Image en bandeau : Rassemblement au site de transmission culturelle ilnu Uashassihtsh, à Mashteuiatsh, 30 septembre 2024
| Photo : Robert Jacques
Du 28 septembre au 3 octobre dernier avait lieu un pèlerinage en terres autochtones organisé conjointement par l’agence de voyages Spiritours et Mission chez nous, une première du genre. Chantal Jodoin, adjointe à la direction nouvellement arrivée dans l’équipe de Mission chez nous, y a participé, plongeant ainsi pour la première fois dans une expérience personnelle plus qu’enrichissante de rencontre et de dialogue avec des membres des Premiers Peuples.
Le 3 septembre dernier débutait pour moi une nouvelle aventure professionnelle : je faisais mon entrée dans l’équipe de Mission chez nous. En ce qui me concerne, le défi à relever se situait et se situe toujours par rapport à une des clientèles desservies par l’organisme : les Premiers Peuples, puisque je les connais peu.
Comme tous les Québécois, j’ai suivi des cours d’histoire où on présentait les Premiers Peuples comme étant des acteurs importants dans la traite des fourrures avec les colons. En plus de leur rôle de l’époque, on m’avait parlé de leur mode de vie : certains étaient nomades, d’autres sédentaires. Ces derniers avaient aidé les colons français à se défendre contre les Iroquois et les Anglais. Ensuite, les Autochtones ont disparu de l’histoire.
L’actualité m’a ramené à eux par le biais de trois événements : la crise d’Oka (été 1990, j’avais 15-16 ans et j’étais peu au fait des enjeux), la mort de Joyce Echaquan à l’hôpital de Joliette en septembre 2020 et la découverte des tombes anonymes sur les sites d’anciens pensionnats dans l’Ouest canadien à l’été 2021. J’arrive donc au sein de cette équipe avec peu de connaissances sur les Premiers Peuples.
Afin de m’outiller un tant soit peu, Mission chez nous m’a proposé de vivre un pèlerinage en terres autochtones dont l’organisme a collaboré à l’organisation et qui s’est tenu du 28 septembre au 3 octobre dernier. Ce projet a été proposé par le père Ghislain Paris, o.p., et organisé par l’agence de voyages Spiritours. Cette expérience s’est avérée pour moi une des plus enrichissantes que j’ai pu vivre et, surtout, une des plus chargées émotivement.
À mes yeux, le summum de ce pèlerinage a eu lieu les 30 septembre et 1er octobre.
Le 30 septembre, Journée nationale de la vérité et de la réconciliation, nous allons à la rencontre de la communauté de Mashteuiatsh. Premièrement, nous assistons à la messe présidée par l’abbé Jean Gagné qui, dès l’homélie, d’ailleurs disponible sur notre site Web, rend compte des gestes regrettables posés par nos gouvernements qui ont adhéré à des idéologies colonialistes et dont des membres de l’Église se sont faits complices. Ensuite, une marche a eu lieu. Autochtones et allochtones avançant ensemble, côte à côte, de l’école secondaire de Mashteuiatsh, sur le site de l’ancien pensionnat de Pointe-Bleue, au site de transmission culturelle Uashassihtsh. Au départ, comme à l’arrivée, des témoignages livrant l’histoire personnelle de quelques autochtones arrachés à leur famille dès le plus jeune âge, sont présentés. Nous avons aussi droit à un moment d’espoir, notamment par le témoignage d’une future kukum, tellement fière de sa fille qui fera d’elle une grand-mère malgré tout ce qui a été vécu.


Le 1er octobre, nous nous rendons de nouveau sur le site Uashassihtsh où nous allons à la rencontre du peuple innu. Nous sommes reçus par Stacy Bossum, un jeune d’origines crie et innue père de 4 enfants, qui nous accueille avec café et banique (pain traditionnel autochtone) sous le shaputuan (tente longue). Là commence un échange des plus enrichissants où nous apprenons l’importance et le respect accordés aux éléments de la nature par le peuple innu, abordons des notions sur le territoire, découvrons comment se fait la chasse et comment fonctionne un conseil de bande, et prenons conscience du défi qu’ont à relever les jeunes familles qui veulent renouer avec les traditions innues, etc.
En effet, par le témoignage de Stacy, je constate que le retour aux traditions se fait difficilement pour les jeunes Innus et, possiblement, pour tous les jeunes Autochtones des onze nations habitant sur le territoire aujourd’hui connu comme le Québec. À cause des pensionnats, il y a eu coupure dans la transmission du savoir. Les parents des plus jeunes, comme ceux de Stacy, ont été arrachés à leur famille dès le plus jeune âge. La transmission du savoir-faire traditionnel, et du rôle parental notamment, a donc été rompue. Pour qu’ils puissent renouer avec leurs racines, il s’avère donc nécessaire que les plus jeunes se tournent vers les anciens de leur communauté, quitte même à aller à la rencontre des autres nations autochtones pour retrouver ces savoirs.

Durant cet après-midi du 1er octobre, Doris, une tante de Stacy, est venue témoigner de l’impact que son passage dans un pensionnat a eu pour elle et les membres de sa famille. Dès l’âge de 6 ans, on est venu la chercher. Son témoignage, authentique, factuel, relatant ce qu’elle et sa famille ont vécu, n’a laissé aucun pèlerin indifférent. Elle nous fait également part qu’avant de nous rejoindre, elle est passée par Mistissini et qu’elle en est encore bouleversée. La veille, on inhumait une fillette qui avait, au pensionnat, partagé la même chambre qu’une des soeurs de Doris. On venait de rendre à ses parents, 60 ans plus tard, cette jeune enfant de la nation crie, décédée à l’âge de 9 ans au pensionnat de La Tuque et qui avait été exhumée du cimetière de cette ville pour enfin retrouver sa place parmi les siens.
Ce qui me touche le plus dans son témoignage, c’est qu’elle affirme raconter tous ces faits non pas pour que nous nous sentions coupables mais plutôt pour que cette horreur ne se produise plus jamais. Aucun être humain ne mérite de vivre une telle souffrance.
Je dois avouer que, même si ces faits se sont produits avant mon existence, même si je n’ai jamais pris moi-même part à toutes ces actions, il est difficile d’entendre ces témoignages sans ressentir une certaine culpabilité, de constater que d’autres aient agi ainsi. Une question monte en moi : mes ancêtres auraient-ils été complices de ces actions colonialistes ?
À la suite de ce partage, un cercle de la parole est entamé. Chaque personne est invitée à exprimer ce qu’elle ressent, sans se faire interrompre. Pendant le déroulement de ce cercle, j’ai été témoin de la plus belle des demandes de pardon.

Parmi les pèlerins, plusieurs prêtres et une religieuse sont présents et écoutent. Personne n’est indifférent à tout ce qui est témoigné. Or, parmi nous se trouve un évêque émérite qui a longtemps œuvré en Papouasie-Nouvelle-Guinée, auprès de la population de sa région adoptive. Son tour venu, il s’est exprimé en peu de mots. Tout s’est fait par des gestes. Il a simplement demandé l’autorisation de s’approcher, s’est mis à genoux, a embrassé les deux mains de Doris et lui a demandé pardon en son nom et au nom de l’Église.
Il est difficile de mettre des mots sur une telle expérience vécue. Malgré ce geste, rien n’est effacé et les actions passées sont irrémédiablement inscrites dans l’Histoire, notre histoire. Notre agir du passé a encore des répercussions aujourd’hui, notamment par le déracinement subi par les Premiers Peuples. Mes brèves rencontres avec les autochtones des communautés innue, wendat ou abénakise m’ont permis de rencontrer des gens extraordinaires, passionnés, habités d’une très grande résilience et qui cherchent à s’enraciner à nouveau dans la terre foulée par leurs ancêtres afin de retrouver leur identité, leur langue, leur culture. Ils pourraient nous en vouloir et fermer leurs portes à notre passage. Pourtant, nous avons été accueillis à bras ouverts. Les personnes rencontrées se faisaient une joie de partager avec nous leurs légendes, leur histoire, leurs connaissances et, patiemment, défaisaient nos préjugés afin que nous puissions réellement aller à leur rencontre.

Je n’étais plus la même personne à mon retour. J’ai vécu plusieurs déplacements intérieurs et je constate que j’ai encore beaucoup à apprendre. Je n’en suis qu’au début de l’aventure.
Depuis plusieurs années, je porte un questionnement, toujours sans réponse. Comment ces actions ont-elles pu se faire ? Comment l’Église a-t-elle pu en être complice ? Comment des hommes et des femmes consacrés à Jésus-Christ, dont le message central est d’aimer son prochain, ont-ils pu accepter de participer à un tel système déshumanisant ?
Quand j’ai entendu parler, pour la première fois, de l’histoire des pensionnats, j’étais directrice du Centre PRI (maintenant le Carrefour intervocationnel). Lorsque j’ai abordé cette question avec une religieuse qui avait été envoyée en mission dans un de ces pensionnats, son commentaire m’a marquée. Elle m’a dit qu’elle était bouleversée : jamais on ne lui avait dépeint le projet comme le faisaient les médias. Que si tel avait été le cas, jamais elle n’aurait pu être complice de ces méfaits et y participer.
Afin de mieux comprendre ce qui s’est passé, ne faudrait-il pas, un jour, faire aussi place à ces communautés religieuses impliquées dans le système des pensionnats pour qu’elles puissent faire part de leur point de vue et expliquer comment elles ont pu en arriver à jouer un tel rôle à l’époque ? Cela pourrait contribuer à éviter les raccourcis et, tout comme pour les Premiers Peuples, leur laisser aussi la possibilité de raconter leur pan de l’histoire. Ainsi, avec ce regard soucieux de libérer la vérité en tout lieu, nous pourrons, je crois, favoriser davantage les rapprochements et marcher, ensemble, vers une réconciliation véritable.

Chantal Jodoin est titulaire d’un baccalauréat en administration des affaires spécialisé en gestion des ressources humaines de l’École des hautes études commerciales et détentrice d’une maîtrise en théologie de pastorale de l’Institut de pastorale des Dominicains. Le 3 septembre 2024, Chantal a fait son arrivée chez Mission chez nous en tant qu’adjointe à la direction. Auparavant, Chantal a acquis une expérience en entreprises privées et, depuis 2004, œuvre en Église. Elle a occupé différents postes : en paroisses, à l’Œuvre des Vocations du diocèse de Montréal, au Centre PRI (maintenant le Carrefour intervocationnel) ainsi qu’à l’Assemblée des évêques catholiques du Québec (AÉCQ).
Tout en étant à Mission chez nous, Chantal continue de soutenir administrativement certaines paroisses du diocèse de Montréal. Elle s’investit d’une façon particulière auprès de la paroisse Saint-Bonaventure, qui a pris un tournant missionnaire en 2018. Son apport y est surtout sur le plan administratif bien qu’elle porte quelques dossiers en pastorale en ce qui a trait à l’évangélisation. Native de Chutes-Saint-Philippe dans la région de Mont-Laurier, elle affectionne particulièrement les randonnées en forêt, les grands espaces ainsi que la beauté des lacs et des rivières de notre province, surtout lors des belles journées d’automne.

