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Réparer le cercle brisé de nos relations

Image en bandeau : Mission chez nous a 30 ans | Photo : Andrew Seaman/Unsplash

À noter : À l’occasion du 30e anniversaire de Mission chez nous, que nous soulignerons au cours des prochains mois, nous publierons, à raison d’un par semaine, plusieurs articles qui seront regroupés sous la rubrique « Mission chez nous a 30 ans ». Ils feront état du parcours de l’organisme, des intuitions de départ qui l’ont nourri jusqu’aux horizons à entrevoir, en passant par la riche expérience de l’engagement actuel des personnes présentes au sein des communautés autochtones. Témoins du passé, membres du CA, intervenantes et intervenants pastoraux, allié·e·s, membres des Premiers Peuples prendront la parole pour raconter ce périple hors du commun, axé sur la rencontre et le dialogue. À ne pas manquer !

 

Dans ce septième texte, Natshin Rousselot, Innue de Pessamit, coordonnatrice à l’administration au sein de l’équipe du secteur Premiers Peuples à l’Université Laval, nous parle des liens qui se tissent entre sa foi et sa culture.


Natshin Rousselot, Innue de Pessamit, a œuvré au sein de plusieurs organismes ou institutions
1 autochtones et allochtones et croit au rapprochement de nos peuples. Elle a accepté de discuter avec nous de sa vie intérieure, des liens qui se tissent entre sa foi et sa culture, entre sa spiritualité et le territoire.

Entrevue de Mathieu Lavigne, directeur de Mission chez nous, avec Natshin Rousselot

Natshin Rousselot | Photo : Brian McDonough
Natshin Rousselot | Photo : Brian McDonough

Natshin, qu’est-ce qui est au cœur de ta foi ? 

Spontanément, je dirais que Jésus est au cœur de ma foi. Chaque matin, je lui dis : « Jésus, je t’aime ». Mon rapport au Christ est constant dans mon quotidien. Je lui parle et je sens que l’Esprit saint m’accompagne, me guide. Lorsque je parle de ma foi, j’insiste sur l’importance de nommer qui est le Créateur, c’est-à-dire Dieu, le Dieu de Jésus, le Christ, venu nous sauver. Le signe de croix importe pour moi pour cette raison : il est un rappel de la présence bienveillante de Dieu. C’est une façon de me rappeler à moi-même que je ne suis pas seule.

La Bible est aussi très importante pour moi. Elle fait partie de mon quotidien. La Parole est pour moi un guide laissé par Dieu pour nous aider à mener une vie bonne. Nous sommes libres de suivre ce guide ou non. Pour ma part, la Parole me nourrit, m’éclaire et m’apaise les jours plus difficiles. C’est un don fait par Dieu aux humains.

Par exemple, lorsque les mots me manquent pour prier, lorsque devant la colère, le deuil, je suis sans voix, je vais lire les Psaumes. Pour moi, ceux-ci favorisent l’apprentissage de la prière. Ils m’aident à trouver les mots justes pour prier.

Y a-t-il un paradoxe pour toi dans le fait d’être une femme innue catholique ? Est-ce difficile de concilier la culture innue et la foi catholique ?

À mes yeux, le catholicisme et ma culture ne sont pas en contradiction, loin de là ! D’ailleurs, les grandes valeurs du catholicisme – l’entraide, la générosité et le partage, notamment – étaient déjà présentes chez les Innus, qui croyaient déjà en un Créateur. Il ne nous manquait que Jésus. C’est, je crois, ce qu’avait compris sainte Kateri Tekakwitha. D’ailleurs, la Bible parle de l’expérience profonde des humains… et la culture innue est profondément humaine ! Innu veut justement dire « être humain » ! Et lorsque Jésus dit : « Allez donc, enseignez toutes les nations ! », pourquoi cela ne concernerait-il pas les peuples autochtones ?

Plusieurs passages de la Bible me font penser à mon peuple et à sa culture. Lorsque dans la Bible, je lis qu’il faut gérer et protéger la Création, je pense à mes grands-parents, de grands priants, qui témoignaient au quotidien de leur gratitude envers le territoire, envers Nutshimit2, se sachant pleinement dépendants de celui-ci. J’ai l’intime conviction que c’est là la mission des Premiers Peuples d’ici et d’ailleurs : être les gardiens de la Terre, avec l’aide de l’Esprit saint. Et nous sommes en train de retrouver ce rôle. Nous rappelons à toutes les nations que la Terre est sacrée, qu’elle ne nous appartient pas et que nous devons en prendre soin afin qu’elle puisse accueillir les sept prochaines générations. La terre fait partie de nous. Nos ancêtres font partie de la terre, puisque nous sommes nés poussière et que nous redeviendrons poussière. Autrement dit, la terre, c’est nous. Notre rapport à la terre doit en être un de gratitude, loin de toutes visées extractivistes et dominatrices.

Natshin Rousselot prend parole lors d'une table ronde | Photo : Jean Gagné
Natshin Rousselot prend parole lors d’une table ronde | Photo : AMéCO

Que t’apporte ta foi, concrètement ?

De la confiance. Dieu est là, donc je n’ai pas peur. Ou si j’ai peur, le sentiment de cette présence m’apaise. Ma foi m’apporte l’humilité aussi : plus je prie, plus Jésus prend toute la place. Plus je prends conscience de la petite place que j’occupe dans l’Univers, et à quel point mes actions sont limitées. C’est l’Esprit saint qui agit. Dieu est partout et veille sur nous, car nous avons besoin de lui.

Ma foi m’aide à garder mon cœur ouvert – même si je n’y arrive pas toujours ! – et à vivre l’accueil dans toutes les sphères de ma vie : à la maison avec les miens, au travail, à l’église, dans mes relations avec les non-Autochtones. Je pense sincèrement que ma foi m’aide à œuvrer à un rapprochement entre Autochtones et allochtones. Elle m’a aidée à apaiser cette colère que j’ai pu ressentir, notamment quand les horreurs vécues dans les pensionnats ont été connues, une fois la parole des survivant·e·s libérée après un trop long silence. Cette colère, plusieurs membres des Premiers Peuples la ressentent encore, il faut respecter cela.

Ma foi me permet de sortir de ma tête et de descendre dans mon cœur. Ce n’est pas toujours facile, confortable, car on touche alors aux émotions, aux blessures. Mais c’est vivre et être en connexion avec ce qui nous entoure.

Que dire aux gens qui peinent à comprendre que des membres des Premiers Peuples peuvent avoir la foi et se dire catholiques, considérant la participation de l’Église dans le système des pensionnats pour Autochtones, notamment ?

Je suis évidemment consciente que l’Église a fait souffrir mon peuple, participé à la colonisation du territoire et des Premiers Peuples qui y vivaient depuis des millénaires,contribué au système des pensionnats pour Autochtones, et que des membres de l’Église ont commis des gestes graves, des agressions psychologiques, physiques et sexuelles. Cependant, pour moi, il y a l’Église institution, menée par des humains tous sauf parfaits, qui peuvent commettre des erreurs graves, être attirés par l’argent et le pouvoir. Ces personnes, Dieu saura bien les juger le moment venu. Mais il y a aussi cette Église qui porte le message d’Amour inconditionnel du Christ nous rappelant que nous ne sommes jamais seul.e.s et que Dieu nous offre sa présence bienveillante, omniprésente et miséricordieuse. C’est à cela que je crois.

Il est possible d’être catholique convaincue et fière Innue ! Je suis fière de parler ma langue, de porter ma culture. C’est lorsque je prie et chante dans ma langue, l’innu-aimun, que je sens encore plus fort ma connexion avec Dieu, que je me sens complète, entière.

As-tu parfois le sentiment de naviguer entre deux mondes ? 

Oui, très souvent. En fait, cette dichotomie que je ressens est beaucoup liée à la langue. Tant que j’évolue en milieu québécois, où je ne peux réfléchir dans ma langue et la parler, je suis toujours un peu en décalage. Je n’arrive jamais à pleinement exprimer ma pensée en français. C’est l’innu-aimun qui me permet d’exprimer mon rapport au monde, de dire qui je suis. Cette division, je la ressens aussi sur le plan des valeurs, du rapport au territoire, du rythme de vie. En milieu québécois, je suis prudente, je choisis mes mots, car je ne veux heurter personne. Je ne peux pas vraiment m’y sentir moi-même.

Je ne me sens pleinement moi-même que lorsque je rentre à Pessamit, notamment lors de la traditionnelle procession du 15 août, qui a lieu dans ma communauté depuis 1866 ! C’est alors la fête de l’Assomption, mais pour nous, c’est la fête des Innus ! Après la procession de la Vierge Marie, il y a la bénédiction des canots, suivie d’une course. Autrefois, c’était le moment où les familles quittaient la communauté pour entrer en forêt pour l’hiver. Je suis toujours émue lorsque je participe à cette procession, marchant dans les pas de mes ancêtres. Cette fête illustre toute l’importance pour nous de la figure de Marie.

Procession de l'Assomption à Pessamit | Photo : Natshin Rousselot
Procession de l’Assomption à Pessamit | Photo : Natshin Rousselot

Pour toi, la spiritualité est-elle un lieu de guérison ? 

Je dirais surtout que la spiritualité est un mode de vie ! Celles et ceux qui pratiquent la spiritualité traditionnelle parlent aussi beaucoup de guérison, et je crois que la spiritualité peut effectivement être un chemin de guérison. Elle nous amène à poser un regard de gratitude sur la vie et ce qui nous entoure. Personnellement, elle m’aide aussi à lâcher prise devant ce qui est douloureux. Lorsque je vis quelque chose de trop lourd, je remets cela à Jésus. Je n’y arrive pas toujours, évidemment, mais la présence du Christ m’aide à continuer ma route.

Les pow-wow sont aussi, pour plusieurs personnes autochtones, des espaces sacrés, des moments de guérison. J’aime ces moments où l’on rend hommage à la Terre-Mère et au Créateur. Je suis toujours touchée par la beauté de ces danses et la fierté des personnes qui y participent. Pour plusieurs membres des Premiers Peuples, retrouver ce sentiment de fierté est un pas vers la guérison. Beaucoup portent de vives blessures, de grandes fissures intérieures, moi la première. Il faut accepter que cette guérison prenne le temps nécessaire, avoir confiance, accueillir cette blessure et veiller à ce qu’elle ne prenne pas toute la place en nous. Nous sommes plus grand·e·s qu’elle. Elle ne nous définit pas. C’est là une chose que les Québécois·e·s doivent comprendre : nous avons besoin de dire notre vérité et de temps pour guérir.

Ultimement, je dirais que la seule chose qui peut nous guérir, c’est l’Amour. L’Amour divin. Et pour moi, Marie, en particulier, témoigne puissamment de cet Amour.

Quelle place tient Marie dans ta foi ?

Une place énorme. C’est Marie qui m’a montré ce que peut être un cœur de mère. C’est d’ailleurs elle qui m’a permis de pardonner à ma propre mère pour ses limites et ses manquements envers ses enfants. Ma mère était une survivante des pensionnats, et ces années là-bas l’ont brisée. Jamais ma mère ne m’a parlé de ses années au pensionnat, et c’est davantage en discutant avec mes grands-parents, qui m’ont élevée, que j’ai pu mieux comprendre l’impact de ce drame sur sa vie. Plus jeune, j’avais honte de ma mère et, par extension, de ma communauté. Ma mère disait nous aimer et nous implorait de l’aimer comme elle était, de l’accepter comme elle était, mais j’en étais incapable.

Lorsque la vérité a été faite sur les pensionnats, lorsque des survivants ont décidé de prendre la parole, j’ai ressenti une vive colère qui m’a éloignée de l’Église durant plusieurs années. Mais je ressentais toujours un vide que ne comblait pas tout à fait la spiritualité traditionnelle, les thérapies, etc. Au moment de ma reconversion, la figure de Marie m’a permis de me rapprocher de son fils, Jésus. J’ai pris conscience de son incroyable amour pour son fils, et des souffrances qu’elle a endurées en voyant son fils flagellé, crucifié. Alors que je prenais conscience de l’amour de Marie pour lui, je me suis dit que je devais être capable de ressentir un amour similaire pour ma propre mère. Marie m’a fait comprendre qu’elle aussi était une enfant de Dieu, et que je devais l’aimer pour cela, et reconnaître sa dignité. J’ai doucement appris à être l’enfant de ma mère.

Statue de la Vierge à Pessamit | Photo : Natshin Rousselot
Statue de la Vierge à Pessamit | Photo : Natshin Rousselot

Ta spiritualité reste-t-elle intimement liée au territoire même si tu vis en ville ? 

Bien sûr ! J’ai toujours un chalet dans le territoire… On est connecté au territoire peu importe où l’on se trouve! Le rapport avec lui et sa portée spirituelle relève surtout du fort sentiment que tout ce que l’on a reçu en provient et que, sans lui, nous n’existons pas : sans le territoire, il n’y a ni maison, ni nourriture, ni eau. Cette connexion avec le territoire découle de la vive conscience de sa fragilité et de son caractère sacré. Nous sommes toujours sur le territoire, même en ville !

Et je crois qu’Autochtones et allochtones devront protéger celui-ci ensemble (mamu, en innu-aimun), faire communauté. Et réparer ainsi le cercle brisé de nos relations.

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