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Quand les paroles et les gestes créent l’événement

Bandeau : On nourrit le feu | Photo : Christian Flamand

Il y a dans la vie des événements qui vous marquent profondément, des paroles qui doivent être dites et entendues, des gestes forts et symboliques qui sont nécessaires.

Voilà comment je pourrais résumer ce qui s’est vécu dans la communauté atikamekw de Wemotaci le 2 novembre dernier.

Je vous mets en contexte. Pendant plus d’une décennie un religieux-prêtre en charge de la pastorale dans la communauté de Sainte-Rose-de-Lima de Wemotaci a agressé sexuellement des jeunes garçons de la communauté dans différents endroits dont une chambre au sous-sol de l’église. Depuis cette époque, l’église et le presbytère sont associés à ces actes ignobles. Des vies ont été gâchées ou détruites, et il va sans dire que la vie pastorale de la communauté a elle aussi été fortement affectée par cette situation.

Après le départ du prêtre abuseur, la communauté a continué à être régulièrement desservie. D’abord par d’autres prêtres et, dans les dernières années, par un diacre, Alain, et son épouse Michèle. Toutefois, les gestes d’agression sexuelle et les séquelles qui en ont découlé ont fait que la communauté n’avait plus de comité de pastorale et que les gens considéraient l’église et le presbytère comme des lieux à éviter.

Mais voilà qu’il y a quelques mois, trois femmes jouissant d’une bonne crédibilité dans la communauté ont proposé à Michèle et à Alain de recréer un comité de pastorale. De plus, elles ont proposé d’effectuer un geste symbolique de purification, de guérison et de réappropriation du bâtiment de l’église. Ce geste se voulait aussi une étape importante dans le processus de réconciliation avec l’Église. J’ai donc été invité à me rendre à Wemotaci avec Alain et Michèle le 2 novembre 2024. Nous étions accompagnés du père Jacques Laliberté, supérieur provincial des Oblats de Marie-Immaculée, qui a lui-même déjà travaillé à Wemotaci.

Mais que s’est-il passé concrètement le 2 novembre 2024 à Wemotaci?

Avec une cinquantaine de membres de la communauté, dont des familles, des jeunes, des aînés, des survivants tant des abus dans la communauté que des pensionnats, des leaders en spiritualité traditionnelle ainsi que la cheffe du Conseil de bande, nous nous sommes rassemblés autour d’un feu sacré à côté de l’église. Nous avons d’abord vécu un temps traditionnel de purification avec la fumée de sauge, puis quelques leaders de la communauté ainsi qu’Alain, le diacre, et moi-même avons partagé le calumet.

Une fois ces rituels accomplis, nous avons procédé à un cercle de parole où tous ceux et celles qui voulaient s’exprimer ont pu le faire librement dans une ambiance d’écoute empreinte d’un grand respect. Pour ma part, je me suis mis en « mode écoute », car mon temps de prise de parole viendrait plus tard dans la journée. Ces moments sont toujours très intenses en émotions, mais ils sont essentiels. Il faut que la parole soit libérée, que les souffrances soient exprimées, reconnues et accueillies. Pour s’assurer que les personnes qui en auraient besoin puissent recevoir du soutien, la « brigade » de soutien psychologique de la communauté était présente.

Une fois que les gens eurent terminé de s’exprimer, nous sommes passés de la parole aux actes. Nous nous sommes dirigés vers la chambre où des agressions avaient eu lieu au sous-sol de l’église. Nous avons formé une grande chaîne de la chambre jusqu’au feu. Ainsi, nous avons passé tout ce qui s’y trouvait de main en main jusqu’au feu sacré. Une fois la chambre complètement vidée, tout a été brûlé. À mesure que les gens voyaient ce qui était associé à ce lieu de souffrance et de tristesse s’envoler en fumée, les larmes et le silence ont fait place aux applaudissements et aux cris de joie.

Bien que ce geste fût déjà en lui-même très significatif, il fallait aller plus loin. Nous sommes donc retournés dans l’église en procession, précédés par un leader religieux traditionnel afin de purifier par la sauge l’église, le presbytère, le sous-sol de l’église et, de façon particulière, la pièce dont nous venions de brûler le contenu.

Afin de marquer notre désir de guérison et de réconciliation, nous avons célébrer l’Eucharistie dans l’église qui venait d’être fraîchement purifiée conformément à la tradition atikamekw. Au moment de l’homélie, j’ai pris officiellement la parole pour réitérer des excuses au nom de l’Église de Trois-Rivières tout en leur disant que j’avais bien entendu et accueilli leur cri et l’expression de leur souffrance, mais aussi le désir qu’ils ont exprimé de reprendre la route ensemble et de porter le regard vers ce qui doit maintenant être construit pour demain.

Nous nous sommes ensuite rendus au cimetière, lieu de repos de quelques-unes des victimes des agressions qui se sont malheureusement donné la mort. Nous avons vécu une purification en deux temps, d’abord avec le rite traditionnel et, ensuite, avec l’eau bénite. Nous avons conclu la partie rituelle de la journée par une envolée de lanternes pour éclairer la nuit qui tombait et signifier notre espérance que la lumière est plus forte que les ténèbres.

Le tout s’est terminé par un mokocan (festin traditionnel) dans l’église. Ce fut l’occasion pour quelques leaders qui avaient déjà pris la parole lors du cercle de parole en début de journée de venir s’exprimer une seconde fois afin de conclure et d’ainsi boucler la boucle.

De ces derniers témoignages est ressorti le fait que les gestes effectués durant la journée avaient une portée symbolique très forte et nécessaire afin de permettre à tous et toutes d’avancer sur le chemin de la guérison et de la réconciliation. Il reste certes bien du chemin à parcourir, mais un signe tangible montrant que nous sommes tournés vers un avenir prometteur s’est manifesté par un changement dans le vocabulaire utilisé durant la journée. Au début, plusieurs parlaient de « l’église ». Au mokocan, les mêmes personnes parlaient maintenant de « notre église ».

Un événement qui marque, des paroles qui touchent, des gestes qui parlent. Voilà ce que fut pour moi le 2 novembre 2024 à Wemotaci.

 

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