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Sur les traces autochtones dans Charlevoix

L’île aux Coudres dans Charlevoix | Photo : Pascal Huot

Rarement évoquée, l’influence des autochtones dans la région de Charlevoix demeure largement méconnue. L’absence de réserve explique peut-être en partie pourquoi cette réalité est si peu mentionnée, étudiée ou mise en valeur. Ce coin de pays possède pourtant une longue histoire de relations avec diverses Premières Nations qui ont occupé le territoire pour la chasse, la pêche, les échanges commerciaux et les rencontres internations au fil des siècles.

Des fouilles archéologiques ont permis de confirmer leurs fréquentations saisonnières sur le territoire charlevoisien1. Leur présence est antérieure à l’arrivée des Européens, et bien avant les premiers peuplements sédentaires du XVIIe siècle de la région2. « Plusieurs sites sont des lieux d’établissement saisonnier pour les Amérindiens. En plus de l’île aux Coudres, il y a la pointe aux Alouettes près du Saguenay, Port-aux-Femmes sur la rivière Noire, l’embouchure de la rivière Malbaie et Petite-Rivière. Les Amérindiens empruntent aussi des sentiers à travers la forêt3. » Ce territoire constitue également un espace de contact important entre populations autochtones et allochtones. Toutefois, les déplacements forcés et la réorganisation territoriale ont progressivement éloigné ces communautés de leurs espaces d’occupation traditionnels.

Bien que discrète dans la mémoire collective, leur présence est indubitable. Pourquoi ne pas revisiter deux endroits de la région et explorer les indices de leur passage? Leurs traces seront-elles toujours visibles?

Pointe-au-Pic

La jetée du quai de Pointe‑au‑Pic, La Malbaie | Photo : Pascal Huot
La jetée du quai de Pointe‑au‑Pic, La Malbaie | Photo : Pascal Huot

Le quai de Pointe‑au‑Pic constitue un lieu hautement significatif dans l’histoire des interactions entre populations autochtones et les allochtones de passage. Construit en 1853, ce quai de La Malbaie devient rapidement un espace de contact privilégié entre les touristes de la Croisière du Saguenay et les membres des Premières Nations. À leur arrivée, les passagers de ces luxueux navires4 sont accueillis par des artisans, principalement des Innus et des Hurons-Wendats, qui leur proposent fourrures, paniers d’osier et canots d’écorce, perpétuant ainsi des savoir‑faire ancrés dans leurs traditions matérielles. Le cliché touristique ci-dessous, ancêtre de la carte postale, montre des cabanes en bois et en écorce de bouleau fréquentées par les touristes en villégiature à La Malbaie. L’artisane au travail témoigne de l’authenticité des canots d’écorce, des paniers et des boîtes murales5.

Campement amérindien à La Malbaie, [vers 1900] | Archives nationales à Québec, Fonds J. E. Livernois Ltée, (03Q,P560,S1,P178), Photographe non identifié.
Campement amérindien à La Malbaie, [vers 1900] | Archives nationales à Québec, Fonds J. E. Livernois Ltée, (03Q,P560,S1,P178), photographe non identifié.

Au XXᵉ siècle, la présence autochtone dans ce secteur se manifeste également par l’établissement, dès 1916, d’un commerce d’artisanat fondé par deux membres de la nation huronne‑wendat, Marie‑Christine Sioui et Joseph‑Edmond Chantal. Leur boutique, connue sous le nom de Chez Chantal, offre aux visiteurs un accès direct à l’artisanat autochtone, mais aussi la possibilité de louer des cannes pour la pêche à l’éperlan, une pratique populaire sur le quai. Ce lieu devient ainsi un espace où se croisent économie touristique, traditions et dynamiques culturelles en transformation6.

Île aux Coudres

Un marsouin | Photo : Pascal Huot
Un béluga (appelé «marsouin» à l’Île aux Coudres) | Photo : Pascal Huot

Tous s’accordent pour confirmer la présence des Premières Nations sur l’île aux Coudres et ses environs. Leur legs est indéniable, pensons seulement à la pêche à la fascine7, une technique qu’ils ont transmise aux insulaires. Toutefois, dans le célèbre film Pour la suite du monde8 de Pierre Perrault, l’évocation que la pêche aux marsouins serait en fait un héritage autochtone crée la controverse :

Léopold Tremblay : Tu le penses peut-être… papa, que c’est les sauvages qui l’on inventé! (Il désigne l’enclume et le marteau qu’on ne voit plus mais qu’on entend.) Mais tu vois ce que c’est qu’on fait aujourd’hui : on fait des lances. Tu penses-tu que les sauvages étaient organisés comme nous autres pour prendre du marsouin… toi? Penses-tu que les sauvages avaient des lances comme on a des lances aujourd’hui?9

Sur l’Île aux Coudres, durant les années 1960, la question des origines de la technique de la pêche aux marsouins ne fait pas consensus!

Pourtant, il ne fait aucun doute que les autochtones chassaient le marsouin : « L’huile de marsouin est fort recherchée par les Amérindiens. Ils chassent ce mammifère dans le secteur de l’île aux Coudres, au harpon ou encore avec des filets tendus dans le fleuve10. » De plus, l’anthropologue Jacques Le Querrec souligne la découverte d’anciens chicots de harts11 que les premiers colons disent avoir retrouvé : « Cette technique de pêche est très ancienne et fut probablement mise au point par les Amérindiens. La Tradition orale insulaire rapporte que les sauvages venaient tendre de la même manière, tous les étés, une pêche dont les premiers colons ont retrouvé les chicots de harts et donc le tracé12. »

De nos jours, le legs autochtone est bien reconnu, comme en témoigne le guide touristique officiel de l’île : « Aujourd’hui, certaines pratiques se sont perdues, mais la culture maritime demeure ancrée dans l’identité insulaire. Le documentaire Pour la suite du monde, réalisé par Pierre Perrault et son équipe, a immortalisé cette tradition dans l’un des plus grands chefs-d’œuvre du cinéma québécois. On y découvre notamment la pêche aux marsouins, héritée des Premières Nations et pratiquée autrefois sur l’île13. »

Détail de la sculpture d’un pêcheur plantant une hart pour tendre une pêche aux marsouins au Parc de la roche à Caya (Pêche aux marsouins) à l’Île aux Coudres | Photo Pascal Huot
Détail de la sculpture d’un pêcheur plantant une hart pour tendre une pêche aux marsouins au Parc de la roche à Caya (Pêche aux marsouins) à l’île aux Coudres | Photo Pascal Huot

Si l’exploration de ces deux endroits confirme l’influence des populations autochtones dans la région, leur mémoire semble avoir disparu des noms de lieux. En effet, comme le confirme le géographe Guy Lamarre dans son ouvrage Charlevoix de monts, de caps et de rivières14, la couche toponymique autochtone sur le territoire charlevoisien s’est étiolée au fil du temps. Mais certains noms persistent, comme le lac Tintin qui, sans commémorer le héros de la bande dessinée créée par Hergé, constituerait plutôt une dérivation du mot huron-wendat  tintian signifiant « gélinotte huppée15».

Pour explorer encore davantage les traces laissées par les Premières Nations dans la région, la Revue d’histoire de Charlevoix a consacré un numéro thématique sur la Présence autochtone dans Charlevoix16, « démontrant que, malgré le peu de recherches sur le sujet à ce jour, la présence autochtone a fait et fait encore partie de notre héritage régional17. »

Pour aller plus loin

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