Image en bandeau : Bancs de salle de cinéma | Photo : Denise Jans/Unsplash
Il y a des films qui bouleversent sans hausser le ton. Sewâtsiwin — Ils sont sacrés, de la cinéaste abénakise Kim O’Bomsawin, appartient à cette catégorie rare. Dès les premières images, un père et ses enfants marchent dans la neige, rient, écoutent. Rien d’extraordinaire en apparence — et pourtant, tout devient essentiel.
O’Bomsawin signe ici une œuvre lumineuse sur la spiritualité du lien, un film qui ouvre des fenêtres sur la réconciliation entre science et foi, médecine et traditions. Entre la chronique et le documentaire, elle fait du silence un langage et de la différence, une grâce.
Un père, ses fils et un mot qui guérit
Le fil du récit, c’est Grant Bruno, chercheur en santé publique et membre de la Nation crie de Maskwacîs, en Alberta. Père de quatre enfants, dont deux garçons autistes, il cherche à rapprocher deux mondes qui se méconnaissent trop souvent : les savoirs autochtones et la recherche occidentale sur l’autisme.
Chez les Cris, Sewâtsiwin signifie « ceux qui sont sacrés ». C’est ainsi que Bruno et sa communauté perçoivent les enfants autistes : non pas comme des êtres à réparer, mais comme des messagers spirituels, des enseignants silencieux qui rappellent à chacun la valeur de la présence.
Dès que l’enfant autiste est mis au centre, la caméra, placée à sa hauteur, capte sa vision du monde : les détails, la beauté, tout ce qui existe. Elle montre aussi son visage, qui parle bien davantage que ses mots, plutôt rares.

Ce film, d’une douceur contemplative, ne cherche pas à expliquer mais à faire voir, à faire ressentir. Anders, attentif au moindre son, devient le symbole d’une écoute perdue que nous devons réapprendre.
La spiritualité crie s’enracine dans la relation avec la terre, le vent, les animaux, les cycles du monde. Même la chasse devient porteuse d’un respect sacré du don de la création. Ainsi, chaque plan semble respirer avec la nature, comme une prière silencieuse. La caméra devient un instrument de contemplation du réel.
Et c’est là que l’œuvre touche à l’universel : elle rappelle que chaque être humain porte un souffle de vie qui le relie à plus grand que lui — qu’on l’appelle Esprit, Créateur ou mystère.
L’autisme comme un don
Dans le monde occidental, l’autisme est souvent perçu comme un trouble à diagnostiquer. Sewâtsiwin renverse cette perspective. Pour Grant Bruno et les Aînés cris, l’enfant autiste voit autrement. Il perçoit le monde à travers une sensibilité unique, reliée aux rythmes de la nature et aux silences habités.
Cette vision trouve un écho particulier dans la tradition de L’Arche, que j’ai eu la chance de côtoyer. Là aussi, les personnes vivant avec un handicap transforment la communauté par leur seule présence. En les plaçant « au centre », on découvre qu’elles sont porteuses d’un mystère qui nous dépasse. Elles rappellent que toute personne est une histoire sacrée.
Je croyais naïvement que cette vision du plus petit venait de L’Arche et de son fondateur. Je découvre, ému, qu’elle s’enracine dans la sagesse millénaire des Premiers Peuples.
O’Bomsawin nous le montre avec délicatesse : la dignité humaine ne dépend ni des capacités ni de la conformité, mais de la présence aimante qui circule entre les êtres.

Briser les préjugés, réparer le lien
Sous ses images paisibles, le film aborde aussi un sujet brûlant : les préjugés envers les parents autochtones, particulièrement lorsque leurs enfants présentent des défis particuliers.
Trop souvent, le mode de vie, l’isolement et les traumatismes ont été pris à tort pour des signes d’incompétence. De nombreuses familles ont vu leurs enfants leur être retirés pour des raisons où l’absence de soutien professionnel a été confondue avec de la négligence.
O’Bomsawin ne fait pas de plaidoyer frontal. Elle laisse parler les gestes, les visages, les silences. Ses images disent tout : un père qui rit dans la neige avec ses fils, un enfant qui effleure un tambour avec respect, un oncle qui enseigne à dépecer un animal avec déférence, une mère qui prie au son des hochets, les danseurs de toutes les générations qui défilent au rythme des tambours.
Ces scènes rappellent que la parentalité est un sacrement de présence, et que chaque enfant est un don de Dieu.
Réconciliation par les regards
Sewâtsiwin ne parle pas de réconciliation comme d’un programme politique, mais comme d’un chemin intérieur : réconciliation avec soi-même, avec la différence, avec le monde invisible.
O’Bomsawin fait confiance à la lenteur, à la parole des Aînés, à la beauté du silence — là où le cœur commence à entendre autrement.
Cette démarche rejoint profondément la conversion du regard que propose l’Évangile : « Heureux les cœurs purs, car ils verront Dieu. » (Matthieu 5, 8)
Rencontrer Dieu dans l’autre, surtout dans celui qui bouscule nos normes, c’est peut-être l’acte le plus révolutionnaire qui soit.
Le film se conclut sur une phrase d’une simplicité bouleversante. Grant Bruno regarde ses enfants neuroatypiques jouer et murmure : « Ils m’apprennent à être un meilleur être humain. »

Pour aujourd’hui, pour nous
Regarder Sewâtsiwin, c’est accepter d’être déplacé. C’est reconnaître que la vérité ne se dit pas toujours dans les mots de notre tradition, mais qu’elle peut s’enrichir d’autres sagesses.
C’est entendre, dans la voix d’un père cri et le regard d’un enfant autiste, un appel universel : chaque vie est sacrée.
Pour notre société, encore marquée par le mépris et la méfiance, O’bomsawin propose un chemin : la différence n’est pas une menace, mais la révélation que les peuples, les cultures et les croyances peuvent se rencontrer sans se nier.


Jocelyn Girard publie des articles dans plusieurs médias. Titulaire d’un doctorat en théologie, il pousse sa quête de réexpression de la foi dans un contexte culturel devenu moins perméable aux inspirations chrétiennes. Avec sa famille, il a vécu dans deux communautés de L’Arche, en France et à Montréal, son couple ayant adopté cinq enfants dont deux présentant une déficience intellectuelle. Après 10 ans de service au diocèse de Chicoutimi, il œuvre dans le monde des technologies de l’information, d’où il espère contribuer à l’éveil des solidarités vitales pour l’avenir de l’humanité.

