Image en bandeau : Bancs de salle de cinéma | Photo : Denise Jans/Unsplash
Avec sa caméra, Kim O’Bomsawin, cinéaste documentariste, scénariste et productrice abénaquise membre de la communauté d’Odanak, et réalisatrice du film Ninan Auassat : Nous, les enfants (ONF, 2024, 1 h 31 min) dont il est question ici, porte un regard de tendresse sur les enfants des Premières Nations Atikamekw, Eeyou-Cris et Innus et nous ouvre ainsi une porte nous permettant d’entrer dans leur univers. Compte rendu d’Anne-Marie Forest.
L’incursion dans leur monde ne se fait pas par le biais de propos et de commentaires qui pourraient devenir des évaluations et des analyses savantes de leurs conditions et de leur vécu dans les territoires, non! Ce sont les enfants et les jeunes eux-mêmes qui prennent la parole avec authenticité et en vérité.
Ce quotidien nous est révélé à travers plusieurs axes, certainement issus de cette culture autochtone et de la symbolique qui constitue cette vision holistique de la vie, c’est-à-dire à partir de quatre éléments présents dans leur vie, un peu comme dans la roue de médecine : le physique, le psychique, l’émotif et le spirituel.
Nous voyons donc les enfants au fil des saisons, dans la communauté et le bois qu’ils investissent de leurs jeux. Nous voyageons avec eux au sein de leur maison et dans leurs relations, de leur école jusqu’au territoire, une deuxième maison pour eux, où se transmettent les gestes de la tradition pour la chasse à l’orignal, la pêche, la pose de collets, le dépeçage des animaux comme le castor, l’artisanat réalisé à partir de matériaux naturels comme l’écorce, le perlage, l’apprentissage de motifs traditionnels. Une transmission des savoirs qui se fait encore de façon orale et par la pédagogie de l’exemple.
Nous les écoutons nous parler de leurs aspirations à devenir grands et de leur volonté de s’investir pour apprendre des métiers qu’ils désirent mettre au service de leur communauté : architecte, médecin, oncologue, avocat, pompier, musicien, policier, infirmier, ambulancier, psychologue, vétérinaire, etc., de nobles et grands désirs tout comme les rêves de jeunes allochtones, sauf en ceci : le moteur de leurs visions de l’avenir s’appuie sur le constat des besoins entendus et vus dans leurs familles, leurs environnements et leurs milieux de vie.
Mais au-delà de ces rêves pour leur avenir, ils ont conscience des défis auxquels ils devront faire face pour étudier dans les grandes villes : affronter la solitude, ne pas pouvoir parler leur langue, devoir quitter la communauté pour plusieurs mois, voire des années, subir peut-être de la discrimination et les préjugés dans leur entourage. La barrière de la langue est aussi une préoccupation, car le français ou l’anglais est en fait leur seconde langue.
Ces jeunes ont grandi dans des communauté très soudées, où les liens familiaux sont forts entre toutes les générations. Les plus jeunes sont protégés par les plus vieux et aidés par eux. Les grands-parents, qui vivent dans une grande proximité avec eux, sont à l’écoute et transmettent leurs connaissances, qui suscitent respect, attention, tendresse et amour des jeunes à leur égard. Mais les traces diverses laissées par les traumatismes des pensionnats chez les plus vieux, avec l’alcoolisme présent chez certains, représentent un obstacle pour acquérir l’autonomie et l’estime de soi. De même que l’intimidation, qui en est une conséquence et qui se vit fréquemment dans les écoles secondaires, bouleverse la vie des adolescents et des jeunes adultes, et particulièrement des jeunes femmes.
Dans plusieurs communautés, lorsque des suicides de jeunes ont lieu, l’atmosphère vibrant au son des sirènes de police et d’ambulance devient lourde et angoissante, et ces drames affectent tous les groupes comme si une chape de plomb et de tristesse s’abattait sur eux.
Nous assistons aussi, et cela est si beau, à une cérémonie de guérison, la Sundance, où sont invoqués les ancêtres pour le rétablissement, la santé des membres de la communauté – et ce sont les plus jeunes et les enfants qui bénissent et prient Manitou, dans leurs robes de cérémonie, crées avec soin par leurs mères – avec beaucoup d’intensité et de compassion.
Cependant, avec Internet, en étant témoins d’autres façons de vivre, ces jeunes s’exposent aux différences de statuts et de conditions matérielles qui existent dans le monde. Ils font néanmoins le constat de leur attachement à la nature, de leur liberté d’action, qui sont leurs privilèges, et qu’ils ne veulent pas échanger contre d’autres styles de vie.
Grâce au renforcement positif de leurs enseignants, de leurs aînés, certains ont acquis cette fierté d’être différents et se font un devoir de ne pas avoir honte d’être autochtones. Ils sont conscients de cette richesse de vie et de cette identité et les revendiquent comme une mission au sein du monde, les maintenant près de la nature et faisant d’eux des gardiens de la terre et de leur culture si différente du monde de la consommation.
Bref, nous y entendons des paroles pleines de vie, d’espérance, qui sont un cri pour l’avenir et visent la survie de leur langue, de leur mode de vie, de leur spiritualité et de leur traditions. Ces paroles et ces voix d’enfants et de jeunes filmés de façon émouvante nous interpellent profondément, et leurs points de vue suscitent un questionnement qui est enseignement pour nous, grâce à l’authenticité de leur récits qui nous révèlent leurs difficultés, leurs espoirs et leur détermination à construire un avenir meilleur pour leurs communautés.
Les nouvelles naissances dans la communauté sont aussi porteuses d’espoir. On le voit par l’amour et l’attention donnés aux enfants qui sont leur avenir. Ceux-ci sont très présents dans la vie publique, à l’inverse de nos villes où ils sont peu nombreux dans nos espaces et nos rues.
Pour avoir visité et côtoyé des jeunes et des familles dans ces territoires et avoir été intervenante ponctuellement auprès d’eux, je peux affirmer que ce film est un pèlerinage pour moi, qui évoque des moments vécus, des paroles entendues et des gestes significatifs. Il ranime la tendresse que ces relations ont suscitée chez moi, et qui demeurent ineffaçables, inscrites qu’elles sont maintenant dans ma propre histoire de vie.
Ce film est à regarder et à écouter avec le cœur grand ouvert, et avec empathie, pour apprendre à mieux connaître la réalité contemporaine vécue dans les communautés autochtones.
Porter attention à un tel film est des plus importants pour nous faire solidaires de ceux et celles qui sont nos frères et sœurs en humanité et si proches de nous, et qui rêvent d’un avenir meilleur. Ils peuvent nous transmettre leurs richesses relationnelles et spirituelles, et nous permettre de ne pas oublier, avec toute la reconnaissance et le respect qu’on leur doit, qu’ils sont les Premières Nations et que nous marchons, bien souvent sans qu’ils nous les aient cédés, sur leur terre et leurs territoires, et… sur les pas de leurs ancêtres.

Anne-Marie Forest est artiste et agente de pastorale. Née en France, elle vit au Québec depuis plus de 40 ans. Elle étudie les arts aux Écoles des Beaux-Arts de Lyon et de Paris. Formée en théologie à l’Institut de pastorale des Dominicains à Montréal, elle chemine aussi avec l’accompagnement de jésuites, dans la spiritualité de saint Ignace de Loyola. Elle travaille comme illustratrice et réalise des peintures pour des communautés chrétiennes. Elle anime des ateliers d’art et spiritualité pour divers groupes et au sein de nations atikamekw et innues. Elle est membre du RACEF, un réseau d’artistes qui croient dans le grand potentiel de l’art comme témoignage de foi et pratique catéchétique.

