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Rose-Alice

Image en bandeau : Chœur de l’église de la mission Saint-Georges à Lac-Simon | Photo : Mathieu Lavigne

Le travail des intervenant·e·s en milieu autochtone à la mission Saint-Georges à Lac-Simon s’inscrit dans les aléas du quotidien. Rien de trop saillant, tout en souplesse et en adaptation, restant à l’écoute des besoins ponctuels des membres de la communauté. Sébastien Lafontaine, qui travaille à temps partiel pour la mission, nous raconte une soirée, un mercredi soir, où il se rend à Lac-Simon pour discuter avec Monique Papatie, responsable de la communauté, y préparer une activité en lien avec Pâques et se faire présent aux gens vivant un deuil dans le milieu.

Une autre soirée au sein de la communauté de Lac-Simon. Monique a téléphoné Isabelle tout juste avant notre départ de Val-d’Or:

– Êtes-vous partis?
– Non.
– Allez me chercher des beignes chez Tim; trois à l’ancienne et trois au miel.

Petit détour chez Tim et on met le cap sur Lac-Simon. Au programme de ce soir, il y a la préparation d’un kiosque pour présenter la fête de Pâques; il est temps aussi de préciser qui participera à la retraite du 12 au 17 avril à la communauté de l’Alliance, à Trois-Rivières. Il s’agit d’une session de guérison intérieure basée sur une approche spirituelle. Mon épouse Isabelle et moi avons constaté un grand besoin de guérison en profondeur chez beaucoup de personnes dans les communautés autochtones que nous côtoyons. Outre le grand bien-être que les participants tireront de la retraite, nous portons le désir d’amener un nouvel élan dans les communautés, et même de recréer des noyaux de quelques personnes qui auront vécu une expérience de foi profonde. Nous faisons de la « préévangélisation », selon les mots de notre père spirituel. Notre foi proclame l’Amour inconditionnel, c’est ce que nous avons expérimenté dans le passé, à la communauté de l’Alliance. Ce soir, une dame, Rose-Alice, est exposée à la chapelle Saint-Georges, et nous irons prier le chapelet avec la famille; Monique et Josée seront là. Je dépose Isabelle à l’église et je vais porter les beignes à Monique chez elle.

Sébastien et Monique | Photo : Isabelle Gagnon
Sébastien et Monique | Photo : Isabelle Gagnon

Je la trouve en pleine forme pour accueillir son dessert. J’ai bien quelques questions à lui poser, mais il y a un certain temps que je l’ai vue. Notre engagement missionnaire est à temps partiel – j’assume un, et même deux autres emplois –, de sorte que nous ne séjournons pas dans la communauté et les moments informels, si précieux, se font plutôt rares. De plus, mes visites chez Monique sont assez espacées et je ne veux pas brusquer le moment avec mes questions techniques. J’ai besoin de trouver le rythme des retrouvailles, de me mettre à son écoute, pour bien sentir comment elle se porte, et saisir si mon agenda productiviste colle à l’état des « choses ». L’omniprésence de l’énorme téléviseur, allumé et bruyant, me demande plus de concentration. Ça prend un peu de « petite jasette », mais aussi quelques réflexions de Monique sur ce qui se passe dans la communauté. « La dame à l’église, son mari n’est même pas encore enterré, ils vont peut-être l’enterrer en même temps. Ça fait trois ans qu’il est mort, il s’est fait incinérer… »

Isabelle et moi sommes très excités : c’est la première fois que les services sociaux de la communauté nous invitent à une de leurs activités : ce sera la fête de Pâques. Il y aura des jeux, des bricolages, décoration de cup cakes, un grand lapin de peluche en mascotte (que je finirai par incarner), et on nous a demandé de faire un kiosque pour représenter la présence de l’Église catholique dans la communauté. Les organisatrices ont pensé intégrer la dimension chrétienne de la fête dans leur activité.

Puis, je parle enfin à Monique du kiosque de Pâques, elle est attentive. Je partage avec elle de ma préoccupation en ce qui concerne le noyau de la communauté chrétienne de Lac-Simon. Je serais mal à l’aise qu’il n’y ait que mon épouse et moi sur place; il est important que des chrétiens de la communauté soient présents. Elle ne semble pas partager notre enthousiasme. En toute franchise, elle est très en demande. Je la comprends. Pour la retraite, elle ne veut pas venir, même si elle avait beaucoup aimé son expérience en novembre passé. 

Bandeau de la mission Saint-Georges à Lac-Simon | Photo : Mathieu Lavigne
Bandeau de la mission Saint-Georges à Lac-Simon | Photo : Mathieu Lavigne

Je lui demande alors de m’accompagner pour rendre visite aux gens qui pourraient être intéressés. Elle refuse en disant : « Les gens me demandent si j’y vais, c’est toujours la même chose. “Si tu y vas je vais y aller”, je suis tanné de ça. » Je propose qu’elle me délègue officiellement, mais que suis-je aux côtés de cette femme? « L’autre jour, c’était la même chose pour aller au cinéma. Deux dames m’ont dit: “J’étais contente que tu sois là.” Elles y sont allées parce que j’y allais. » Je lui demande quel film elles sont allées voir. « C’était une activité pour les aînées, on est allées voir Elvis! »

Chère Monique, tu es toujours la référence dans cette communauté, et même au Dozois1, et au-delà. On ne compte plus les articles sur ton cas dans les revues, et les entrevues à la radio. Comment passer le flambeau? Je connais déjà ta réponse : « Quand je vais mourir, ils feront comme moi, ils se débrouilleront », m’avais-tu lancé jadis avec ton sourire réconfortant. Pour le moment, tu es encore en forme. Peut-être même irons-nous encore au Grand-Lac2 ensemble l’été prochain…

En attendant, elle viendra nous rejoindre à l’église tout à l’heure pour le chapelet. J’ai l’impression que le modèle d’Église locale, qui ne fonctionne pas dans nos paroisses, ne fonctionne pas davantage chez les autochtones. Avant que je la laisse à ses beignes, elle me demande :

– C’est quand qu’on va faire notre tournée? Jeudi?
– Euh! Jeudi, c’est demain, que je lui réponds.

Dans mon esprit, ça se passe vite, mais tout est clair; elle accepte de m’accompagner pour faire des visites pour inviter les gens à l’Alliance. C’est extra! Je suis supposé travailler à l’aéroport dès 6 h 30 demain matin, mais il me reste quelques heures de congés de maladie.

– Il faut y aller demain ou vendredi parce que, après ça, les gens auront leur chèque et ils vont courir partout.
– Oui, Monique, demain 9 h, je viens te rejoindre ici.

Charlotte et Sylvain collaborent à l’occasion pour des tâches : déneigement, menus travaux, faire une soupe pour une réunion du comité pastoral. Il semblerait qu’ils aient quelques difficultés personnelles, ce serait une bonne chose qu’ils viennent tous les deux à l’Alliance. J’ai l’intuition que ça leur ferait grand bien. Je les trouve dans leur maison et leur présente le projet, sur un ton solennel, en insistant sur le fait que je tiens à les inviter personnellement. La retraite se déroule du dimanche soir au vendredi midi. On y travaille sur les principales blessures de l’enfance. Le lieu est magnifique, et l’équipe nous accompagne vraiment bien. Charlotte et Sylvain ont l’air surpris de mon invitation, mais il semble que ma présentation ait eu de l’effet; en quelques secondes, ils sont en joie tous les deux. « Oui, on y va! Ça va nous faire du bien. » Leur enthousiasme m’encourage. Demain matin, je poursuivrai la tournée avec Monique.

Quelques membres de la famille à l'église Saint-Georges | Photo : Sébastien Lafontaine
Quelques membres de la famille rassemblés à l’église Saint-Georges | Photo : Sébastien Lafontaine

À la chapelle, quelques membres de la famille sont rassemblés pour veiller au corps. Je me recueille un moment auprès de la dépouille. Deux de ses filles l’entourent avec leurs enfants. La défunte aimait peindre, ils ont apporté sa peinture et en décorent le cercueil. La scène est magnifique, la chapelle devient le prolongement de leur maison. Je poursuit ma tournée des lieux. Au sous-sol, je trouve quatre grands ados, l’un est le fils de la défunte, environ 15 ans. Il y a quatre enfants près de leur mère, et quatre ou cinq petits enfants. Aujourd’hui, nous prierons le chapelet avec la famille, Monique va arriver bientôt. Peut-être, ce printemps, aurons-nous un enterrement conjugal : Rose-Alice et son mari en même temps…

À Lac-Simon en hiver | Photo : Sébastien Lafontaine
À Lac-Simon en hiver | Photo : Sébastien Lafontaine

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