Aller au contenu Aller à la barre latérale Atteindre le pied de page

Pensionnats : creuser (la vérité) ou pas?

Image en bandeau : En mémoire des enfants autochtones disparus | Photo : Brian McDonough, à Kahnawake

Des milliers d’enfants autochtones n’ont jamais été retrouvés. Pourtant, peu d’actions ont été entreprises pour permettre aux familles de faire leur deuil. De leur côté, des cas d’enfants blancs disparus défraient aussi les manchettes, les autorités n’hésitant pas à entreprendre d’intensives recherches pour les retrouver. Y a-t-il deux poids deux mesures dans nos façons de considérer ces drames et de tenir compte des souffrances des familles affligées?

Récemment, une mère du Lac-Saint-Jean a lancé un appel désespéré à quiconque aurait aperçu ou trouvé un morceau de vêtement, une chaussure ou n’importe quoi pouvant avoir appartenu à sa fille disparue dans la rivière Mistassibi en décembre 2023. Pour cette maman, toucher à quelque chose qui la rapproche concrètement de sa fille, au moment où la rivière l’a engloutie, aurait le pouvoir de l’aider à faire son deuil, alors que les recherches intensives n’avaient rien donné après plus de six mois.

Toutes les personnes, les parents spécialement, qui ont entendu parler de cette triste histoire ont été émues. Qui ne souffrirait pas comme cette mère en voyant disparaître sous ses yeux la chair de sa chair? Qui ne voudrait pas retrouver un petit bout d’elle, comme une relique lui rappelant son existence?

4100 enfants autochtones jamais retrouvés

En prenant appui sur les 6 500 témoignages entendus au cours des audiences publiques de la Commission de Vérité et de Réconciliation, au moins 4 100 enfants ayant fréquenté les pensionnats autochtones n’ont jamais été « rendus » à leurs parents. Le deuil de ces parents ainsi que celui de leurs descendants constituent un drame sans fin pour toutes les communautés autochtones concernées.

Ne devrions-nous pas être émus pour chacune de ces familles de la même manière que nous avons pu l’être pour la mère de la fillette disparue?

La journaliste Isabelle Hachey a publié une série d’articles dans La Presse du 19 mai. Ce dossier permet de faire le point sur les « cimetières » remplis de dépouilles anonymes, dont de nombreux enfants comme cela semble être le cas à Kamloops, et sur un mouvement de déni qui prend de l’ampleur pour contester la véracité de l’existence des ossements. Plusieurs négationnistes sont même allés, une certaine nuit, armés de pelles, sur l’emplacement identifié près du pensionnat de Kamloops en Colombie-Britannique, avec l’intention de faire la preuve que ces ossements n’existent tout simplement pas.

Selon la journaliste, le gouvernement canadien songerait à déposer un projet de loi qui interdirait à toute personne de nier l’existence des pensionnats et des abus qui s’y sont produits. Chantalle Aubertin, attachée de presse du ministre de la Justice Arif Virani, défend cette idée :

« Nous ne devons pas ignorer l’impact durable que ces écoles ont eu sur les peuples autochtones – un traumatisme intergénérationnel qui continue d’être ressenti aujourd’hui. Le déni des atrocités commises est douloureux pour les survivantes et survivants, leurs familles et leurs communautés. »

Imaginez un instant que quelqu’un se soit mis à colporter que la fillette disparue dans la rivière Mistassibi n’y a jamais été noyée, puisque la preuve corporelle n’est pas disponible. Imaginez le tort causé à sa famille qui cherche désespérément à faire son deuil!

Pourquoi ne creusent-ils pas?

L’histoire de la découverte du premier cimetière anonyme remonte à 2021. Depuis, plusieurs autres ont été identifiés près de certains pensionnats, y compris au Québec. La majorité des enfants qui y ont été enterrés sont sans doute décédés de maladie, peut-être également de négligence. En se fiant aux témoignages d’anciens pensionnaires, on doit malheureusement présumer que plusieurs auraient subi des abus et de la maltraitance allant jusqu’à entraîner la mort. La convergence et le nombre de témoignages sont, en soi, une preuve.

Alors pourquoi n’y a-t-il encore aucun cimetière qui ait été fouillé? La journaliste de La Presse a posé cette question. La réponse est… compliquée. Certaines familles de ces enfants autochtones veulent que les morts reposent en paix. D’autres, à l’exemple de la maman de la fillette de la rivière Mistassibi, voudraient retrouver quelque chose de leur enfant. Dans certains pensionnats, des enfants de plusieurs communautés étaient réunis, ce qui amène des discussions entre les nations pour que les décisions prises soient le plus consensuelles possible. Tout ça, c’est une diplomatie qui prend du temps. Le temps produit les rumeurs. Les rumeurs persistantes et répétées, même quand elles sont fausses, finissent par être prises pour des vérités.

Pourtant, la vérité à prendre en compte ici, c’est la souffrance réelle vécue par les anciens pensionnaires et leurs familles. La vérité, c’est la douleur pour des parents de ne pas revoir un enfant qui leur a été enlevé et n’entrevoir aucune possibilité de retrouver son corps pour l’enterrer dignement. La vérité, ce sont les conséquences du génocide perpétré contre les communautés autochtones sur plusieurs générations.

Notre vérité, minimalement, serait de ne plus jamais laisser quiconque banaliser ou nier la persécution collective imposée aux peuples autochtones par nos dirigeants politiques, avec la complicité de religieux, pendant que « nous » étions en train de construire un pays sur leurs territoires ancestraux, en effaçant leur histoire, en rayant de notre mémoire les preuves des crimes commis.

Dernière heure

Le corps de la fillette noyée a finalement été retrouvé le 20 mai. Imaginez l’émotion des parents et de la famille. Sans doute pas de joie, mais un soulagement bien senti. Leur deuil peut maintenant commencer.

Pouvons-nous souhaiter un tel dénouement pour toutes les familles autochtones qui cherchent encore?

Sources

Laisser un commentaire