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Refonder l’interculturalisme

Image en bandeau : Lire en nature | Photo : Ben White/Unsplash

Recension du livre : Jérôme Tapp-Gosselin, Refonder l’interculturalisme. Plaidoyer pour une alliance entre les peuples autochtones et la nation québécoise, Montréal, Presses de l’Universalité de Montréal, collection « Pluralismes », 2023, 186 p.

Professeur adjoint à la Faculté de philosophie de l’Université Laval, Jérôme Tapp-Gosselin est le coauteur du livre La nation pluraliste, coécrit avec Michel Seymour et paru en 2018 aux Presses de l’Université de Montréal. Refonder l’interculturalisme est une autre manière de répondre à l’éclipse de la sensibilité pluraliste au sein du nationalisme québécois des dernières décennies. Ces deux ouvrages tentent, chacun à leur manière, de renouer avec les intuitions les plus généreuses du projet d’affirmation nationale québécois, lequel doit aller de pair avec le respect des droits des minorités culturelles et religieuses, de même qu’avec la reconnaissance du droit à l’autodétermination des onze nations autochtones vivant sur le territoire du Kepek-Québec.

Livre Refonder l'interculturalisme de Jérôme Gosselin-Tapp

Prenant appui sur le renouveau des réflexions sur l’interculturalisme, Jérôme Tapp-Gosselin voit dans cette approche québécoise de « gestion de la diversité » une voie de sortie à deux impasses majeures pour la nation québécoise. Réponse au durcissement identitaire du nationalisme québécois depuis l’échec du référendum de 1995 et la prétendue « crise » des accommodements raisonnables, l’interculturalisme est également une voie de sortie à la politique trudeauiste du bilinguisme et du multiculturalisme, aveugle, dit-il, aux droits collectifs des Québécois, tout comme à ceux des Premiers Peuples. Aussi plaide-t-il en faveur d’un nouveau pacte avec les Premières Nations et les Inuits avec qui nous partageons le territoire de la Belle Province. Un pacte, ajoute-t-il, qui s’avère des plus urgents de sceller dans le contexte de la crise écologique et climatique qui s’abat sur notre planète. Insistant notamment sur l’enracinement territorial des peuples autochtones et l’éthique de la frugalité qui lui est sous-jacente, il prend la défense des savoirs traditionnels des Premiers Peuples. Il exhorte donc l’État, ses agences de protection de l’environnement et ses technocrates scientistes à adopter une posture empreinte d’« humilité épistémique » dans leurs relations avec les nations autochtones, prélude à un véritable dialogue d’égal à égal et de nation à nation, et à une cogestion des terres, des forêts, des eaux, de la faune et de la flore de ce territoire nourricier.

Pour le professeur de philosophie, l’interculturalisme à la québécoise aurait la capacité de rendre possible une telle alliance entre la nation québécoise et les peuples autochtones. Jérôme Tapp-Gosselin s’efforce d’abord de faire une défense-illustration des tenants et aboutissants de l’interculturalisme, en montrant de quelle manière le multiculturalisme canadien n’est pas en mesure de protéger convenablement la fragilité historique et les droits collectifs des nations minoritaires au sein du Canada. C’est-à-dire, dit-il, les Québécois et les peuples autochtones. Tout en s’interdisant catégoriquement de comparer la trajectoire historique des Québécois à celle des Premiers Peuples (soumis à des violences colonialistes tous azimuts, sans commune mesure avec celles qui ont été connues par les Canadiens français), et sans nier les malentendus persistants entre Québécois et Autochtones depuis la crise d’Oka et le rejet de l’accord du Lac Meech dans les années 1990, il voit malgré tout des convergences entre leurs luttes respectives pour la souveraineté politique et territoriale. Et ce, sans gommer les nombreuses embûches pouvant entraver ces convergences, à commencer par deux visions diamétralement opposées du rapport au territoire : celle des Autochtones, dit-il, insiste sur l’appartenance de la nation au territoire assurant sa subsistance et qu’il faut protéger des déprédations; alors que celle des nations issues de la colonisation occidentale s’arroge un droit de propriété exclusive et d’exploitation systématique de ces terres et de leurs ressources naturelles, au nom de l’intérêt national.

Mettant en valeur les travaux des théoriciens de la résurgence autochtone (Taiaiake Alfred, Glen Coulthard, Leanne B. Simpson), il critique la reconnaissance purement formelle et symbolique des droits collectifs des nations minoritaires au sein du Canada multiculturaliste de Pierre Elliot Trudeau et de son fils Justin. Jérôme Tapp-Gosselin insiste aussi (abondamment) sur le caractère purement individualiste du multiculturalisme, une thèse fortement critiquable, selon nous. Les droits enchâssés dans les Chartes canadienne et québécoise des droits et libertés ne s’adressent pas à des individus voulant jouir égoïstement de leurs libertés, mais, au contraire, à des personnes, c’est-à-dire des êtres sociaux et communautaires issus de groupes historiquement et collectivement discriminés, d’ailleurs animés par des liens de solidarité et d’interdépendance avec leurs concitoyens. Les droits de la personne progressivement ajoutés dans nos chartes ont tous été le fruit de luttes collectives menées par diverses coalitions de la société civile. Pour le bénéfice de toutes et de tous.

Bouclant magnifiquement la boucle, le livre de Jérôme Tapp-Gosselin montre de quelle manière la défense de l’environnement pourrait permettre une convergence plus aboutie entre les luttes de la nation québécoise et celles des nations autochtones en matière d’autodétermination politique et de souveraineté territoriale. Au « prix » d’un nouveau pacte social et territorial prenant appui sur l’interculturalisme, la cogestion des ressources naturelles, la transformation du mandat du BAPE (Bureau d’audiences publiques en environnement) et la négociation de traités modernes (et mutuellement bénéfiques) avec les onze nations autochtones avec qui nous cohabitons sur le territoire du Kepek-Québec. Vaste chantier capable de faire émerger un monde commun pour les sept prochaines générations.

 

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