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Pour en finir avec Dollard

Image en bandeau : Lire en nature | Photo : Ben White/Unsplash

Recension du livre Pour en finir avec Dollard. Wendats, Anichinabés et Français au pied du Kinodjiwan de Patrice Groulx (Montréal, Les Éditions du Boréal, 2024, 252 pages)

L’historiographie entourant le personnage d’Adam Dollard des Ormeaux (1635-1660) le dépeint souvent tel un héros sans peur, sacrifiant sa vie pour sauver Ville-Marie (Montréal) face aux Haudénosaunés (Iroquois) lors de la bataille du Kinodjiwan (Long-Sault) en mai 1660. Courageusement, il aurait regroupé un groupe armé afin de contrer une attaque contre la jeune colonie. Martyr emblématique de l’histoire canadienne, Dollard et sa bravoure sont instrumentalisés à partir du XIXe siècle pour servir des idéologies nationalistes et colonialistes anti-amérindiennes. Or les recherches contemporaines ont plutôt tendance à le faire descendre de son piédestal pour lui redonner sa pleine nature historique.

Le livre de Patrice Groulx s’inscrit dans cette réévaluation critique de la légende et de la réelle implication des peuples autochtones. « Comme tout objet d’histoire, le mythe de Dollard reste donc actuel dans son inactualité. C’est pourquoi il est indispensable de revoir l’événement grâce à une étude plus poussée des sources et de réévaluer l’évolution du mythe du XIXe au XXIe siècle. » (p. 17) À partir des sources primaires et des témoignages autochtones, le chercheur a pu reconstituer de manière plus précise l’histoire des événements.

Prolongement élargi d’une réflexion entamée dans Pièges de la mémoire (Vents d’ouest, 1998), le présent ouvrage constitue une mise à jour effectuée à partir de nouvelles données au sujet des relations avec les peuples autochtones, offrant une vision plus critique et plus réaliste. L’auteur invite à reconsidérer les motivations et les récits établis et à les considérer par leur perspective. Il souhaite mieux faire connaître la réalité de la bataille du Kinodjiwan ainsi que les interactions entre les Wendats, véritables initiateurs de cette attaque préventive, les Anichinabés (Algonquin) et les Français devant les Haudénosaunés. Cette perspective permet ainsi de déboulonner les mythes et les préjugés provenant du « détournement de la parole autochtone, typique des écrits issus de la Nouvelle-France, [qui] a contaminé nos sources historiques » (p. 13).

À l’heure où la statue de Dollard des Ormeaux, située au parc La Fontaine à Montréal, est actuellement remise en question, l’essai de Groulx présente également l’intérêt de suggérer des pistes de réflexion sur les trois monuments1 qui évoquent la bataille du Kinodjiwan, tous conçus dans un contexte colonial. « Une fois créés dans un milieu donné, les monuments ont une vie propre, mais soumise comme toute chose aux aléas du temps et surtout à la volonté des humains. Puisque le mythe de Dollard est devenu inactuel pour la société québécoise, on doit s’interroger sur l’avenir des traces qui le perpétuent dans l’espace public. L’actualité impose ses termes : du fait qu’ils illustrent un événement relié à la colonisation, les monuments font-ils obstacle à la réconciliation entre les descendants des colons et les colonisés, entre allochtones et Autochtones ? […] Les monuments ne forment-ils pas eux aussi un patrimoine mémoriel, artistique et urbanistique enraciné de longue date, un patrimoine digne d’être préservé? » (p. 201)

Exposant les structures et les présupposés cachés, l’essayiste apporte un regard critique qui enrichit le domaine de la recherche sur l’histoire canadienne, les relations et les alliances entre les peuples autochtones et les colons, mais surtout sur la manière dont les récits historiques sont élaborés et exploités.

L’ouvrage, richement documenté et solidement ancré dans les témoignages d’époque qui intègrent les points de vue des Wendats et des Anichinabés, vient corriger de nombreuses erreurs historiques, qui sont aussi des injustices. Si la profusion de notes en bas de chaque page peut, à la longue, entraver quelque peu la fluidité de la lecture, l’essai demeure incontournable pour quiconque souhaite approfondir ce sujet, repenser les mythes fondateurs et reconnaître à leur juste valeur la présence autochtone dans l’histoire canadienne.

En supplément
Épisode 97 de l’émission Confluents : entrevue de Mathieu Lavigne avec Patrice Groulx.

 

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