Image en bandeau : Manifestation d’appui aux Mohawks d’Oka à l’été 1990 | Photo : Gérard Laverdure
Il y a 35 ans, la crise d’Oka – événement que les Kanien’kehá:ka (Mohawk) préfèrent souvent appeler « le siège de Kanehsatà:ke et de Kahnawà:ke » – secouait le Québec et le Canada tout entier. Pendant 78 jours, à l’été 1990, la communauté mohawke de Kanehsatà:ke s’est opposée à l’agrandissement d’un terrain de golf sur des terres ancestrales, incluant un cimetière et une pinède sacrée. Ce face-à-face tendu entre les Mohawks, la Sûreté du Québec, puis l’armée canadienne, a mis en lumière les profondes injustices coloniales toujours à l’œuvre.
Ce dossier, publié progressivement entre le 11 juillet et le 26 septembre, dates de ces événements qui ont à l’époque attiré l’attention mondiale sur les revendications territoriales des peuples autochtones au Canada, propose de revenir sur ces journées de l’été 1990 en vous offrant une entrevue exclusive avec Ellen Gabriel, figure emblématique de la résistance menée alors par la communauté de Kanehsatà:ke, un compte-rendu du récent livre d’entretiens d’Ellen Gabriel, Quand tombent les aiguilles de pin. Une histoire de résistance autochtone, et cinq textes explorant la solidarité de groupes chrétiens d’ici et d’ailleurs mobilisés à l’époque.
Premier texte : un article de Gérard Laverdure
Une tradition d’engagement social
J’ai reçu en héritage familial le sens de l’accueil, du partage et de la justice sociale. J’ai été formé par la Jeunesse étudiante catholique (JEC) pendant 8 ans : analyse sociale, engagement, solidarité et justice sociale, le tout motivé et éclairé par l’Évangile de Jésus-Christ. Ayant été engagé par Mgr Bernard Hubert comme agent de pastorale au diocèse de Saint-Jérôme en 1973, j’ai été impliqué avec l’Église diocésaine dans plusieurs enjeux sociaux de l’époque : le projet de coopérative Tricofil (ancienne Regent Knitting) à Saint-Jérôme de 1974 à 1982, avec le chanoine Jacques Grand’Maison; le soutien à la lutte des expropriés de Mirabel et de 13 municipalités avoisinantes (1969-1985) – jusqu’à occuper le Palais de justice avec eux – dans la foulée de la construction de l’Aéroport de Mirabel lancée par le gouvernement de Pierre Elliott Trudeau; le soutien aux Mohawks de Kanesatake (1990) pour la défense de leurs droits et de leur dignité. Ces actions disent l’importance de l’engagement social dans l’Église de cette époque, suivant l’esprit du concile Vatican II.
Lors de la crise d’Oka (1990), que les Mohawks désignent comme « le siège » ou la « résistance de Kanesatake »1, j’étais responsable de la pastorale sociale diocésaine. À ce titre, mandaté par le nouvel évêque, Mgr Charles Valois, et avec une équipe de soutien, je suivais avec eux les enjeux de justice sociale dans le diocèse, ce qui incluait les négociations entre le peuple Mohawk de Kanesatake et les divers paliers de gouvernements impliqués.
Primauté du profit et des rapports de force sur la justice
Pour avoir suivi longtemps plusieurs dossiers de justice sociale, j’ai constaté que le gouvernement fédéral, premier responsable des liens avec les peuples autochtones, n’a jamais vraiment accordé la priorité aux droits de ces peuples malgré les nombreux traités signés. La primauté donnée aux profits des entreprises canadiennes et étrangères dans l’exploitation de nos ressources (mines, pétrole, gaz, forêt, électricité, etc.) a toujours dominé les autres droits. C’est ainsi que, dans l’affaire d’Oka, les intérêts d’un développeur dans un projet de golf et de condos, appuyé par la municipalité d’Oka, ont eu priorité sur le respect du territoire autochtone, c’est-à-dire la pinède qui servait de cimetière et était considérée comme un lieu sacré. À bout de patience, les Mohawks, appuyés par des guerriers armés de la « Warrior Society2 » décidèrent de bloquer avec une barricade la route principale (344). La municipalité d’Oka demanda l’aide de la Sureté du Québec qui prit la position de démanteler la barricade.
À la suite des affrontements qui eurent lieu sur le terrain avec la Sureté du Québec, de la mort du caporal Lemay, de l’intervention de l’armée canadienne (une brigade de 4 500 soldats) à la mi-août et de la forte médiatisation du conflit, le climat social était devenu très négatif, sinon hostile envers les Mohawks eux-mêmes3. Les médias suivaient la progression de l’armée canadienne avec ses chars d’assaut et ses hélicoptères, jusqu’à ce qu’advienne le face à face emblématique, devenu viral, d’un jeune soldat canadien et du « warrior » masqué. Le siège dura 77 jours. On craignait un affrontement sanglant de grande ampleur… Puis, il y a eu le blocage du pont Mercier par les Mohawks de Kahnawake en solidarité avec leurs frères de Kanesatake. Je me souviens de ces images de violence où des citoyens et citoyennes de Chateauguay lançaient des pierres aux familles mohawks qui passaient en auto pour protester contre le blocage du pont4.
Société civile et Église à la défense des Mohawks
Dans ce contexte conflictuel, des organismes de défense des droits des autochtones, de Montréal, du Québec et du Canada, ont organisé deux marches de soutien au peuple mohawk à l’été 1990, dont une dans un grand champ en vue de la barricade de la route 344. Avec le réseau des paroisses de notre diocèse et celui de Développement et Paix, nous avons publicisé ces marches et invité les catholiques à y participer. La Conférence des évêques catholiques du Canada (CECC) a délégué son président d’alors, Mgr Bernard Hubert, pour venir appuyer les Mohawks et le processus de négociation. Mgr Hubert m’a demandé de l’accompagner sur place où il a présenté l’appui de la CECC. Il y avait beaucoup de manifestants, dont des délégués d’autres Premières Nations, venus même des États-Unis. Plusieurs ont pris la parole, en particulier Max Gros-Louis, représentant le peuple wendat de Wendake, près de Québec. À cette occasion, le supérieur des Trappistes du monastère d’Oka est venu offrir un calumet de paix pour exprimer l’appui de sa communauté au processus de négociation.
Avec Mgr Valois, j’ai participé à une rencontre à la paroisse d’Oka, avec le curé et le ministre des Affaires autochtones du Québec, John Ciaccia, qui avait la confiance des Mohawks, afin d’arriver à un règlement négocié. Il poussait son gouvernement vers la négociation, et non l’affrontement. Mgr Valois et moi l’avons accompagné, derrière les barricades, comme garantie de sécurité, alors qu’il allait négocier avec le grand chef Joseph Tokwiro Norton5 et les mères de clans. Nous avons passé plusieurs heures dans une tente, attendant le résultat des négociations. Tout était tellement dépaysant que j’avais l’impression d’être dans un film de guerre. La négociation a prévalu et les Mohawks ont eu gain de cause concernant la pinède. Toutefois, la question de fond sur les droits territoriaux n’est toujours pas réglée aujourd’hui. Une journée d’étude diocésaine animée par Guy Paiement a été tenue sur la crise d’Oka pour mieux comprendre et un bilan du service de pastorale sociale a été produit pour rappeler nos interventions de solidarité et en tirer les leçons.
Une réconciliation à poursuivre
J’ai toujours gardé un parti pris pour les droits des Premières Nations et de tous les opprimés. Ils ont tellement souffert d’injustices et de violences de toutes sortes aux mains de nos gouvernements… D’ailleurs, lors du passage à Montréal (avril 2013) de la Commission Vérité et Réconciliation (2008-2015) sur les pensionnats autochtones, j’ai assisté aux trois jours d’audience par solidarité. Ces révélations étaient très pénibles à entendre, surtout quand on a des enfants… Devant l’armoire présentant les objets et les souvenirs qu’apportaient les enfants à leur arrivée aux pensionnats et dont ils étaient immédiatement dépouillés… j’ai beaucoup pleuré. Ces horreurs en disent long sur la dynamique historique des rapports de nos gouvernements coloniaux avec les peuples autochtones, qui sont allés jusqu’à organiser un génocide culturel qui a arraché 150 000 enfants à leurs parents. Plus près de nous, en 2020, à l’hôpital de Joliette, vif est encore le mépris que démontrent deux soignantes envers une patiente atikamekw mourante, Joyce Echaquan et d’autres patients. Le racisme systémique est toujours à l’œuvre dans nos institutions6…
Pour moi, encore aujourd’hui, le fait que des individus ou des institutions ramènent tout aux profits et aux rapports de force s’oppose directement à l’Évangile et à toute conscience droite. Je vois bien que nous ne sommes pas encore sortis de ces rapports de force dans nos sociétés. « On ne peut servir deux maîtres, Dieu et l’argent » (Mt 6, 24). C’est l’opposé de cet enseignement qui dit « aime ton prochain comme toi-même! » (Mc 12, 31). On a du pain sur la planche… mais heureusement, il y a beaucoup d’ouvriers à la moisson. Alors OUI, soyons ensemble témoins d’espérance, de fraternité, de réconciliation, de compassion, comme nous y invitent nos frères les papes François et Léon XIV!

Gérard Laverdure est un militant chrétien pour la justice sociale formé par la Jeunesse étudiante catholique (JEC). Il a été animateur de pastorale sociale et dans les cégeps au diocèse de Saint-Jérôme de 1973 à 1994 et s’est impliqué à la paroisse Saint-Pierre-Apôtre de Montréal. Il a été aussi rédacteur en chef du webzine Sentiersdefoi.info de 2007 à 2016. Il est père de 5 enfants et grand-père de 6. Sa relation de confiance à Jésus Christ est au cœur de sa vie. Accueil, compassion, liberté de pensée et de parole, humour, dignité, justice sociale sont pour lui des valeurs fondamentales. Aujourd’hui retraité, il est toujours engagé en paroisse et en justice sociale.











