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Quand la véritable assemblée commence

Image en bandeau : Assemblée des gardiens du savoir à Mashteuiatsh | Photo : Nnaemeka Ali

Le père Nnaemeka Ali, o.m.i., fait un constat émouvant lors d’une profonde expérience de rencontre et de méditation avec les aînés des Premières Nations : en réalité, l’Afrique rejoint les peuples autochtones sur le chemin de la guérison, un chemin qui résonne avec sa propre histoire… Cet article, paru originalement en anglais, a été publié dans le journal Black Catholic Messenger. Traduction en français de l’auteur pour Mission chez nous.

Lire l’article en version originale anglaise.

Chez mon peuple igbo, un proverbe dit : « N’ezuo ka aha eri udele, atopu ngiga », c’est-à-dire : « La véritable assemblée ne commence que lorsque tous ceux qui appartiennent au cercle sont arrivés. » La fin de semaine du 20 septembre 2025, dans la région du Saguenay – Lac St-Jean, au Québec, j’ai vu ce proverbe prendre vie, assis parmi des aînés innus, naskapis, atikamekw et cris.

Nnamemka Ali, o.m.i. | Photo : auteur inconnu
Nnaemeka Ali, o.m.i. | Photo : Benjamin Joseph Jancewicz, courtoisie de Nnaemeka Ali

C’est à Mashteuiatsh que, lors du rassemblement annuel des gardiens du savoir, le cercle s’est élargi pour m’accueillir. Ce qui s’est déroulé allait bien au-delà d’un simple événement : ce fut un moment sacré de récits et de mémoire, un retour spirituel où les battements de tambour des ancêtres autochtones de cette Île de la tortue répondaient aux échos africains de ma propre histoire…

Un territoire marqué par l’histoire

Comme missionnaire oblat de Marie-Immaculée, le Saguenay porte pour moi une mémoire particulière. Le 15 octobre 1844, quatre oblats y sont arrivés pour prendre en charge la mission catholique auprès des Innus. Ces terres gardent encore la trace de rencontres souvent douloureuses, marquées par l’incompréhension et l’effacement. Mais, cette fois, je n’étais pas là pour répéter l’histoire du missionnaire : j’étais venu pour écouter et apprendre.

Et dans les cultures autochtones, écouter est un geste sacré. Écouter, c’est entrer dans la mémoire de la terre et la sagesse des aînés. En cercle avec les gardiens du savoir innus, naskapis, atikamekw et cris, j’ai découvert un silence habité, où l’esprit parle plus fort que les mots.

Des échos ancestraux entre continents

En entendant leurs récits, je pensais à mes grands-parents en terre igbo, aux veillées sous la Lune où les histoires étaient des fils de vie. Je pensais aussi à mes ancêtres dispersés par la traversée de l’Atlantique, qui avaient perdu leur terre, mais gardé leur dignité et leurs chants.

Dans les récits autochtones, j’ai reconnu le miroir de la résilience africaine. Dans leur respect de la terre, de l’eau et de la forêt, j’ai entendu un écho de la spiritualité africaine, où la création n’est pas ressource mais relation. C’était comme si nos fragments d’histoire se rejoignaient enfin, tissant un tissu commun d’espérance.

Des aînés racontent leurs histoires | Photo : Nnaemeka Ali
Aîné jouant du tambour traditionnel | Photo : Nnaemeka Ali

L’Évangile : révélation, et non effacement

Une vérité s’est imposée : l’Évangile n’arrive pas pour effacer l’identité d’un peuple. Il révèle comment le Créateur parle depuis toujours à travers chaque culture et ses récits sacrés.

Trop souvent, l’évangélisation a été confondue avec une domination culturelle. Mais le vrai pouvoir de l’Évangile est de rencontrer chaque peuple là où il est, en révélant le Christ non comme un étranger, mais comme l’accomplissement de ce que leurs ancêtres savaient déjà.

Les Innus, les Naskapis, les Atikamekw et les Cris n’ont pas besoin d’une foi imposée. Ils nous invitent à voir que Dieu habite déjà dans leurs chants, leurs cérémonies, leur lien profond avec la terre. Alors se dévoile un Évangile plus humain, plus catholique, qui honore la dignité de chaque peuple.

Une communion de mémoire et d’espérance

Le dimanche matin, nous avons partagé le bannock en cercle sacré autour de l’autel. Ce n’était pas l’eucharistie proprement dite, mais le geste avait un poids sacramentel. Mes ancêtres africains auraient reconnu la sainteté de ce repas : manger ensemble, honorer les aînés, écouter le rythme du tambour.

Ce repas m’a donné une image de ce que l’Église peut devenir : non pas une force qui efface, mais une famille qui accueille les dons et les récits de chaque culture. Le Vatican II a parlé de participation active à la liturgie. Aujourd’hui, nous sommes appelés à apprendre aussi cette participation active à la culture : honorer l’universel tout en respectant le particulier, accueillir le passé et ouvrir le chemin pour l’avenir.

Un appel à l’Église d’aujourd’hui

Cette rencontre n’était pas seulement mémoire : elle était mission. Si l’Église veut demeurer crédible au XXIᵉ siècle, elle doit devenir une communauté de réconciliation, où les voix autochtones, africaines et diasporiques passent de la marge au centre.

Le pape François rappelle dans Laudato Si’ que « tout est lié ». Dans ce rassemblement, j’ai vu ce lien reprendre vie. La justice écologique, la survie culturelle et l’Évangile ne sont pas trois conversations séparées, mais une seule et même urgence : reconnaître que blesser la terre, c’est blesser le peuple, et blesser le peuple, c’est blesser le Corps du Christ.

Partage du bannock en cercle sacré autour de l'autel | Photo : auteur inconnu
Partage en cercle sacré autour de l’autel | Photo : Benjamin Joseph Jancewicz, courtoisie de Nnaemeka Ali

Quand le proverbe prend vie

Ezuo ka aha eri udele. Lorsque tous sont arrivés, l’assemblée peut enfin commencer.

À Mashteuiatsh, j’ai vu ce proverbe se réaliser. Aînés et jeunes, Autochtones et Africains, allochtones et nouveaux arrivants : quand toutes les voix se font entendre, quelque chose de sacré commence. Voilà ce que signifie une Église synodale : avancer non dans la rapidité, mais dans la plénitude, en attendant que chaque voix soit entendue.

Mon séjour parmi les aînés autochtones a été plus qu’une visite : elle a signifié un retour spirituel. Une invitation à croire que, lorsque nous honorons le battement de tambour de chaque ancêtre, l’assemblée véritable commence. Et dans cette assemblée, nous découvrons que nous sommes plus humains, davantage reliés, plus vivants dans l’étreinte du Créateur.

Le tambour appelle. Les ancêtres attendent. L’assemblée a commencé. Où êtes-vous? Où est l’Église?

Lire l’article en version originale anglaise.

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