Image en bandeau : Personnes participant à l’atelier sur l’Esprit saint | Photo : Catherine Ego
De belles rencontres ont été vécues en milieu innu, sur le Nitassinan, dans le cadre d’un projet mis sur pied par le père Gérard Tsatselam, sœur Armande Dumas et des aînées innues des communautés de Nutashkuan et d’Unamen Shipu. À leur demande, un atelier sur l’Esprit saint de trois jours a été proposé à ces communautés du 28 avril au 4 mai dernier. Conçu et animé par la théologienne Anne Doran, cet atelier a été un magnifique moment d’apprentissage mutuel et de réflexion sur l’Esprit. Un témoignage d’Anne Doran.
Je viens d’animer un atelier de formation sur l’Esprit Saint, qui s’est tenu à la demande du père Gérard Tsatselam, missionnaire oblat, dans deux communautés innues de la Basse-Côte-Nord : Nutashkuan et Unamen Shipu (La Romaine).
À Nutashkuan, où l’atelier devait commencer peu après notre arrivée de Montréal, le premier contact n’a pas été fluide : nous avons d’abord dû affronter les objections de quelques personnes qui craignaient que notre présence vise à leur poser des questions pour écrire un livre qui déterminerait la perception du monde extérieur à leur sujet : mémoire d’une présence antérieure d’anthropologues et d’autres universitaires à la démarche peu ancrée dans la collaboration, peut-être… Nous avons donc dû préciser nos intentions en parlant des nouvelles façons de faire Église à partir du terrain et de l’expérience vécue, plutôt que de principes venant d’en-haut. Le lendemain coïncidait avec les funérailles et l’enterrement d’un membre de la communauté qui a occupé toute la journée et auxquels nous avons assisté avec émotion.

Nous sommes donc vraiment entrés dans l’essentiel de notre réflexion plus tard que prévu. Et, de façon surprenante, tout s’est présenté selon un modèle qui allait se reproduire plusieurs fois au cours du déroulement de ces ateliers. Des intervenants ont fait allusion au fait qu’ils s’étaient mis à prier pour résoudre une situation de vie bloquée et qu’à partir de cette décision, la vie avait repris sens. Une jeune femme, venue avec son fils de trois ans, nous a d’abord parlé du choix de la prière qu’elle avait fait et avait totalement changé sa vie. Elle a commencé en décrivant simplement sa situation antérieure : elle consommait et avait tenté de se suicider. Elle était malheureuse : il lui fallait toujours être avec des amis dont la présence ne la satisfaisait pourtant pas. Et alors, elle a décidé de se mettre à la prière. Ainsi, notre jeune innue de Nutashkuan est sortie de la consommation et des problèmes connexes par la prière, a pu aussi aider son fils adolescent à surmonter ses problèmes. Maintenant, elle se sent bien même en étant seule, sans avoir besoin d’amis qui l’entourent en permanence, et elle a même proposé un projet pour aider les femmes de sa communauté, un projet qui doit se mettre en place bientôt. À sa suite, et ce tout autant à Unamen Shipu qu’à Nutashkuan où le mouvement avait démarré, nous avons eu plusieurs interventions de personnes qui témoignaient avoir réussi à arrêter de consommer – ainsi nomme-t-on le problème – en se mettant à la prière.

Mais ces interventions qui attestent de l’action positive de la prière dans la vie des Innus ne concernent pas que les questions impliquant un changement de vie radical : elles renvoient aussi à des situations dont l’issue s’annonçait risquée et auxquelles la prière a permis un dénouement positif : survie d’un fils gravement blessé, loin en forêt, ou une longue dérive dans une embarcation qui a finalement pu aboutir au rivage, par exemple. Quelqu’un a aussi apporté ce commentaire : « la prière est forte », surtout après avoir relaté qu’on avait retrouvé, grâce à cette demande du cœur, le corps qu’on cherchait depuis plusieurs jours après un accident de motoneige survenu à Ekuanitshit (Mingan), comme on pourrait aussi le dire ici. Mais c’est quand elle a la capacité de changer la vie dans son déroulement essentiel que la prière affirme toute sa puissance. Comment peut-il en être ainsi?
Pour comprendre les enjeux en cause ici, il faut savoir qu’en langue innue, les mots qui font allusion à la foi se composent à partir d’un élément qui renvoie à la prière. On désigne ainsi les chrétiens par le terme : « ceux qui prient », l’Église, par « le rassemblement dans la prière », la grâce, par « la joie dans la prière ». La décision de se mettre à la prière, ici, implique donc la foi et le lien à Dieu. Cette ouverture à une dimension spirituelle du réel renvoie directement à la culture traditionnelle innue où toute réalité visible se présentait comme liée à un élément spirituel qui la fondait et en constituait l’élément directeur.
Les Relations des Jésuites commenteront cette analyse du réel en disant que pour les «sauvages», toutes les choses ont une âme. Le réel, selon le regard que l’Innu portait sur celui-ci, impliquait donc toujours cette double valeur : à la fois spirituelle et tangible; il le situait dans un monde où le spirituel était toujours présent et exerçait un rôle prépondérant, d’autant plus qu’il était l’objet d’un désir permanent d’approfondissement. La chasse, par exemple, qui nécessitait une attention soutenue à l’état de l’environnement pour avoir accès aux animaux, s’avérait aussi être un moyen d’appréhension du spirituel, lié à tout élément visible : elle impliquait donc parallèlement de s’insérer dans la dimension concrète du monde et de s’ouvrir à la dimension spirituelle qui pouvait s’y dévoiler. Se mettre à prier, c’est retrouver le lien avec cette dimension fondatrice du réel que l’on trouve dans la culture traditionnelle et reconnaître le sens spirituel de notre rencontre avec le monde. Il y a sans doute là des éléments qui ont des incidences thérapeutiques d’un ordre semblable aux bienfaits que procurent des séjours en territoire : le contact avec ses racines culturelles profondes est porteur de sens et de vie.

Et si les participant·e·s de nos deux ateliers ont présenté, dans l’un comme dans l’autre, et sans qu’il n’y ait eu concertation, plusieurs témoignages qui affirmaient qu’ils avaient changé de vie en se mettant à la prière, cela ne confirme-t-il pas que, pour ces personnes, la relation avec Dieu renoue avec un élément fondateur de leur culture : en intégrant à nouveau la dimension spirituelle dans son rapport au réel par la prière, l’Innu ne redonne-t-il pas au vécu concret de la vie une portée qui lui confère sa pleine valeur?
En entendant chanter Florent Vollant dans la pièce de théâtre Kukum que j’ai vue récemment, « Tshishe Manitu Shuenimin… nuta », je me suis surprise à penser que, dans cette décision de recourir à la prière pour appuyer un changement de vie, et dont les ateliers nous avaient faits les témoins privilégiés, se trouvaient, en plus de cette réintégration du double regard porté sur le réel caractéristique de la culture innue, les voies nouvelles du spirituel que la prière, dans son expression chrétienne, avait balisées, celle de l’amour – « shuenimi, chéris-moi ». Ce thème de l’amour – qui va revenir comme un leitmotiv dans toutes les prières innues – renvoie à la figure bienveillante et proche de Dieu ou du Grand Esprit, « Tshishe Manitou », perçu d’abord comme un père – « nituassimi, fais de moi ton enfant » –, mais plus précisément encore comme son propre père, qu’on peut appeler de ce nom unique qui renvoie à la relation intime : « papa, nuta ». S’il y a bien ici reprise d’une option fondamentale de la culture innue, il y a là sans doute aussi accomplissement de la quête spirituelle portée par les ancêtres qui permet à la personne de trouver un équilibre encore plus solide dans son rapport à la vie.
Bref, la prière a la capacité de changer la vie sans qu’il y ait besoin d’expliquer son action. Elle vient accomplir la quête spirituelle qui a animé le peuple innu depuis ces milliers d’années où il cherchait à accueillir la vie que lui procurait le gibier qu’il chassait – ou la diversité des dons reçus de la nature – tout en fouillant les fondements spirituels de la réalité dans laquelle il était immergé.

Anne Doran a enseigné dans plusieurs institutions, notamment à l’Institut de pastorale des Dominicains de Montréal. Ses recherches portent sur la pensée du don chez les Innus, les Pères de l’Église et la phénoménologie. Spécialiste de la culture innue traditionnelle et chrétienne, elle est l’auteure de Spiritualité traditionnelle et christianisme chez les Montagnais (L’Harmattan, 2006) et de Une spiritualité du don : pensée innue, philosophie et christianisme en dialogue (Novalis, 2020).

