Image en bandeau : La boîte en bois cintré de la Commission de vérité et réconciliation fabriquée par l’artiste salish du littoral Luke Marston | Photo : auteur inconnu
Alors que nous soulignons cette année le 10e anniversaire du dépôt du rapport final de la Commission de vérité et réconciliation, je propose humblement cette réflexion à la demande de l’équipe de Mission chez nous. Ces lignes sont écrites à la lumière de mon expérience en milieu atikamekw, et comme provincial de la province oblate de Notre-Dame-du-Cap.
Permettez-moi tout d’abord de me situer dans un contexte plus grand. Je suis un homme blanc, né en Abitibi Ouest. Après des études collégiales et un baccalauréat, j’ai commencé une carrière militaire comme officier d’artillerie à Valcartier. J’ai été en service avec les Nations Unies pour le maintien de la paix à Chypre et, finalement, j’ai commandé le Centre de recrutement de Chicoutimi.
À 31 ans, j’étais toujours célibataire, car l’appel à la vocation religieuse et au sacerdoce m’habitait toujours. À la suite d’une expérience spirituelle très forte, j’ai décidé d’entrer chez les Missionnaires Oblats de Marie immaculée pour devenir prêtre et, bien que ne connaissant rien des autochtones, je me suis fait disponible pour aller travailler dans ces communautés.
Les années de théologie passent, avec des stages en milieu autochtone, et ma disponibilité, à la surprise de mes supérieurs, reste intacte. Ordonné prêtre à l’été 1983, j’ai terminé ma maîtrise tout en faisant du ministère à Jésus-Ouvrier à Québec. Dès la fin de ces études, à l’été 1984, j’ai été nommé à Sainte-Rose-de-Lima, mission présente au sein de la communauté atikamekw de Wemotaci, et appelé auprès des communautés autochtones du Haut-Saint-Maurice où je passerai les 24 prochaines années de ma vie, de belles années, partageant mon temps entre Opitciwan, Wemotaci et Manawan. Ce seront des besoins internes de ma communauté religieuse qui me feront quitter ce ministère que j’ai beaucoup aimé. Depuis, j’ai laissé en territoire atikamekw une partie de mon cœur.
Selon ma compréhension, la Commission de vérité et réconciliation (CVR) est née d’une prise de conscience lente, surtout chez les allochtones, mais vécue douloureusement par les Autochtones, d’injustices systématiques qui perdurent depuis le début de la colonisation. Veuillez noter que je ne veux condamner personne ici. Selon moi, cette tragédie tire son origine de la rencontre de deux civilisations, de deux manières de penser différentes et de son organisation sociale.
D’un côté, un système pyramidal et cartésien dit européen. Le roi possède tout et peut en disposer selon son bon vouloir. De l’autre, un système communautaire, familial, en symbiose avec la nature et son environnement dont chaque individu est totalement dépendant pour sa survie tant individuelle que communautaire. À qui devons-nous donner raison? Ces entités humaines, culturelles et sociales sont là pour rester. Est-il essentiel de s’affronter pour qu’il y ait un vainqueur et un vaincu? N’y aurait-il pas un chemin pour faire la vérité et se réconcilier dans le respect de nos différences, le tout dans un esprit de justice trop souvent dénié?
Voici quelques observations que je partage avec vous à la lumière de mon expérience personnelle. En arrivant chez les Atikamekws, je découvre les clans de famille et le territoire correspondant à chaque groupe familial. Ici, on ne parle pas de cadastre gouvernemental, mais de tradition communautaire. Chaque groupe familial peut nous dire quel est le territoire appartenant à sa famille, et ce, non pas en termes d’arpentage, mais en précisant les limites des territoires familiaux sur le terrain. Par exemple, la famille AAA dira : « Notre territoire va de la montagne XXX au nord jusqu’au lac YYY au sud et de la rivière ZZZ à l’ouest jusqu’à la rivière WWW à l’est. » De plus, ils peuvent vous dire quelle famille les voisine au nord comme au sud, et tout autant à l’ouest comme à l’est. Ces familles étant traditionnellement dépendants de la chasse, ces territoires étaient essentiels à leur survie. À qui devons-nous donner raison : au système des territoires des familles ou au système cadastral gouvernemental où tout appartient à l’État? Des gens venus d’ailleurs ont eu la prétention de prendre possession des terres au nom du roi de France ou d’Angleterre ou d’ailleurs. Nous pourrions caricaturer en disant : les colonisateurs européens ont légalisé la dépossession de ceux qui habitaient déjà ces territoires.
En arrivant dans les communautés atikamekw, je découvre que les «réserves», sont de petites portions de territoire de quelques kilomètres carrés attribuées à tout un village. Leur seul avantage est que les « blancs », les allochtones, ne peuvent plus les repousser plus loin. Un gain oui, mais dérisoire victoire en regard de tout ce qu’on leur a enlevé.
Je découvre à quelques kilomètres d’Opitciwan une affiche métallique affirmant «territoire privé». Il s’agit, en fait, non seulement de droits de coupes forestières, mais de territoires forestiers comptant souvent des dizaines de kilomètres carrés et cédés, je crois, par le gouvernement Duplessis. En termes de dépossession, on ne fait pas mieux! Il se peut que, depuis mon départ du territoire atikamekw, des corrections aient été apportées.
Je découvre qu’un Atikamekw de Wemotaci va chasser un orignal en hiver sur le territoire familial. Il appert que le gouvernement a octroyé des droits de pourvoirie sur cette portion du territoire familial. Ayant tué un orignal pour nourrir sa famille, il est arrêté par un garde-chasse, conduit devant la cour, condamné à une amende et, n’ayant pas l’argent pour la défrayer, il doit faire de la prison. Heureusement, plusieurs années plus tard, une autre communauté autochtone apportera un cas similaire jusqu’en Cour suprême, où les droits des autochtones seront reconnus dans des cas similaires.
Leur mise à l’écart, voire au rancart, et la désappropriation systématique de leur mode de subsistance sautent aux yeux comme des injustices historiques et systématiques. Les nouvelles générations autochtones, mieux « formées » dans les modalités juridiques et cartésiennes des non-autochtones, deviennent de plus en plus capables de défendre leurs droits trop souvent ignorés dans l’histoire.
On ne peut refaire l’histoire à rebours. Il nous faut partir ou repartir aujourd’hui d’où nous sommes et je pense que la Commission de vérité et réconciliation nous invite à repartir sur des bases nouvelles ou, tout au moins, à bâtir de nouvelles bases relationnelles dans la vérité, la justice, l’équité et le respect mutuel.
J’ai eu le privilège d’être présent pour l’ensemble des audiences de la CVR tenues à Montréal, du 24 au 27 avril 2013. La grande majorité des intervenant·e·s parlaient de leurs expériences des pensionnats, dont plusieurs ont été tenus par les Oblats. Plusieurs de mes confrères ont appris une langue autochtone et donné le meilleur d’eux-mêmes. Je découvrais aussi, avec horreur, que certains de mes confrères avaient commis des abus criminels injustifiables. J’étais moi-même profondément blessé : blessé de découvrir que certains des nôtres avaient eu un comportement criminel, blessé de voir d’autres confrères qui avaient donné le meilleur d’eux-mêmes se demander s’ils n’avaient pas inutilement gâché leur vie, blessé de découvrir tant de souffrance chez ceux et celles que j’avais servis et aimés.
Ce qui m’a le plus touché, ce sont les témoignages récurrents sur les déracinements des familles, du milieu culturel et du mode de vie. La plongée dans un autre univers, un mode de vie ultraencadré, discipliné, une langue inconnue… tout, absolument tout était différent.
Certains ont été absents de leur milieu familial de trois mois jusqu’à cinq ans, voire davantage, au point de ne plus comprendre la langue de leurs parents et parfois même de ne plus être capables de les reconnaître. Je vois cette réalité comme un trauma imposé avec les meilleures intentions du monde, mais un trauma déstructurant pour les personnes et les communautés ayant vécu ces expériences
Comment atteindre la vérité et la réconciliation dans un monde sans cesse en changement? C’est là un processus qui s’effectue sans baguette magique, un processus qui mérite d’être entrepris par les hommes et les femmes de bonne volonté, peu importe leur culture d’origine.

Jacques Laliberté, o.m.i., est né à Normétal en Abitibi. Il a fait ses premiers vœux chez les Missionnaires oblats de Marie Immaculée en septembre 1979, puis ordonné prêtre à Normétal le 6 août 1983. Il a travaillé dans les communautés atikamekws du Haut-Saint-Maurice d’Opitciwan, de Wemotaci et de Manawan de 1984 à 2008. Depuis lors, il travaille dans l’administration provinciale des Oblats. Il est actuellement le supérieur provincial de la province oblate de Notre-Dame-du-Cap.


3 Commentaires
Jeannine Laliberté
Ce texte rempli de respect, ce témoignage de vérité sur la vie des autochtones nous rappelé notre ignorance de leur vie de leur coutumes…..
Un temps de réflexion sur ces années d’incompréhension et d’abus qui se sont succédés
C’est impardonnables…..et d’une tristesse infinie….
Mais il ne faut pas oublier les missionnaires qui ont donné leur vie qui croyait en leur mission qui se sont donnés corps et âme pour accompagner ces fidèles pour les voir grandir Ils les ont aimés et accompagnés au meilleur de leur être avec des connaissance que la société avait en ce temps.
Hélène Laliberté
Félicitations Jacques, ton témoignage m’a beaucoup touchée.. Je comprends mieux les traumatismes qu’ont vécus les autochtones. J’espère comme toi, que des hommes et des femmes de bonne volonté, continueront, de travailler à atteindre la vérité et la réconciliation.
Louis Laliberté
Merci Jacques, pour ce beau témoignage qui nous fait réfléchir sur toutes les injustices et drames qu’on vécut les autochtones . Il y a de l’espoir pour tout les hommes et femmes, avec le processus de réconciliation amorcé, qui ne peut qu’être bénéfique à tous. C’est un début, très bien amorcé ,