne Anne Doran et Mathieu Lavigne ont facilité cet atelier qui a regroupé une quinzaine de personnes innues. Un magnifique moment d’apprentissage mutuel et de réflexion, prenant la forme de cercles de parole intercalés de présentations stimulantes et profondes données par Mme Anne Doran. Celle-ci partage son expérience avec nous.
Ça a pris un temps qui m’est apparu infini avant que le groupe réuni à Matimekush-Lac John pour qu’on réfléchisse ensemble sur l’Esprit saint n’en arrive à prendre la parole pour réagir à ce que j’essayais de leur transmettre. Pourquoi un tel délai à proposer quelque chose qui vienne de soi? Pourquoi me laisser parler seule aussi longtemps sans entrer en dialogue pour situer ce que j’essayais de mettre en place par rapport à leur expérience personnelle? Pourtant, le groupe auquel je m’adressais n’était ni apathique, ni neutre : on répondait avec des signes de tête largement affirmatifs quand je demandais si tout était clair. Et si la session tardait un peu à se mettre en marche après le repas ou la pause, on réclamait que ça recommence. On a même demandé d’ajouter une session à l’atelier le lundi matin, avant notre départ. Notre groupe ne semblait pas tant s’intéresser à l’expression personnelle de leur foi qu’à ce qu’on pouvait leur apporter de connaissances quant aux contenus qui en balisaient le vécu. Bref, l’attitude de l’ensemble des participantes et participants pouvait nous laisser croire que leur retenue à parler d’elles et d’eux et de leurs expériences n’allait pas sans une certaine urgence à en apprendre le plus possible sur ce qui a trait à l’Esprit. Comment situer cette urgence?
L’an dernier pourtant, à Nutashkuan et à Unamen Shipu (La Romaine), il y avait eu réponse très nette à notre présentation sur l’Esprit saint et elle renvoyait à la prière. Et si, à Nutashkuan, elle faisait suite à la prise de parole d’une jeune femme qui avait témoigné avoir changé de vie du tout au tout après s’être mise à la prière, on l’avait retrouvée de façon aussi nette à Unamen Shipu, en l’absence cette fois d’un tel incitatif. Cette proposition affirmant la prépondérance de la prière représentait donc bien la réponse innue à la réflexion sur l’Esprit saint. Cette même prière peut-elle se retrouver à Matimekush-Lac John, même si elle ne s’y présente pas avec la même évidence? Pourquoi y semblait-il cette fois plus important d’entendre parler de l’Esprit que d’évoquer l’expérience concernant chacun et chacune? Et qu’avait à nous dire cette différence entre les deux groupes?

Si à Matimekush-Lac John les participantes et participants n’ont pas spontanément évoqué leur vécu de la foi pendant une bonne partie du déroulement de l’atelier, ils se sont exprimés là-dessus à d’autres moments et autrement. Déjà, quand nous les avions contactés pour mettre en place les éléments concrets de notre rencontre, une interlocutrice nous avait spontanément affirmé que la « religion » l’avait déjà littéralement sauvée d’une vie qui se perdait et que nous étions instamment attendus. Plus tard, au moment d’une certaine avancée dans l’atelier, une personne, très active dans la communauté, a témoigné du fait que, maintenant, elle avait une conduite qui pouvait servir de modèle parce qu’elle ne s’abîmait plus dans l’alcool. Encore ici, comme notre première interlocutrice et comme à Nutashkuan, reprise en mains de sa vie. Il y a sans doute là beaucoup d’autres histoires semblables de vies qui ont connu des dérapages, mais ont retrouvé sens et direction en se tournant vers la foi : cela renvoie, ici aussi, à la prière. En effet, dès l’adhésion des Innus au christianisme, ce rapport du vécu de la foi à la prière s’affirme déjà dans le vocabulaire où « ceux qui prient » désigne ceux qui ont opté pour la foi chrétienne. Plus encore : le père Le Jeune, dans les Relations en 1634, avant toute conversion, n’affirme-t-il pas que leur religion ne consiste que dans la prière? Et il en donne pour exemple cette demande des enfants qui appellent en sortant des cabanes le matin : « Venez castors, venez porcs-épics, venez élans… » Pour eux, la chasse implique une relation intime avec le monde spirituel, et c’est pourquoi ce simple appel aux animaux est très justement interprété comme une prière.
Cette communauté se pose ainsi dans l’urgence d’approfondir sa foi et d’assurer en elle son ouverture à la vie. Cette foi qui constitue le fondement nécessaire à la vie correspond à la prière et renvoie vers cette appréhension traditionnelle du réel qui inclut nécessairement une dimension spirituelle. Mais alors, pourquoi cette urgence? Pourrait-on y retrouver l’expression d’une forme de détresse? Détresse de cette question posée sur la faute contre l’Esprit qui ne peut être pardonnée, qui est revenue, lancinante, malgré les tentatives de réponse ; détresse de ces nombreuses photos de jeunes affichées sur les mur de la yourte, parmi les défuntes et défunts de l’année, à un âge où ils devraient être en pleine ouverture à la vie et qui renvoie aussi à celle des parents qui ont à vivre des deuils qui ne passent pas; détresse, enfin exprimée le lundi matin, juste avant qu’on parte, et qui a pris la forme discrète du témoignage d’une personne qui nous a dit très simplement qu’elle s’était aperçue que les pensionnats lui avaient laissé des séquelles qu’elle avait dû travailler à surmonter…
Il est sans doute très difficile pour une communauté innue d’habiter si proche, au point même de s’y confondre, de cette ville, Schefferville, devenue quasi fantomatique parce que pratiquement abandonnée par les habitantes et habitants des bonnes années du fonctionnement de la mine, dont les maisons sont presque toutes placardées et vides; on la retrouve en grande partie détruite par la compagnie même qui en avait construit les installations au moment de sa triomphante prospérité parce que les gouvernements n’avaient pas bougé pour en assurer la prise en charge à la fin des opérations. Cela peut-il demeurer un lieu d’épanouissement pour la communauté, de développement possible pour ses jeunes?
Les funérailles d’une aînée, importante pour la communauté, auxquelles nous avons assisté le samedi après-midi, nous ont laissé une image forte de la solidarité qui existait entre ses membres. Les personnes impliquées se sont liées par les bras les unes aux autres en un grand cercle qui, telle une palissade, entourait le cercueil : expression saisissante d’une unité forte qui se voulait capable de résister à toute désintégration possible. Ne s’avèrerait-elle pas plus indestructible encore si cette communauté, nordique et isolée, pouvait s’appuyer sur un soutien plus large, celui qui devrait venir des gouvernements, certainement, mais aussi celui de chacun et chacune de nous qui serait celui d’un engagement envers ceux et celles qui subissent une marginalisation que leur imposent les structures que nous avons mises en place.
C’est finalement cette résilience, renouvelée dans son appui sur la foi, malgré des conditions difficiles, des Innus de Matimekush-Lac John que je retiens comme l’apport essentiel de ce séjour pour moi : témoignage fondamental que constitue cette affirmation de la nécessité d’une présence du spirituel qu’ils font à notre monde marqué par une pensée où il n’a plus sa place.


Anne Doran a enseigné dans plusieurs institutions, notamment à l’Institut de pastorale des Dominicains de Montréal. Ses recherches portent sur la pensée du don chez les Innus, les Pères de l’Église et la phénoménologie. Spécialiste de la culture innue traditionnelle et chrétienne, elle est l’auteure de Spiritualité traditionnelle et christianisme chez les Montagnais (L’Harmattan, 2006) et de Une spiritualité du don : pensée innue, philosophie et christianisme en dialogue (Novalis, 2020).

