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Quand la forêt brûle, qui nous apprend à écouter?

Image en bandeau : La forêt en feu | Photo : Andreas Berget/Pexels

La terre est en feu. Les étés 2023 et 2025 – peut-être 2026? – ont été les pires saisons jamais enregistrées pour les feux de forêt au Canada. Les incendies ont forcé l’évacuation de 76 000 personnes en 2025, dont des réserves autochtones rasées de la carte au Manitoba. La fumée a même atteint l’Europe. De tels incendies gigantesques chez nos voisins du Sud n’ont épargné ni les plus pauvres ni les plus riches : des quartiers voire des villes entières en cendres.

Ce n’est plus une métaphore : la terre brûle, et elle envoie des signaux que l’ONU elle-même a nommés le 5 juin dernier (Journée mondiale de l’environnement : Les signaux sont clairs).

Mais tous ne reçoivent pas ces signaux avec la même distance ni avec le même degré de sensibilité. Pour les communautés qui vivent au cœur des forêts – et parmi elles, de façon frappante, les Premières Nations –, ces signaux ne s’observent pas sur un écran : ils brûlent devant la porte.

Deux façons de voir la même forêt

Notre héritage occidental nous a fait intérioriser un droit quasi sacré d’exploitation du territoire. Celui-ci est vu d’abord pour ce qu’il peut nous apporter : du bois, des minéraux, de l’eau, des espaces à aménager, à posséder, à habiter. Les incendies, comme tous les sinistres naturels ou causés par l’humain, sont comptés comme des pertes et des statistiques pour l’économie.

Les Premiers Peuples ont développé un autre rapport au territoire. Dans leurs traditions, la forêt est reconnue comme un espace vivant qui parle, qui enseigne, qui répond. Chez les Cris, les Atikamekw et les Innus, le territoire (que chacun de ces peuples nomme respectivement et respectueusement Eeyou Istchee, Nitaskinan et Nitassinan) n’est pas un espace que l’on possède, mais un espace auquel on appartient.

Le feu, dans cette vision, n’est pas seulement une catastrophe. C’est aussi un signal, une parole de la terre.

Ce que le regard blanc ne voit pas encore

Devant le feu, nous cherchons généralement des solutions techniques : les avions-citernes, les coupe-feux, l’élaboration de modèles climatiques. Mais quelque chose manque dans notre réponse collective : il n’est pas dans nos habitudes de nous demander ce que le territoire peut nous dire.

Nous regardons les images à la télévision : les flammes, les colonnes de fumée, les maisons éventrées. Les bulletins de nouvelles nous donnent les hectares brûlés, les millions en dommages, les délais de reconstruction. Quand une communauté autochtone est évacuée, on nous parle de logistique, d’avions nolisés, de gymnases transformés en dortoirs, du nombre de personnes déplacées. Rarement on nous dit ce que représente, pour une famille innue ou crie, l’arrachement à un territoire où reposent ses ancêtres, où elle a appris à lire les saisons, où elle sait encore quel arbre guérit et lequel nourrit. Ce n’est pas de la mauvaise volonté. C’est simplement que nous n’avons pas encore appris à poser cette question-là.

C’est ce que font les Premiers Peuples depuis des siècles : interroger le territoire. Les tentatives de nos gouvernements pour arracher cette sagesse transmise de génération en génération, notamment par les pensionnats, ont été soutenues par l’idée que les autochtones et leurs croyances primitives dérangeaient notre modèle d’exploitation.

Pourtant, là où ce dialogue a commencé, quelque chose change. En Colombie-Britannique, certaines Premières Nations participent désormais activement à la gestion des feux de forêt sur leurs territoires ancestraux à titre de détenteurs d’un savoir millénaire sur les cycles du feu, les corridors fauniques, les zones à protéger en priorité. Les résultats sont mesurables. Mais, surtout, la relation au territoire en sort transformée pour tous ceux et celles qui y participent. Elle incite à accepter que nous n’avons pas toutes les réponses, et que certaines d’entre elles se trouvent dans une sagesse que nous avons longtemps méprisée.

Ceux et celles à qui nous avons voulu voler le rapport au territoire sont aujourd’hui ceux et celles qui en souffrent le plus. Et sans doute aussi ceux et celles qui comprennent le mieux ce qui se passe.

Recevoir plutôt que compatir

Il ne s’agit pas d’idéaliser ici une « connaissance primordiale ». Il y a tout de même un enseignement que nous pourrions recevoir réellement : qu’est-ce que la cosmologie autochtone – la terre comme sujet, la relation comme responsabilité, l’écoute comme pratique spirituelle – peut apprendre à notre génération de femmes et d’hommes québécois sur nos propres manières d’habiter la terre?

Le pape François, dans son encyclique Laudato si’, a posé la question en 2015, mais sans vraiment entrer en dialogue avec les traditions autochtones d’ici. Il est de notre responsabilité d’aller plus loin. La forêt brûlante n’est peut-être pas seulement une urgence climatique. Elle peut devenir une invitation à une conversion du regard, celle que les Premiers Peuples pratiquent depuis toujours et que nous commençons à peine à entrevoir.

La mémoire comme source de résilience

Lorsqu’elles en ont été poussées de force par des lois injustes, les communautés autochtones ont gardé un lien sacré avec le territoire, même si la mémoire était tout ce qui leur restait. Il en est de même lorsqu’elles doivent être évacuées par le feu, comme ce fut le cas de la communauté de Waswanipi en 2023 (voir un reportage de La semaine verte). La plupart des membres de la communauté ont tout perdu, et surtout ce qui faisait leur quotidien.

Le lien au territoire demeure très fort, parce que la forêt n’est pas seulement un décor : elle est présentée comme un milieu de vie, une mémoire familiale et une base spirituelle et économique. Le reportage de La semaine verte dit explicitement que perdre la forêt, c’est aussi, pour plusieurs familles, « perdre une partie d’elles-mêmes ». La communauté ne se contente pas de « subir » l’évacuation : elle tente de préserver ses activités traditionnelles malgré la destruction des habitats et des territoires de chasse. Le relèvement passe d’abord par la reprise des liens sociaux et des routines culturelles – le chant, la cérémonie, la mémoire.

La résilience n’est pas de l’ordre de la survie, elle est de l’ordre de la fidélité.

Et nous?

Waswanipi nous tend une question, posée sans paroles, par des gens qui ont tout perdu et reviennent quand même vers la forêt. Qu’est-ce que cela dit de notre propre rapport au territoire? À la terre que nous habitons sans vraiment l’écouter, que nous exploitons sans vraiment la connaître, que nous pleurons quand elle brûle, mais surtout quand c’est notre maison qui part en fumée?

Devenir élèves des Premiers Peuples ne revient pas à adopter leur cosmologie comme un accessoire spirituel. C’est accepter d’être dérangés par leur façon d’appartenir à la terre. Et peut-être commencer, là où nous sommes, à poser la seule question qui vaille : à quoi appartenons-nous, nous?

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