Image en bandeau : Vers Nutashkuan | Photo : Mathieu Lavigne
La question des négociations territoriales des Premières Peuples demeure un sujet délicat. Pourtant, cette reconnaissance est au cœur du chemin vers une véritable réconciliation. Comme chrétiennes et chrétiens, comment se positionner à ce sujet? Une réflexion de notre collaborateur Jocelyn Girard, dans la foulée du décès du théologien péruvien Gustavo Gutiérrez, considéré comme le penseur de la théologie de la libération.
Dans ma quête d’embrasser l’histoire réelle des Premiers Peuples, en tant que lointain descendant de colons européens, je me suis intéressé plus récemment aux négociations territoriales globales de certaines Premières Nations qui n’ont toujours pas signé de traité.
Ma curiosité a été piquée lorsque j’ai appris qu’un regroupement de trois Premières Nations, appelé Petapan, tente depuis 45 ans de conclure une entente finale ou un traité avec les gouvernements fédéral et provincial. Il s’agit des communautés innues de Mashteuiatsh (Lac-Saint-Jean), Essipit et Nutashkuan (Côte-Nord).
Vous pourriez m’interroger sur le rapport entre des revendications territoriales, politiques et juridiques et la foi chrétienne. Je vous répondrai en faisant d’abord un lien avec un événement récent qui peut éclairer ici notre réflexion.
On a appris, ces jours-ci, la mort du théologien péruvien Gustavo Gutiérrez, considéré comme le penseur de la théologie de la libération. Sa vision d’un Évangile qui libère les captifs et renvoie libres les opprimés (cf. Luc 4, 18) m’a franchement séduit lors de mes études en théologie.
Considérant la colonisation, par exemple, Gutiérrez a écrit, dans Théologie de la Libération : « L’histoire de la colonisation en Amérique latine est celle d’une violence systématique contre les peuples autochtones, une violence qui continue sous différentes formes aujourd’hui. La théologie doit non seulement dénoncer cette injustice, mais aussi chercher des voies de libération pour ceux qui en ont été victimes. »
Il aurait pu dire la même chose à propos de l’Amérique du Nord et tout autant de l’ensemble des territoires usurpés par les puissances européennes. La « doctrine de la découverte » – qui n’a été répudiée par le Vatican qu’en 2023 – ne reconnaissait aucun droit aux peuples indigènes, considérant leurs terres comme « non découvertes » et celles-ci devenaient juridiquement propriétés de leurs découvreurs.
La justice doit s’incarner dans des structures justes
Pour moi, chercher à établir la justice dans des institutions juridiques constitue un axe essentiel de l’incarnation des valeurs évangéliques. À la différence des œuvres charitables, souvent présentées pour apaiser la conscience des donateurs, Gutiérrez voyait la charité chrétienne comme un amour libérateur. Et qui dit libération, dit lutte pour la justice et contre toute forme d’oppression.
Les traités entre nations colonisatrices et nations indigènes peuvent réparer les injustices en déterminant des conditions précises pour rendre aux Premiers Peuples reconnaissance de leurs droits et la légitimité de gérer leurs propres affaires sur leurs territoires, incluant la langue, la culture, la vie sociale, l’éducation, les ressources naturelles et tout ce qu’un gouvernement responsable doit prendre en charge.
Nos gouvernements reconnaissent que le regroupement Petapan est foncièrement dans son droit d’aspirer à une telle convention. Pour le gouvernement du Canada, en ce qui a trait à ses responsabilités constitutionnelles, les conditions du projet de traité seraient déjà réglées depuis un certain temps. De son côté, le Québec, après des efforts louables, semble avoir cessé d’avancer vers la conclusion du travail amorcé.
Le gouvernement du Québec à la traîne
Une telle attitude est dénoncée par les trois chefs du Regroupement Petapan. Le premier ministre François Legault s’était pourtant engagé, en septembre 2022, à conclure les négociations sur le traité avant le 31 mars 2023.
Les chefs autochtones ont dû se rendre devant l’ONU pour y plaider leurs causes, en juillet dernier, pour dénoncer ce qu’ils considèrent comme un refus d’appliquer la Déclaration de l’ONU sur les droits des peuples autochtones (DNUDPA), à laquelle le Canada a adhéré.
Dans un communiqué émis le 9 juillet 2024, le regroupement déclare : « Cette position de fermeture du Québec nous empêche aussi de compléter la négociation d’un Traité moderne, qu’on négocie depuis plus de 40 ans. Pire, depuis deux ans, le gouvernement du Québec multiplie les moyens dilatoires ayant pour effet de rendre impossible la conclusion de notre projet de Traité. »
Pourquoi donc le Québec repousse-t-il la conclusion d’une telle entente? Il est pratiquement impossible d’avoir des explications à ce sujet, même de la part du ministre responsable des relations avec les Premières Nations et les Inuit, qui se contente de dire qu’il faut prendre le temps pour bien faire les choses.
On serait porté à croire que les compensations financières importantes sont au cœur de cette attitude, car oui, admettons-le, de nombreux développements hydroélectriques, forestiers, miniers, etc. ont été mis de l’avant sur les territoires du Nitassinan sans jamais avoir fait l’objet de négociations ni d’ententes sur des compensations ou des retombées pour les Nations qui y sont établies depuis quelques milliers d’années. Mais il est bon de savoir que la plus grande partie des compensations viendra pourtant du fédéral!
Nous savons par ailleurs que le gouvernement du Québec a contesté jusqu’en Cour suprême le droit à l’autodétermination des Premières Nations. Les négociations en cours pourraient porter atteinte à cette position en laissant aller des pouvoirs que le Québec n’est peut-être pas prêt à concéder, d’où les lenteurs à aller de l’avant.
La réconciliation par la reconnaissance
Depuis un demi-siècle, les avancées ont été importantes, tant au Canada qu’au Québec, pour marcher dans la réconciliation avec les Premiers Peuples. Il s’agit d’un devoir de justice que nous ne pouvons que soutenir. Gustavo Gutiérrez a dénoncé la manière dont l’Église s’est souvent compromise avec le pouvoir colonial, au nom d’une vision de l’Évangile biaisée qui a eu pour conséquences de légitimer des injustices incompatibles avec la foi chrétienne.
Jésus appelle de tout son souffle ses disciples à aimer. Aimer, pour le théologien des pauvres, conduit aussi à reconnaître les structures d’oppression et, pour revenir au sujet de cette chronique, à œuvrer à la réconciliation avec les peuples autochtones.
Pouvons-nous soutenir les communautés autochtones dans leur désir de voir surgir enfin leur « nouveau jour1 »? Il me semble que les communautés chrétiennes au Québec, plus que jamais, devraient s’en soucier et faire pression sur leurs élus provinciaux pour que le premier ministre remplisse sa promesse. Après 45 ans de patience de la part du regroupement Petapan, et au-delà des intérêts politiques, économiques et sociaux, il s’agit vraiment d’un enjeu de vérité évangélique.
Références
- Communiqué du Regroupement Petapan à l’occasion de sa participation au Mécanisme d’experts des Nations unies sur les droits des peuples autochtones (PDF)
- Le site Web du Regroupement Petapan
En complément
On peut écouter l’épisode 101 de l’émission Confluents qui présente une entrevue à ce sujet avec Hélène Boivin.

Jocelyn Girard publie des articles dans plusieurs médias. Titulaire d’un doctorat en théologie, il pousse sa quête de réexpression de la foi dans un contexte culturel devenu moins perméable aux inspirations chrétiennes. Avec sa famille, il a vécu dans deux communautés de L’Arche, en France et à Montréal, son couple ayant adopté cinq enfants dont deux présentant une déficience intellectuelle. Après 10 ans de service au diocèse de Chicoutimi, il œuvre dans le monde des technologies de l’information, d’où il espère contribuer à l’éveil des solidarités vitales pour l’avenir de l’humanité.

