Aller au contenu Aller à la barre latérale Atteindre le pied de page

Quand la Bonne Nouvelle précède le missionnaire : relire Marc 1, 15 à l’école de la sagesse autochtone

Image en bandeau : Messe en plein air à Ekuanitshit | Photo : Courtoisie de Nnaemeka Ali

« Convertissez-vous et croyez à la Bonne Nouvelle », affirme Jésus dans l’évangile de Marc. En Église, dans un contexte missionnaire, on a longtemps compris ce texte comme si la conversion devait se faire chez ceux et celles qui ne connaissaient pas Jésus et recevaient alors l’annonce de l’Évangile. Mais à bien y regarder, est-ce bien le cas?

Marc 1, 15 : un appel fondateur, mais mal reçu

Au début de la mission de Jésus, juste après l’arrestation de Jean le Baptiste, son premier message était simple, pourtant très déconcertant : « Les temps sont accomplis : le règne de Dieu est tout proche. Convertissez-vous et croyez à la Bonne Nouvelle. » (Marc 1, 15)

Depuis des siècles, cet appel fait vibrer le cœur des missionnaires. D’une époque à l’autre, ce même message a traversé les continents, suscité des départs courageux, nourri des engagements généreux et soutenu l’élan missionnaire de l’Église. De nombreux missionnaires ont quitté leur terre, et beaucoup continuent de le faire encore aujourd’hui, pour « accomplir » ce commandement, convaincus d’en être les héritiers et les porteurs légitimes.

Pourtant, une question s’impose, ou devrait se poser, rapidement : à qui s’adresse réellement cet appel à la conversion ? Dans l’histoire missionnaire, il a été presque toujours entendu comme s’il visait les autres — ceux vers qui l’on est envoyé —, tandis que les missionnaires eux-mêmes se sont rarement reconnus comme faisant partie intégrante de ce processus de conversion. Ils se voient comme des annonciateurs, et non comme des récepteurs de cet appel de Jésus. 

C’est donc précisément ici que se situe la tension centrale de ce texte.

Marie-Aimée et Nnaemeka | Photo : Nnaemeka Ali
Marie-Aimée et Nnaemeka | Photo : Courtoisie de Nnaemeka Ali

Quand la conversion ne concerne plus le missionnaire

Dans de nombreuses rencontres missionnaires, surtout en contexte colonial nord-américain, le commandement « Convertissez-vous et croyez à la Bonne Nouvelle » a été adressé presque exclusivement aux peuples autochtones. Les missionnaires arrivaient convaincus qu’ils portaient l’Évangile, la vérité et l’avenir, tandis que ceux qu’ils rencontraient étaient supposés vivre dans l’obscurité spirituelle. Ils étaient toujours des pauvres à sauver ou encore des personnes qui vivaient en dehors du Royaume de Dieu.

La conversion comprise de cette façon était attendue de l’autre, mais rarement du missionnaire. L’Évangile devint alors quelque chose à transmettre, et non une réalité susceptible de s’éveiller déjà à partir de la terre et au cœur d’un peuple. Cette lecture unilatérale de Marc 1, 15 a exposé la mission à un danger profond : confondre l’annonce de la Bonne Nouvelle avec la transmission de sa propre culture, de sa théologie, de ses piétés et de ses certitudes.

Cette dérive n’est pas simplement une erreur pastorale ponctuelle ; elle s’inscrit dans une logique ecclésiale plus large, que certains théologiens ont su nommer avec lucidité.

Mission, inculturation et refus de la kénose1

René Jaouen a décrit avec acuité cette logique lorsqu’il observe que l’Église occidentale, se percevant comme l’Église universelle, a souvent préféré transplanter ses propres formes plutôt que d’attendre l’émergence de nouvelles expressions de l’Évangile dans d’autres terres. L’inculturation, souligne-t-il, ne peut être réduite à une simple stratégie pastorale ; elle constitue une chance théologique, celle de réajuster la mission sur le mystère même du Christ (1987, 189).

Messe en plein air à Ekuanitshit | Photo : Nnaemeka Ali
Messe en plein air à Ekuanitshit | Photo : Courtoisie de Nnaemeka Ali
Messe en plein air à Ekuanitshit | Photo : Nnaemeka Ali
Messe en plein air à Ekuanitshit | Photo : Courtoisie de Nnaemeka Ali
Messe en plein air à Ekuanitshit | Photo : Nnaemeka Ali
Messe en plein air à Ekuanitshit | Photo : Courtoisie de Nnaemeka Ali

Refuser ce réajustement revient à refuser la kénose. Lorsque l’Église latine, souligne-t-il, retient pour elle-même le rang qui l’égale à Dieu, elle agit à rebours de l’attitude du Christ qui, selon l’hymne aux Philippiens (Ph 2, 6), n’a pas considéré son égalité avec Dieu comme un privilège à conserver. L’échec de l’inculturation relève alors moins d’un problème méthodologique que d’un manque de conversion ecclésiale.

Mais pour mesurer pleinement ce refus, ou mieux encore, ce rejet du caractère kénotique de la mission, il faut revenir au cœur de ce texte de Marc.

Le Royaume qui s’approche : reconnaissance plutôt qu’imposition

Marc ne nous dit pas que Jésus commence par exporter un système religieux ou imposer un code moral. Il annonce un événement : le Royaume s’est approché. En effet, Jésus ne transporte pas le Royaume ; il le fait reconnaître. Dieu est déjà à l’œuvre, et la communauté est appelée à discerner comment se situer par rapport à cette action.

Cette logique devrait transformer notre compréhension de la mission. Si Dieu précède toujours le missionnaire, alors la première responsabilité dans la mission n’est pas d’enseigner, de parler ou d’exercer un pouvoir, mais de découvrir ce que Dieu fait déjà dans la culture rencontrée (Woodley 2022, 108). Évidemment, c’est ici que les épistémologies autochtones deviennent décisives.

Dans ces épistémologies, le savoir est relationnel, situé, appris par une vie attentive. La terre elle-même est comprise comme une enseignante, non pas au sens figuré, mais concrètement, car elle porte mémoire, loi, histoire et responsabilité. La conversion (metanoia) ne signifie donc pas abandonner son monde pour entrer dans un monde supérieur, mais apprendre à voir autrement, à écouter plus profondément, à réaligner ses relations avec Dieu, le prochain et la terre.

Relue à partir de cette sagesse, la parole de Jésus en Marc 1, 15 apparaît moins comme un ordre imposé. Dès lors, elle se transforme en un appel à se réveiller, en une invitation à la danse, et comme un rendez-vous dans un territoire et sous l’arbre à palabres.

La conversion la plus urgente

C’est précisément cette invitation que la mission coloniale n’a pas su entendre. En détachant l’Évangile de la terre et du lieu, elle a réduit au silence les conditions mêmes dans lesquelles la Bonne Nouvelle pouvait être reçue. Les spiritualités autochtones ont été ainsi disqualifiées, les cérémonies interdites et les relations sacrées avec la terre brisées.

L’évangile de Marc résiste pourtant à cette logique. Jésus proclame le Royaume en Galilée, et Jean le Baptiste prépare le chemin dans le désert avant de s’effacer. Le lieu, dans ce texte, et non l’institution ni l’évangélisateur, devient le véritable locus2 de l’évangélisation.

Le témoignage de René Fumoleau le confirme avec une lucidité désarmante : une générosité sincère peut devenir destructrice lorsqu’elle refuse toute conversion d’elle-même. Comme l’avait pressenti Ivan Illich, souligne-t-il, le danger ne réside pas dans la mauvaise foi, mais dans une bonté non interrogée, incapable de kénose (Fumoleau 1981, 141).

Marc 1, 15 nous met ainsi en garde contre toute tentation de confondre l’Évangile avec la culture du missionnaire, sa certitude ou son pouvoir. Le Royaume de Dieu n’appartient à personne. Il s’approche souvent par des chemins inattendus, et parfois par la voie de personnes qui ne sont même pas considérées comme porteuses de la Bonne Nouvelle.

Aînés innus à la messe | Photo : Nnaemeka Ali
Aînés innus à la messe | Photo : Nnaemeka Ali

Peut-être la conversion la plus urgente aujourd’hui n’est-elle pas celle des peuples autochtones, des migrants ou des sociétés laïques, mais celle de l’Église elle-même : passer du contrôle à l’écoute, de la maîtrise à l’humilité, du mouvement du parler d’abord à l’attitude d’apprendre à habiter, du vouloir transformer, coûte que coûte, à la conversion consistant à apprendre à marcher sur leur territoire en suivant la trace de personnes vers qui l’on est envoyé (Ali 2024, 56‑57).

Ce n’est qu’alors qu’une danse sacrée débutera, que l’Évangile pourra retentir dans chaque territoire et que l’annonce missionnaire pourra de nouveau être entendue comme une véritable Bonne Nouvelle.

L'église d'Ekuanitshit (Mingan) | Photo : Nnaemeka Ali
L’église d’Ekuanitshit (Mingan) | Photo : Mathieu Lavigne

Références

  • Ali, Nnaemeka C., « Kauitatikumat — le garçon qui a épousé une jeune caribou : une relecture de la pédagogie et de la théologie de christianisation des Igbo du Nigéria et des Innus du Canada », Saint Paul University, 2024. [https://ruor.uottawa.ca/handle/10393/46186]
  • Fumoleau, René, « Missionary Among the Dene » dans Kerygma, Ottawa, 15 (37), 1981, p. 139‑66.
  • Jaouen, René, « Possibilités et Limites de l’inculturation » dans Kerygma, Ottawa, 49 (21), 1987, p. 185‑91.
  • Woodley, Randy, Indigenous Theology and the Western Worldview: a Decolonized Approach to Christian Doctrine, Acadia studies in Bible and theology, Baker Academic, 2022.

Laisser un commentaire