Image en bandeau : L’île au Massacre | Photo : Pascal Huot
Les îles du Bic, dans le Bas‑Saint‑Laurent, fascinent autant qu’elles émerveillent. Derrière leurs silhouettes paisibles se cache une histoire riche, nourrie de récits, de croyances et de légendes, notamment autochtones.
Déjà, leur création est magnifiée par la légende. Tout aurait commencé au moment où le Grand Manitou façonnait la Terre. Constatant que ses créatures auraient besoin d’eau pour vivre, il gratta d’un geste puissant la plaine de ses longs ongles, donnant naissance au lit d’un immense fleuve. Ces parcelles, abandonnées ici et là, devinrent les îles que l’on connaît aujourd’hui. Mais le Grand Manitou aurait conservé dans un grand sac de peau de baleine les plus beaux morceaux de son œuvre. Certaines versions racontent qu’un esprit malveillant, par jalousie ou pour punir le Grand Manitou de son égoïsme, aurait percé le sac, laissant tomber sur le littoral du Bic son contenu. D’autres affirment plutôt que le Grand Manitou, pris de remords ou simplement épuisé par le poids de son fardeau, aurait volontairement renversé son trésor pour en faire don à la mer et à la terre. Ainsi naissaient les îles du Bic1.
Mais si la mythologie offre une origine poétique à ces paysages, certaines îles portent une mémoire beaucoup plus sombre, celle d’un passé marqué par un massacre barbare.
Une toponymie symbolique
« Plusieurs îles du grand fleuve ont connu des captures et des massacres. Étant donné leur emplacement stratégique, les îles sont des endroits de prédilection pour se cacher et pour assaillir l’ennemi, surtout à la faveur de l’obscurité2. »
Selon les récits transmis dans la région3, la tragédie de l’île au Massacre4 ne relèverait pas seulement de la légende : elle s’appuierait sur un « fond historique5 » mentionné dans la Deuxième relation (1535-1536) de Jacques Cartier où il relate le récit que lui en fait le chef Donnacona6.
L’histoire se joue vers 15307, à une époque où les conflits entre nations autochtones sont fréquents le long du fleuve Saint‑Laurent. Un groupe nomade de Micmacs (Mi’gmaq), qui se déplacent alors avec femmes et enfants vers la Gaspésie, s’arrêtent un temps pour pêcher et chasser dans le secteur du Bic, un territoire qu’ils connaissent bien et où poisson et gibier abondent.
Un jour, leurs ennemis traditionnels, les Iroquois, se présentent dans le secteur. Alertés par deux jeunes qui les ont aperçus, les Micmacs savent notamment qu’une des îles possède une caverne naturelle, creusée dans le roc, qui peut servir de cachette. Croyant y trouver un refuge sûr, ils s’y installent et camouflent l’entrée avec du bois mort et des branches. Mais leur présence ne passe pas inaperçue, les Iroquois repérant des empreintes de pas sur le sable. Ils s’approchent silencieusement de l’île et observent la cachette.

Les Iroquois lancent alors leur attaque : ils allument des torches d’écorce et mettent le feu à la palissade de branches, transformant l’entrée en brasier. Asphyxiés et acculés, les Micmacs sont forcés de sortir. Ils sont immédiatement encerclés et massacrés à coups de tomahawks8. Hommes, femmes et enfants périrent dans une lutte inégale et sanglante. Au moins deux cents Micmacs y sont massacrés, seul cinq d’entre eux réussissent à s’échapper. « Leurs cadavres, mutilés et privés de chevelures, restèrent là pour être la pâture des renards et es corbeaux, sur l’étroite rive et dans le creux de ce rocher qui reçu[t] de cet événement le nom d’Ilet au Massacre, qu’il conserve encore aujourd’hui9. »
Les vieux racontent10 que l’on peut encore entendre les soirs de tempête leurs gémissements se mêler au bruit de la mer et du vent dans les arbres. Des années plus tard, à l’arrivée des Européens, on aurait retrouvé des ossements au fond de la caverne : « Il y a une tradition, vieille déjà de deux siècles, et qui remonte à l’arrivée des premiers colons du Bic. Il y a la découverte faite, autrefois, de nombreux ossements calcinés et blanchis, dans le fond de la caverne, qui fut le théâtre de cette hécatombe11. »

L’imprécision du récit
Plusieurs éléments retrouvés dans la tradition orale et dans les écrits de Cartier laissent croire qu’un affrontement meurtrier aurait réellement eu lieu, même si les versions ont varié au fil du temps, notamment sur l’emplacement exact du massacre et l’identité des protagonistes.
Certaines sources déplacent la tragédie vers d’autres îles avoisinantes12, dont l’île aux Basques13 et l’île Verte14, preuve que la tradition n’a jamais fixé définitivement le lieu du drame. Plus largement, la légende de l’île au Massacre se décline en de multiples versions : la plus courante met en scène les Micmacs, parfois accompagnés d’Abénaquis, tandis que d’autres récits évoquent plutôt les Malécites (Wolastoqiyik) ou les Hurons (Hurons-Wendat). Certaines variantes vont jusqu’à inverser complètement les rôles, transformant les victimes en assaillants et les assaillants en victimes15. Une version recueillie lors d’une enquête ethnographique réalisée par Ivanhoé Beaulieu attribue même les ossements retrouvés sur l’île au Massacre aux Anglais : « On raconte que des Anglais s’étaient postés à l’île du Bic. Ils s’étaient construit un fort et attendaient le passage des Français. Mais des Iroquois sont arrivés qui les ont massacrés. Sur l’Île, on peut voir encore aujourd’hui des crânes et des vieux fusils16 ». Une hypothèse étonnante et difficilement compatible avec le récit transmit par Jacques Cartier, d’autant qu’il y a peut‑être eu ici une confusion, voire un amalgame, lié au fait que l’île au Massacre est accessible à pied à marée basse depuis la pointe aux Anglais.
Ces divergences montrent à quel point la frontière entre histoire et légende demeure poreuse, et rappellent que la mémoire collective orale façonne parfois les événements autant qu’elle les transmet.
Pour aller plus loin
- Ivanhoé Beaulieu, Légende de l’Ile au Massacre, informatrice Violaine Lapointe-Duval, Rimouski, 1955 (1967-1968). Source : Université Laval, Division de la gestion des documents administratifs et des archives, F51, Fonds Ivanhoé Beaulieu, coll. ms, no 63.
- Michèle Bélanger, Le massacre des Hurons (titre critique : H4 Île au massacre), informatrice Michèle Bélanger, Grande-Rivière, Gaspé-Est, 1966. Source : Université Laval, Division de la gestion des documents administratifs et des archives, F88, Fonds Michèle Bélanger, coll. ms, no 24.
- Jean-Claude Dupont, « La grotte du massacre », Mythes et légendes des Amérindiens, Québec, Les Éditions GID, 2010, p. 102-103.
- Charles Arthur Gauvreau, « L’Islet au massacre du Bic », Au bord du Saint-Laurent, Rivière-du-Loup, Imprimerie du Saint-Laurent, 1923, p. 23-29. [En ligne : https://fr.wikisource.org/wiki/Au_bord_du_Saint-Laurent/3]
- Pascal Huot et Maude Redmond Morissette, Fiche « Légende de l’île au Massacre », Le Bic, 12 juillet 2006, Collection IREPI. [En ligne : https://www.irepi.ulaval.ca/fiches/legende-de-lile-au-massacre]
- Abbé Joseph D. Michaud, « 3. – La tragédie de l’Ilet-au-Massacre. – Fantaisie de feu Charles-Auguste Gauvreau. – Nouveaux Vandales. », Le Bic. Les étapes d’une paroisse, Québec, Ernest Tremblay Imprimeur, 1925, p. 57-66. [PDF en ligne : https://archive.org/details/lebiclesetapesdu0000mich/mode/2up]
- Damase Potvin, « Les trois ilots du Bic », Le Saint-Laurent et ses Iles, Québec, Éditions Garneau, 1945, p. 216-220.
- Joseph-Charles Taché, Trois légendes de mon pays ou L’évangile ignoré, l’évangile prêché, l’évangile accepté, Québec, Imprimerie A. Coté et Cie, 1876. [PDF en ligne : https://www.canadiana.ca/view/oocihm.24437/1]

Pascal Huot est diplômé en études autochtones, il a également effectué une maîtrise en ethnologie à l’Université Laval. Chercheur indépendant et photographe de presse, il a publié ses travaux dans plusieurs journaux, magazines et revues spécialisées. En 2024-2025, il reçoit la Bourse Serge Gauthier, décernée par le Centre de recherche sur l’histoire et le patrimoine de Charlevoix.

