Image en bandeau : robes rouges suspendues aux arbres | Photo : Wikimedia Commons
À l’occasion de la Journée des robes rouges, le 5 mai, officiellement reconnue comme la Journée nationale de sensibilisation aux femmes, filles et personnes bispirituelles autochtones disparues et assassinées (FFADA2E+) au Canada, nous publions un texte de Mélissa Picard, une femme innue. Cette journée des robes rouges commémore les victimes, soutient les familles et dénonce la violence systémique. Elle est symbolisée par des robes rouges suspendues.
J’ai mis des mots sur papier. Un à un, sans réfléchir. Ils se liaient, tout bonnement comme si c’était prévu. Ça faisait du sens. J’irais même jusqu’à dire que c’était beau, car ça parlait de mon histoire. Pas de la mienne, mais de la nôtre. Nous, ce peuple tant meurtri, si incompris et détesté.
Je ne suis ni écrivaine ni autrice.
Je n’ai pas la prétention de pouvoir écrire quoi que ce soit qui pourrait être partagé.
Et pourtant.
J’ai cette étrange impression que les mots m’habitent. Des phrases complètes viennent et partent dans ma tête.
Matin et soir.
Et pourtant.

Je ne suis que moi. Je n’ai rien à raconter. Je ne voudrais pas me prendre pour quelqu’un que je ne suis pas. Mais, si je prenais un moment, et si j’écrivais vraiment ce qui me passe par la tête, et si…
pourquoi pas ?
La curiosité l’emporte. Mais bizarrement, je ressens le besoin de purifier ma chambre, mon bureau, mon portable. J’en profite pour demander au créateur de m’accompagner dans ce moment d’essai. Je ne sais comment appeler tout ça. Sous la lumière tamisée, je m’installe et j’accueille ce qui est en moi. Je respire…
Le doute.
La première chose que je ressens est le doute. Je croyais que… En fait, pour qui je me prends ? Comme si je pouvais. Et voilà que la honte surgit après avoir cru à la possibilité de faire… de créer, d’oser la parole.
Je suis femme, je suis autochtone, membre d’une Première Nation, innue. Des caractéristiques qui ont été et sont encore trop souvent jugées, méprisées par la société. Même si je n’ai jamais donné de l’importance à ce que la société pensait de nous, ça pèse sur cette minime confiance que je peux avoir en moi-même.
Mes parents ne sont pas allés dans un pensionnat. Je ne peux donc prétendre avoir le même bagage que l’ensemble de ma nation. Je ne peux surtout pas écrire au nom de… Ça ne fait pas de sens.
Je ne suis ni écrivaine ni autrice.
Je dois renoncer, je dois oublier cette idée tout de suite.
Les jours passent, dans ma tête il y a une lutte constante entre les mots qui ont pris d’assaut mes pensées, et le sentiment de ne pas savoir qui je suis. En littérature, quelques Autochtones ont réussi à se démarquer, mais je n’en ferai pas partie. Mais à quel point la vie est parfois surprenante parce que je ne comprends même pas cette réflexion, je n’ai jamais eu cette envie d’écrire auparavant.
Je ne suis ni écrivaine ni autrice.
Je ne comprends pas. Et ce n’est pas tant une ambition, mais j’ai cette impression que les mots sortent d’eux-mêmes de ma bouche, de ma tête pour que je les voie et leur donne l’importance qu’il se doit. Mais qui voudrait lire les lignes que j’écris ?
Je ne suis ni écrivaine ni autrice.
Aux petites heures du matin. Les mots me réveillent, des phrases, certaines nouvelles et d’autres que j’entends pour la deuxième ou la troisième fois. Et oui, « entends », parce que je les entends vraiment dans ma tête. J’ai compris. Je m’installe, café à la main, accompagnée de sauge et d’une chandelle. Les mots défilent aussitôt.
Ce sont elles, je les vois, je les ressens. Je ressens la peur, la douleur et voilà que pendant que j’écris, les émotions m’envahissent. Je pleure ma vie, de rage, d’incompréhension. Je vois ces femmes autochtones toutes belles, assassinées, je vois des sacs de plastique, je vois une rivière… C’est rouge. C’est rouge…
Je pleure allongée sur mon lit. Je suis épuisée. Je ne comprends pas vraiment ce que je viens de vivre. Des mots qui viennent d’une connexion que j’ignore, mais ils sont là, forts et prêts, intenses. Je regarde les lignes que j’ai écrites et c’est comme si j’avais vécu ce sort moi-même, comme si j’y étais. Ça semblait si réel.
Ce qui m’est arrivé ce matin-là, c’est revenu encore et encore. C’était comme si j’étais l’instrument, la plume des âmes passées, qui avaient quelque chose à dénoncer. Mais pourquoi moi ?
Je ne suis ni écrivaine ni autrice.
Être habitée par ces mots, par ces textes pendant des années et les étouffer par peur du jugement, par manque de confiance ou par peur de prendre sa place. C’est se créer une cage. Une cage qui tait nos propres mots, mais aussi ceux d’un peuple.
Mais qu’est-ce qu’une écrivaine, qu’est-ce qu’une autrice ?
Est-ce que c’est une personne qui écrit, qui créer des mondes, qui raconte des histoires ? Est-ce qu’il faut être habitée par des mots qui sont plus forts que soi ? Des mots qui ne nous quittent pas tant qu’ils n’ont pas trouvé la plume qui allait les libérer ? Est-ce qu’il faut avoir publié, étudié dans ce domaine. Je ne sais pas. Tout ce que je sais, c’est que je n’en suis pas une.
Depuis j’écris beaucoup. Ai-je le droit ? Je ne suis personne. Je suis issue d’une famille innue, qui bien malgré elle a intégré, je crois, les messages d’une société limitante pour les Premières Nations, qui considérait les Autochtones comme ne méritant pas de briller, de réussir, de se démarquer, de prendre leur place. Une famille travaillante certes, mais qui ne voyait pas d’autres possibilités pour leurs enfants que de reproduire le schéma de femme à la maison servant l’homme pourvoyeur qui travaille dur pour subvenir à sa famille. Il fallait faire ce que tu avais à faire, et ce, dans la religion catholique.
Alors, aujourd’hui, ai-je le droit de sortir du lot ? Un gros « Oui » ! Je n’ai pas connu la vie en territoire, mais chaque fois que j’y mets les pieds, je respire enfin. Je me connecte avec cette femme innue que je suis, mais aussi avec toute mon histoire. Mes parents n’ont pas connu le pensionnat même s’ils portent les traumatismes d’un passé inimaginable.
Suis-je autant femme innue que je prétends l’être ?
Oui.
Alors aujourd’hui, je me permets de vous partager une infime partie de mon histoire, une infime partie de moi.
Je ne suis ni écrivaine ni autrice.
Mais je me donne le droit de prendre ma place et de vous partager ces quelques lignes en toute humilité.
Mélissa Picard, femme innue
Ce texte a d’abord été publié dans le numéro 20 de la revue Littoral. Le texte a été repris ici avec l’aimable autorisation de l’autrice et de la revue.
Un extrait a aussi été lu en ondes dans le cadre de l’épisode 158 de l’émission de radio Confluents produite par Mission chez nous, qui avait pour sujet le dossier « De l’écriture à la littérature innue » paru dans ce numéro de la revue Littoral. On peut écouter cet épisode ci-dessous.

Mélissa Picard est une femme innue, une mère de six enfants, une grand-mère d’un petit-fils et une épouse. Née dans la communauté de Pessamit sur la Côte-Nord, elle adore être entourée de la nature. Passionnée et curieuse, elle aime mettre son énergie et sa créativité sur des projets qui ont un impact positif auprès des autres. Son objectif personnel est de continuer d’apprendre et de s’émerveiller pour nourrir celle qu’elle est.

