Image en bandeau : Camion citerne transportant l’eau | Photo : Jacob Lacroix
Dans de nombreux villages du Grand Nord canadien, l’accès à une eau potable et sécuritaire reste un défi majeur. Des communautés comme Neskantaga, Kashechewan, Attawapiskat et Puvirnituq vivent sous avis d’ébullition permanente depuis des années. Ces missions, que l’Église canadienne a vaillamment soutenues jadis en construisant chapelles et écoles et en apportant évangélisation et soins, sont-elles devenues aujourd’hui le miroir de nos impuissances?
Au bout des pistes, quand l’hiver s’éternise sur des kilomètres de blanc immaculé, l’Église canadienne a cru accomplir sa mission en plantant ses chapelles de bois, en ouvrant des écoles de fortune et même en envoyant des cliniques itinérantes au cœur des villages inuits, cris et dénés. Les missionnaires ont bravé les conditions extrêmes pour porter la Bonne Nouvelle et quelques soins rudimentaires. Pourtant, ces missions sont devenues le miroir de nos impuissances : sous couvert de charité, l’Église a souvent fermé les yeux sur une misère structurelle, jusqu’à devenir elle-même complice d’un racisme colonial et d’un programme de génocide culturel qui s’est étendu jusqu’à ces contrées.
Une crise de l’eau qui persiste
Dans de nombreux villages du Grand Nord canadien, l’accès à une eau potable et sécuritaire reste un défi majeur. Des communautés comme Neskantaga, Kashechewan, Attawapiskat et Puvirnituq vivent sous avis d’ébullition permanente depuis des années. Les habitants dépendent de camions-citernes pour leur approvisionnement, tandis que le reste du pays exporte des centaines de millions de litres d’eau embouteillée chaque année. Mon neveu Jacob, un technicien paramédical, a pu constater de lui-même cette situation lorsqu’il a été dépêché comme volontaire à Puvirnituq à l’automne 2024. Ce qu’il a vu l’a laissé sans mots. Cette situation qui perdure et qui s’étend révèle une injustice profonde : alors que le Canada est riche en ressources hydriques, des Premiers Peuples se retrouvent condamnés à consommer une eau impropre, souvent contaminée et dangereuse pour la santé.

Les conséquences de cette pénurie
L’absence d’eau potable a des impacts graves sur la santé des habitants. Consommer une eau contaminée entraîne des maladies évitables, parfois mortelles, et exacerbe les conditions préexistantes. L’accès aux soins médicaux est souvent compliqué par l’éloignement des villages, nécessitant des trajets longs et périlleux pour atteindre des hôpitaux adéquats.
Autres défis à relever
Bien que la crise de l’eau soit centrale, d’autres problèmes persistent. Les logements surpeuplés contribuent à des conditions insalubres et à la propagation des maladies. Les communautés doivent faire face à un manque de soutien adéquat pour surmonter les conséquences des pensionnats et les défis liés à la santé mentale, notamment les enjeux reliés à la consommation et à la santé mentale. Ces problématiques nécessitent des solutions systémiques et adaptées, mais elles ne doivent pas occulter l’urgence de la question de l’eau.
Un appel à la justice hydrique
Le combat pour l’accès à une eau potable et sécuritaire est un appel à la justice pour les communautés du Grand Nord. Garantir ce droit fondamental est une priorité qui doit mobiliser les gouvernements et les citoyens. À travers des infrastructures modernes et une gestion équitable des ressources, il est possible de transformer ces régions en partenaires à part entière de la nation canadienne.

Des droits qui n’atteignent pas les frontières
Responsabilité politique
La présence accrue des grandes puissances dans les eaux du Grand Nord, attirées par les ressources qu’elles contiennent, incite nos gouvernements à s’y intéresser davantage. En mettant le projecteur sur ces régions dont la souveraineté est discutée, il est crucial de montrer aussi que des communautés y vivent dans des conditions loin de refléter une nation canadienne forte et solidaire.
À la suite des dernières élections fédérales, Mandy Gull-Masty est devenue la première autochtone nommée ministre des Premières Nations, des Inuits et des Métis. Originaire de Waswanipi, au nord du Québec, elle connaît personnellement chacun des lacs gelés et comprend l’impact brutal de la pénurie d’eau. Elle promet de lever les avis d’ébullition, de moderniser les infrastructures et, surtout, de placer la voix autochtone au cœur des décisions gouvernementales. Voilà un signal fort pour montrer que le Nord n’est pas juste une région de « richesses à prendre » ou objet de compassion, mais un partenaire à part entière.
Aux Églises de hausser le ton
La nouvelle ministre risque toutefois, elle aussi, de se buter à l’immobilisme de l’État. Peut-être qu’un coup de pouce des Églises présentes au Canada peut changer la donne. Dans le passé, elles ont multiplié les appels à la solidarité, inauguré des campagnes de collecte, publié des lettres pastorales, entretenu la foi des fidèles. Mais ont-elles vraiment su interpeller les gouvernements fédéraux et provinciaux? Ont-elles dénoncé avec la même force morale les traités ignorés ou bafoués, ou encore le manque d’infrastructures et la violence engendrée par une bureaucratie lourde et inefficace?
Nous tous qui avons prié et fait l’aumône, avons-nous revendiqué la justice pour ces communautés en nous appuyant sur les principes de l’enseignement social de l’Église? Autant les missionnaires revenant du Sud se sont affairés avec succès à interpeller nos paroisses, autant ceux du Nord se sont frappés au mur du désintéressement. Or, les Premiers Peuples ont aussi des droits, à commencer par l’accès à l’eau potable, à des logements salubres, à des services de santé et sociaux de qualité.
Comprendre les urgences de l’humanité
Le pape Léon XIV a annoncé qu’il va relire Rerum Novarum1 à la lumière de nos crises actuelles. Il veut combattre l’appauvrissement de centaines de millions d’humains, aggravé par les inégalités technologiques et écologiques. Le pape avertit du danger d’un progrès déshumanisé par l’intelligence artificielle. Cette innovation numérique peut transformer nos sociétés, mais le vrai danger n’est-il pas plutôt moral?
Car les machines et la technologies ne font pas de tort à l’humanité en créant des conditions de vie néfastes pour les gens. Si elles n’empoisonnent pas l’eau, elles ne réparent pas d’infrastructures vétustes, ni ne consolent un enfant dont le parent meurt d’une maladie qui aurait été guérie ici. En revanche, notre indifférence et notre silence entretiennent la misère des peuples du Nord malgré l’existence de solutions.
Vers une solidarité concrète
Si le Christ, revenant de Puvirnituq, nous voyait contempler le ciel sans rien faire, ne croyez-vous pas qu’il nous renverrait illico « en Galilée », pour y poser des actions immédiates pour la solidarité, la justice et la dignité humaine? Mais par où commencer?
Un bon début consisterait à interpeller collectivement nos élus pour leur faire part de notre indignation et exiger des projets d’infrastructures durables. Si les voix autochtones ne comptent pas, à nous de les faire entendre pour qu’elles portent jusqu’au Parlement!
Osons reconnaître le « tiers-monde de chez nous » et en faire un rappel permanent : notre foi ne se limite pas aux mots, elle se mesure à la force de notre amour en actes. Créons des comités de solidarité et allons à la rencontre des Premières nations près de chez nous afin de mieux les connaître et devenir des soutiens indéfectibles!
En témoignant, en dénonçant publiquement, en mobilisant nos réseaux, nous passons de la compassion passive à la solidarité active pour que « le Tiers-Monde du Nord » devienne un engagement incontournable de toute la société canadienne, jusqu’aux confins de l’Arctique.
Références
- Situation très préoccupante à Puvirnituq – Le Journal de Montréal
- Une crise du logement sans précédent dans le nord canadien – ICI Radio-Canada
- Les conditions de logement dans les communautés autochtones au Québec : une question de santé – INSPQ
- Pénurie de logements et insécurité alimentaire – Comité permanent des Affaires autochtones et du Nord

Jocelyn Girard publie des articles dans plusieurs médias. Titulaire d’un doctorat en théologie, il pousse sa quête de réexpression de la foi dans un contexte culturel devenu moins perméable aux inspirations chrétiennes. Avec sa famille, il a vécu dans deux communautés de L’Arche, en France et à Montréal, son couple ayant adopté cinq enfants dont deux présentant une déficience intellectuelle. Après 10 ans de service au diocèse de Chicoutimi, il œuvre dans le monde des technologies de l’information, d’où il espère contribuer à l’éveil des solidarités vitales pour l’avenir de l’humanité.

