Image en bandeau : Tente à sudation, Jardin des Premières-Nations inauguré en 2001, Jardin botanique de Montréal | Photo : Claude Trudel/Le monde en images
En arrivant dans les communautés innues en 2014, j’ai découvert deux réalités à la fois profondément enracinées et étonnamment familières : un peuple attaché de manière naturelle à la famille, et des communautés imprégnées d’une culture et d’une spiritualité d’une richesse insoupçonnée. C’était en quelque sorte un déjà-vu, mais dans un autre univers. Observer les grands-parents entourés de leurs petits-enfants me ramenait à mon tout premier souvenir d’enfance, un moment fondateur partagé avec mon grand-père, décédé lorsque je n’avais encore que 3 ans.
Un souvenir fondateur avec mon grand-père
Je me souviens encore, avec une précision étonnante, de ces matinées où, avant de partir au marché, ma mère me confiait à ses soins. Nous restions là, assis en silence, pendant qu’il priait. Il rendait hommage aux ancêtres, invoquait la bénédiction du Créateur, parlait à voix basse à ceux et celles qui avaient marché avant nous. Ces moments sont restés gravés dans ma mémoire d’enfance. Pourtant, avec les années, ces pratiques se sont estompées dans ma vie. Le contact de mon peuple nigérian avec le christianisme avait creusé un fossé : entre ce qui était considéré comme chrétien et ce qui ne l’était pas, entre les ancêtres et l’Évangile. Dans la version du christianisme enseignée à mon peuple, toute relation avec les ancêtres était exclue, voire soupçonnée. Petit à petit, j’ai intériorisé cette rupture.

Arriver chez les Innus : un écho spirituel
Lorsque j’ai foulé pour la première fois le territoire innu, j’ai eu le sentiment de revenir chez moi, chez un autre peuple, certes, mais aux prises avec une même tension intérieure. J’y retrouvais cette fracture : entre leur belle spiritualité et la beauté du message du Christ. Entre la tente à suer (matutishan) et l’autel. Cette tension, je la connaissais bien. Et pourtant, quelque chose en moi résistait à cette division. Il m’a fallu du temps — du silence, de l’écoute, de la prière — pour commencer à entrevoir une réconciliation possible entre ma foi catholique et la spiritualité autochtone.
Les ancêtres, la sacralité de la terre, le lien invisible avec les êtres non humains, tout cela m’était familier. Dans mes souvenirs d’enfant, la voix de mon grand-père résonne encore : il priait les jours de la semaine, les appelant à être cléments avec son peuple. Quarante ans après sa mort, cette voix continue de m’habiter.
Deux spiritualités, un même cœur
Ma première question fut simple, mais exigeante : comment naviguer entre deux spiritualités? Peut-on réellement embrasser la spiritualité autochtone tout en restant catholique? Et, dans mon cas, en tant que prêtre?

Des femmes-passerelles vers la sagesse
De nature curieuse, et n’ayant crainte de poser des questions, j’ai commencé ma mission à Ekuanitshit en allant à la rencontre de celles et ceux qui vivaient cette double appartenance. Ce furent des femmes, d’abord, qui devinrent mes premières guides. Leur foi m’impressionnait : certaines allaient de la messe au matutishan, ou vice-versa, avec une paix intérieure et une liberté déconcertante.
Elles ont partagé avec moi leurs savoirs, me parlant du respect à accorder aux ossements de caribou, qu’on ne peut jeter n’importe comment, et des vertus spirituelles du foin d’odeur, de la sauge et du tabac. Elles furent les premières à me parler du « chemin rouge », non pas comme un renoncement à ma foi chrétienne mais comme une ouverture vers une compréhension plus incarnée de la prière et de la relation.
Plus tard, j’ai eu l’occasion d’échanger avec des aînés innus d’autres communautés. Tous me dirent, d’une manière ou d’une autre, qu’« être tous liés » n’est pas un slogan, mais une vérité profonde. Une invitation à élargir l’esprit et à entrer dans un cercle plus vaste de communion.
Dr Joe et la fusion des symboles
Aujourd’hui, je poursuis ce chemin à l’Université Saint-Paul à Ottawa, où je fais de la recherche en théologie autochtone. J’ai eu la grâce, au fil des années, de rencontrer — en chair et en os ou dans leurs écrits — de nombreux aînés qui m’ont aidé à approfondir cette cohabitation entre deux voies spirituelles.
Parmi eux, deux figures m’ont profondément transformé : l’aîné cri Dr Joseph Couture et l’auteur ojibwé Richard Wagamese.
Dr Joe, ancien missionnaire, avait cru, en retrouvant sa spiritualité autochtone, qu’il devait renier sa foi catholique. Il s’en est éloigné un temps, croyant à l’incompatibilité des deux mondes. Mais après une longue période de jeûne et de prière, le Créateur lui montra un autre chemin.
Il raconte un rêve marquant :
Pendant les heures les plus profondes de la nuit, un rêve revenait à plusieurs reprises. Il montrait une scène symbolique, simple et belle : à droite, un calice de messe orné de pierres précieuses, magnifiquement façonné; à gauche, une pipe sacrée en pierre rouge des Plaines, finement sculptée, avec la tige pointée vers le haut. Les deux objets avançaient lentement l’un vers l’autre, restant sur le même plan, jusqu’à se superposer parfaitement, sans que l’un efface l’autre. Ce mouvement de fusion s’est produit trois fois, pendant trois nuits consécutives. À la troisième répétition, une grande angoisse intérieure s’est dissipée1.
Ce rêve fut pour lui un appel clair : porter ensemble le calice et la pipe, sans contradiction. Une réconciliation née d’une écoute intérieure et d’une confiance confiante.
Wagamese et le langage du cœur
Cette même intuition, je la retrouve chez Richard Wagamese. Dans One Drum, il invite chacun, autochtone ou non, à entrer dans les cérémonies. Pour lui, il ne s’agit pas seulement de gestes symboliques, mais d’un alignement profond avec le rythme créateur de l’univers :
Une cérémonie est simplement une manière d’aligner notre énergie avec le grand courant d’énergie créatrice qu’est l’univers… Car la cérémonie a été créée pour nos esprits, pour nos cœurs. Elle a évolué afin que nous puissions la ressentir : le cœur suivant la tête dans le mouvement de la Création2.
Les chrétiens diraient : une manière de se relier au Créateur de l’univers. Mais ici, le cœur prend le pas sur la tête. Il devient le lieu d’un savoir incarné.
Tout est lié : de l’autel à la tente de sudation

Aujourd’hui, ma relation à la spiritualité est transformée. Les cérémonies me sont données comme des voies vers le Créateur, des espaces sacrés non seulement de prière, mais aussi d’apprentissage. Lorsque je suis dans la tente, je ne suis pas seul. Je suis en communion. Et le moi qui transpire et prie dans l’obscurité de la tente à suer n’est pas différent du moi qui se tient près de l’autel, devant Jésus eucharistique.
C’est aussi le même moi qui entre en relation avec mes frères et sœurs humains, et avec mes autres frères et sœurs non humains — les arbres, les pierres, les animaux, les vents.
Car, oui, tout est lié : de l’autel au matutishan.

Nnaemeka Ali est missionnaire oblat de Marie Immaculée. Il est Igbo du Nigéria et, après sept ans de service missionnaire auprès des communautés innues sur la Côte-Nord du Québec, il est désormais à l’Université Saint-Paul d’Ottawa, où il prépare un doctorat en théologie. Il est également professeur à temps partiel et associé de recherche au Centre sur les Églises et la vérité et réconciliation avec les peuples autochtones de la Faculté de théologie de cette université.

