Image en bangeau : Forum CND 2024 | Photo : courtoisie Congrégation de Notre-Dame – 2024
Sr Sophie Mbougoum, religieuse de la Congrégation de Notre-Dame (CND) et membre du conseil d’administration de Mission chez nous, nous décrit la démarche de décolonisation entreprise récemment par toute sa communauté. Une occasion de prises de conscience nombreuses, porteuses d’humanisation pour le monde.
Comme religieuses, notre spiritualité basée sur la Visitation et la Pentecôte et notre charisme d’éducation libératrice nous a souvent inspirées et guidées vers cette prise de risque, celle d’écouter la réalité quotidienne, les cris du monde, notre monde. Le Forum CND 2024 sur la décolonisation de la Congrégation pour mieux participer à l’humanisation du monde, qui a eu lieu du 25 au 30 août 2024, en est un exemple. Il a été pour nous un grand moment de rassemblement, d’apprentissage, de découverte, d’écoute pour mieux harmoniser nos relations. Je dois admettre qu’avec le recul, le Forum CND 2024 s’inscrit dans un processus de transformation qui, je l’espère, nous aidera au fur et à mesure que nous avançons ensemble et personnellement à devenir plus authentiques, plus cohérentes par rapport à nos valeurs et plus justes comme sœurs, personnes associées à la CND et autres partenaires de mission. Comment est survenue cette idée? Comment la Congrégation de Notre-Dame veut-elle s’engager dans ce processus? Quels gestes concrets sont envisagés? Comment ce Forum a-t-il été éclairant pour moi qui suis native d’un pays qui a vécu la colonisation et une personne très attentive aux relations entre allochtones et autochtones ici, au Québec et au Canada?

Les origines du Forum CND 2024
Quand on me demande quelle prise de conscience a été faite par la CND pour en arriver au Forum CND 2024, à ce moment important pour toute la Congrégation, je vois deux moments liés. Les deux dernières orientations de mission prises par la Congrégation et cet élément déclencheur survenu en 2020, celui des décès de monsieur Georges Floyd à Minneapolis, vécu en direct le 25 mai grâce aux réseaux sociaux, et, plus près de nous, et de madame Joyce Echaquan, dans un centre hospitalier de Joliette au Québec, le 28 septembre, à la suite desquels certaines voix audacieuses de sœurs et de personnes associées nous invitaient à nous questionner sur la réaction de la Congrégation en ce qui a trait au racisme ou à la discrimination systémique.
Comme membres de l’équipe dirigeante de la Congrégation, nous étions troublées et nous nous demandions comment diriger l’ensemble de la Congrégation vers un objectif commun. Les évènements nommés ci-dessus semblaient géographiquement localisés, mais ces questions étaient-elles juste propres à une partie du monde? Car le rôle du leadership général d’une communauté religieuse est de garder la Congrégation unie indépendamment des provinces et des régions qui sont les entités qui la constituent géographiquement et historiquement parlant. Quelle serait la meilleure réaction devant cette situation? Et nous avons compris après moult réflexions et discernements que rien de ce que nous écririons de beau et de vrai comme Congrégation n’aurait un impact important si nous-mêmes, en tant que femmes, héritières de Marguerite Bourgeoys, nous ne faisions pas notre propre examen de conscience sur ces réalités comportementales qui sapent notre paix et notre vivre-ensemble.
Un tel travail de relecture de son histoire individuelle et congrégationnelle est tout un parcours à entreprendre, et il n’est pas bon de faire le chemin seules pour plusieurs raisons. Il y a notamment la tentation de s’embellir, de passer outre ses fautes, d’être condescendantes ou d’abandonner. Notre désir a trouvé une résonance auprès d’une dame audacieuse, madame Jeanne-Marie Rugira, professeure-chercheure au département de psychosociologie et de travail social de l’Université du Québec à Rimouski. Jeanne-Marie a accepté de nous accompagner dans cette démarche en créant des espaces sécuritaires de parole où chaque membre de la Congrégation pouvait dire ce qu’elle comprend, ce qu’elle vit en lien avec les notions de racisme, de discrimination et de colonialisme, un autre mot qui a émergé dans nos partages-réflexions. Elle nous a fourni des vidéos, des articles, des livres sur ces questions d’un océan à l’autre, et d’un coin à l’autre de la planète. Avec les premiers groupes rencontrés dans les provinces et les régions, comprenant sœurs et personnes associées, et à partir des partages et des désirs soulevés, l’idée du Forum CND germait déjà. Bien sûr, toutes les sœurs et toutes les personnes associées à la Congrégation ont des expériences différentes, parfois douloureuses et difficiles, en lien avec les thèmes discutés. C’est donc à partir de ce vécu exprimé que s’est développée l’idée d’un Forum pour mieux approfondir, en groupe élargi, ces conversations saines et nécessaires.
L’engagement de la CND dans le processus de décolonisation et quelques gestes concrets
Les deux dernières orientations de mission de notre congrégation nous ont accompagnées dans ce processus. L’orientation de 2016, celle qui m’a amenée au Canada, plus de 300 ans après Marguerite Bourgeoys, nous appelait, comme personnes enracinées en Jésus Christ, à vivre notre mission de manière interculturelle et intergénérationnelle et à célébrer notre diversité; et celle de 2021, qui s’inscrit dans la continuité, parle de la transformation de nos structures et de l’humanisation de nos relations. Alors chaque sœur et chaque personne associée à la Congrégation ainsi que les cheffes de nos services au niveau de l’administration générale se sont engagées dans les conversations pour écouter et comprendre ce que signifie la discrimination, le racisme et le colonialisme et établir leur impact dans nos vies, dans nos relations. Qui plus est, la façon d’humaniser nos relations aujourd’hui passe par le fait de mieux comprendre celles du passé. Comprendre et s’approprier notre histoire est devenu important.
Avons-nous eu des esclaves à la Congrégation, puisqu’au temps de Marguerite Bourgeoys, c’était une pratique normale? Pour ce qui est des relations avec les autochtones, en savons-nous suffisamment? Ce que nous avons dans nos archives est majoritairement l’œuvre des sœurs de la CND, mais quelles lumières apporteraient les personnes autochtones sur ces relations? Car Marguerite Bourgeoys et les premières sœurs CND ont habité près des Premières Nations, à Ville-Marie, et plus tard, d’autres générations de sœurs CND ont côtoyé diverses nations autochtones. Comment relire les Écrits de Mère Bourgeoys dans ce nouveau contexte? Ce sont autant de pistes et de gestes qui sont entrepris présentement et, comme il s’agit d’un processus, d’autres engagements émergeront certainement. C’est un processus de transformation.

L’apport de ce processus de décolonisation pour une perspective personnelle
Comme religieuse, native d’un pays colonisé, le Cameroun, j’avoue que ce processus a été profitable pour moi, et l’avenir le confirmera. J’ai compris que la colonisation n’est pas quelque chose du passé parce que les fruits de ce système gangrènent encore nos relations aujourd’hui. Les mécanismes coloniaux comme la division pour mieux régner, la discrimination sous plusieurs formes et le racisme sont plus affinés de nos jours. Ils sont appris dans les écoles et, comme enseignante, j’ai participé à programmer toute une génération de jeunes à la compétition, à la performance avec satisfaction… La réflexion de madame Catherine Larochelle à propos de son travail sur l’éducation au Québec m’a profondément touchée et ouvert mes yeux. Je me questionne sur l’individualité, ce qui me ramène à mes racines. L’individu est toujours rempli, entouré et jamais isolé. Je pense au concept philosophique africain Ubuntu, selon lequel je suis ce que je suis grâce à ce que nous sommes. Alors, qui sommes-nous?
Je me perçois aussi de plus en plus comme une femme africaine avec d’énormes privilèges, notamment une éducation de qualité, une expérience interculturelle, du leadership, et je me demande souvent, ces derniers temps, avec qui les partager… La question « avec qui partager? (et non pour qui?) » me place au niveau de l’altérité, de l’égalité entre les personnes, du chemin à faire en compagnie de l’autre, un peu comme l’attitude de Jésus Christ marchant avec les deux disciples sur la route d’Emmaüs. Ce qui permet de quitter ce lieu de la religieuse-sauveur, mieux, de colon en moi qui sait tout ce dont l’autre ou les autres ont besoin. Je ne sais pas tout, je ne peux pas me « sauver » moi-même, alors comment prétendre le contraire pour l’autre?
Nous avons eu beaucoup d’ateliers de formation, de présentations ou de partages d’expériences tout au long du Forum CND 2024. Il y a eu un moment où je me suis sentie comme libérée de mes croyances limitantes : pendant l’atelier sur les images de Marguerite Bourgeoys. Une image, ça parle, et elle parle à toute personne qui la regarde, de différentes manières, selon que l’on est proche ou loin de l’histoire que cette image raconte ou exprime. Je suis appelée à accueillir cette multitude d’interprétations ou d’impressions parce que celles-ci traduisent la vie même de cette image. Oh wow, quel apprentissage!
Conclusion : une démarche à poursuivre
Le Forum CND 2024, ce temps d’arrêt dans nos activités pour apprendre à apprendre, pour se rapprocher de nos histoires authentiques et modéliser certains comportements aidants, a été une expérience humanisante. Comme Congrégation avec nos collaborateurs et collaboratrices de mission, nous sommes appelés à une transformation personnelle et congrégationnelle pour la vie du monde. Et on peut y reconnaître l’audace de Marguerite Bourgeoys qui anime chacune de ses filles et de ses fils aujourd’hui.
Il est rassurant de savoir que ce caractère héréditaire propre au charisme CND, l’audace, est bien présent et se transmet encore. Car la démarche transformante commencée au Forum est à continuer. Il s’agit de prises de conscience, de travail sur soi, sur nos relations, de la communication avec les autres pour parvenir à la déprogrammation de certaines attitudes qui minent notre vivre-ensemble comme Congrégation, comme société et dans un monde en crise.


Sœur Sophie Mbougoum est membre de la Congrégation de Notre-Dame (CND) et fait partie de l’équipe de leadership de sa communauté. En tant que Camerounaise d’origine, elle observe les réalités autochtones à la lumière de l’histoire coloniale de son pays. Forte de ses études en philosophie de l’éducation, en philosophie morale et politique, en théologie et en développement personnel, elle travaille au rapprochement des cultures. Elle est membre du conseil d’administration de Mission chez nous.

