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« Soleils Atikamekw » : redonner vie et parole aux oubliés

Image en bandeau : Bancs de salle de cinéma | Photo : Denise Jans/Unsplash

« Manawan, 1977. Un véhicule tombe dans une rivière près d’une communauté autochtone. Deux Québécois blancs s’en tirent, mais cinq Atikamekw perdent la vie. Si la police conclut à un accident, pour les familles des victimes, des questions demeurent sans réponse. Film choral, récit historique et poétique, Soleils Atikamekw est librement inspiré des rêves, impressions et souvenirs des proches des victimes. Réalité et fiction se rejoignent alors dans un film bouleversant sur le deuil, l’injustice et la mémoire. » (synopsis) Une critique du film Soleils Atikamekw de Chloé Leriche (2024) par Frédéric Barriault.

Pour son troisième long-métrage, la cinéaste Chloé Leriche a choisi de braquer les projecteurs sur une sinistre affaire oubliée par l’immense majorité des Québécoises et des Québécois, mais dont les plaies sont encore vives dans la communauté Nehirowisiw de Manawan. En 1977, un groupe de jeunes atikamekw montent à bord d’une camionnette conduite par deux jeunes hippies montréalais venus faire la fête en pleine forêt, dans la région de Lanaudière. L’alcool coule à flots, on boit, on s’enivre et on rit. Puis survient le drame : le véhicule dérape, sombre dans la rivière, puis coule comme une roche jusqu’au fond. Jusque-là, on croit se trouver devant une « histoire de brosse qui a mal viré », comme le dira de façon méprisante le policier appelé à « faire enquête » sur la tragédie. Si ce n’est ce « détail » embarrassant : le conducteur de la fourgonnette et son comparse, Blancs comme le lait, ont « miraculeusement » survécu à la noyade qui a fauché la vie de cinq jeunes atikamekw.

« Derrière » cette sinistre affaire, c’est le visage hideux du racisme systémique qui se révèle. Hydre à sept têtes, ce racisme est partout présent dans ce film aussi douloureux que thérapeutique de Chloé Leriche. D’abord, dans le mépris des policiers apparemment venus « enquêter » sur cette affaire – une enquête mort-née, les constables semblant pressés de boucler le dossier, interrogeant les conducteurs blancs avec complaisance, et ne se donnant pas même la peine d’interviewer les membres de la communauté de Manawan. Alors que Marcel, traducteur au Palais de justice pour les Atikamekw, a offert ses services aux policiers, afin d’agir à titre de guide et d’interprète. Révélant avec force ce que plusieurs sociologues qualifient désormais de racisme systémique, de privilège blanc et de biais inconscients. Ou pour le dire plus crûment : révélant que la vie d’un « Indien » est jugée de moindre valeur que celle d’un Blanc aux yeux d’un trop grand nombre d’intervenants sociaux. Comme l’ont hélas attesté la mort scandaleuse de Joyce Echaquan, de même que les travaux de la Commission Viens.

Revenons à Manawan, en 1977. Pour la communauté atikamekw, ce sera un dur, un très dur lendemain de veille. Notamment pour les proches des victimes. Le cri étouffé, puis libéré avec puissance, par la mère de Denis, l’un des jeunes noyés, est à fendre l’âme. Ce cri, c’est bien davantage que celui d’une mère éplorée et d’une femme atikamekw traumatisée : c’est aussi une « parole » de libération devant le silence aussi absurde qu’assourdissant des institutions publiques. Là loge le principal mérite de cet excellent film : redonner la parole à celles et ceux qui n’ont pas été écoutés ni traités avec respect et considération par ceux dont le mandat est apparemment « de servir et de protéger ». Parole libérée, donc, ne fût-ce que par la bouche d’actrices et d’acteurs. Qui plus est, dans la langue du peuple Nehirowisiw. Et par une talentueuse distribution d’actrices et d’acteurs atikamekw, qui redonnent parole et vie à ces jeunes qui n’ont d’ailleurs jamais été oubliés par leurs parents, leurs proches et leur communauté.

Naviguant entre silence mystique, douleur indicible et parole libérée, la caméra de Chloé Leriche accompagne la communauté de Manawan dans sa difficile quête de réponses auprès des « autorités blanches », de même que dans son difficile processus de deuil. Exercice d’empathie communiant à cette expérience universelle qu’est celle de la mort et de la tristesse. Si ce n’est que ces trépassés et ceux qui les pleurent portent en eux des violences coloniales évoquées avec pudeur par la cinéaste. On y découvre aussi une communauté résiliente et tricotée serrée qui fait face à un drame collectif des plus traumatisants. Pour une petite communauté comme Manawan, voir cinq de « ses » jeunes mourir en une seule nuit a quelque chose de cataclysmique. Là aussi loge l’autre mérite de Chloé Leriche : ne surtout pas taire cette douleur, d’ailleurs magnifiquement incarnée – au sens théologique du terme – par la distribution de Soleils Atikamekw. Et, à ce chapitre, le personnage du Sauterre, le paysan et cavalier atikamekw, est édifiant par sa manière de « dire » sa souffrance et son mal-être, lui, le survivant du pensionnat. Dire sa souffrance et son mal-être, mais aussi les transcender, avec force et dignité.

J’ai aussi été profondément ému par l’esthétique visuelle de ce film. De même que par la spiritualité qui le traverse de part en part. La lumière, notamment, partout présente, dont celle du Soleil, auquel on murmure ici ou là quelques prières d’action de grâce. À la fois source de mort et porteuse de vie, l’eau est omniprésente dans le film, qui donne d’ailleurs une place de choix à l’expérience du sacré. Le vent est également très présent, transportant dans son souffle le chagrin, les prières et les paroles étouffées de la communauté. J’ai aussi été frappé par cet omniprésent bosquet de lupins, rappel de la force de la vie. Notons aussi les rituels métissés émaillant le long métrage, les croix et les chapelets catholiques cohabitant parfaitement avec les prières et les cérémonies traditionnelles atikamekw. Signalons, enfin, l’absence remarquée de l’Église et du prêtre catholique dans le long métrage de Chloé Leriche : la lentille de sa caméra nous montre bien, çà et là, l’église de Manawan, de même que des crucifix et des statues de la Vierge. Or tout se passe comme si la communauté trouvait ailleurs les ressources capables d’apaiser sa douleur. Y compris dans une relation directe, sans médiation ni intermédiaire avec le Créateur. S’il le faut, par le biais de quelques Ave récités pendant le chapelet.

 

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