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Nipinapunan

Image en bandeau : Lire en nature | Photo : Ben White/Unsplash

Recension du livre Nipinapunan d’Alexis Vollant (Éditions Hannenorak, Wendake, Québec, 2023, 98 pages).

Souvent, la poésie permet au lecteur de voir les choses avec une sensibilité unique en adoptant un angle tout intime. Nipinapunan rend compte, dans une poésie réfléchie, des messages et des remarques qu’une femme innue souhaite transmettre à son partenaire de Montréal lors de leur visite dans sa communauté natale de Pessamit.

À plusieurs reprises, l’Innue exprime à son époux qu’il n’est pas capable de comprendre les réalités naturelles qui existent à Pessamit. Par exemple, elle fait allusion aux sons des arbres que son époux n’arrive pas à remarquer : « La forêt lance des vibrations subtiles que tu ne pourras pas entendre malgré tes efforts. » (p. 40) De plus, la chanson du fleuve locale renferme des particularités qui paraissent étrangères à la perspective du visiteur, en dépit des compétences de celui-ci en guitare. « Tu veux prendre ta guitare et recréer les accords que tu as entendus… c’est la voix du fleuve derrière; tu pourras jamais l’imiter. » (p. 84)

Cette dynamique ajoute une nuance à l’attitude accueillante de la communauté. Quoique l’époux soit reçu avec beaucoup de bienveillance, il n’arrive pas à s’intégrer totalement à l’environnement. Après tout, de nombreuses connaissances locales sont si enracinées chez les habitants du lieu que les visiteurs ne parviennent pas à les saisir réellement, peu importe leur soif d’apprendre. De même, l’époux se plaint de la noirceur de la nuit (p. 64), ce qui montre que le mode de vie habituel des Innus suscite en lui un sentiment d’inconfort. Il trouve plutôt du contentement dans l’étreinte familière de la pollution lumineuse qui caractérise le Montréal urbain. Pour lui, Pessamit cache un immense mystère, une invitation à l’humilité devant ce qu’on ne sait pas apprécier.

On ressent, dans les descriptions époustouflantes de la vie à Pessamit, l’attachement personnel que la narratrice possède envers le lieu qui l’a vue naître et grandir. La relation indicible entre celle qui est membre de la Première Nation et l’espace géographique de ses souvenirs d’enfance nous amène à mieux comprendre une vérité : malgré le déplacement (largement forcé) vers les centres urbains, même ceux qui ont quitté leurs réserves étant jeunes préservent leurs connexions identitaires fondamentales avec leurs communautés. Pour les Premières Nations, il reste vital de se souvenir de leurs propres origines. En effet, la narratrice regarde Pessamit de l’intérieur, et son époux, toujours de l’extérieur. La vaste incompréhension de son conjoint face à de multiples facettes de son héritage en tant que membre du peuple innu de la Côte-Nord crée une certaine distance qui sépare leurs expériences. Évidemment, l’intimité entre ces deux amants n’empêche pas la présence de frontières saines. L’Innue explique franchement ce qui en est du voile protecteur : « On sent que tu es un bon allié; mais le Nitassinan porte un masque; pour se protéger. » (p. 91)

Au fil de ces pages, on recueille aussi des fragments précieux du savoir autochtone. « Je te fais enfin voir : cette Terre, elle est sacrée; Son cœur battra pour les prochains siècles. » (p. 65) Cette affirmation nous rappelle que, contrairement aux idées reçues, le savoir autochtone ne demeure pas figé dans le temps. En fait, il continue d’évoluer tant que la terre subsistera et de s’améliorer au fur et à mesure qu’on découvre de nouveaux phénomènes. Loin d’être constitué d’anciens mythes, le savoir écologique autochtone contribue, par exemple, à l’avancée des études scientifiques dans plusieurs métiers actuels tels que ceux qui concernent le développement pharmacologique et l’intendance de l’eau.

En captant à la fois la nostalgie, l’honnêteté, la romance et la sagesse innues, Nipinapunan a accompli la prouesse de dévoiler la signification insondable de Pessamit : un lieu porteur de savoirs complexes et de sens pour les Innus, et un univers de mystères indéchiffrables pour les alliés non autochtones.

 

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