Image en bandeau : Lire en nature | Photo : Ben White/Unsplash
Recension du livre Uashtenamu: Allumer quelque chose de Marie-Andrée Gill. (Éditions La Peuplade, Montréal, 2025, 128 pages)
Ce que j’admire particulièrement chez l’auteure dans l’ensemble de ce recueil, c’est sa capacité à préserver un regard pur que je qualifierais d’enfantin, au sens le plus noble du terme. Elle observe le monde avec cette innocence lucide qui accède aux vérités simples, à la manière d’un enfant qui, sans le savoir, fait de la philosophie et dépasse la sagesse prétendue des théoriciens instruits. « J’essaie d’écrire de quoi qui évoque notre arrêt sur la plage de Cap-aux-Oies. La beauté, c’est pas compliqué, elle est là quand elle est là. » (p. 62-63) Cette phrase résume à elle seule la spiritualité de la contemplation dont tout ce livre est imprégné : cette belle disposition à accueillir ce que l’on trouve devant nous, tout doucement.
Dans notre vie moderne bourdonnant de mouvements où chaque endroit est saturé de distractions, il devient difficile de nous arrêter pour respirer dans un esprit de méditation. L’auteure nous rappelle qu’il faut résister à ce rythme effréné, à ces pensées destructrices qui nourrissent l’inquiétude et les ruminations du regret. Avec ses mots, elle nous invite à ralentir afin de nous ouvrir à l’extraordinaire contenu dans l’ordinaire : « Regarder par la fenêtre : le monde qui passe en char dans la rue se dévisse le cou pour voir ce qui se trame ici. Un vent clair fait danser les feuilles et vient me caresser à travers la moustiquaire. Une belle journée pour étendre mon linge. » (p. 55) Ces lignes évoquent pour moi la pratique de la méditation, où nous dirigeons d’abord notre attention vers un point précis, puis nous la faisons s’élargir jusqu’à qu’elle se dissolve dans la vastitude. Peu à peu, nous recevons ainsi tout ce qui entre dans notre champ d’expérience.
L’intégration de tout ce qui se déploie autour de nous nous amène à apprécier combien notre existence se relie à celle des autres. « C’est peut-être ça le réel; là où il n’y a pas de frontières entre soi et le reste. » (p. 14) Cette vision d’interconnexion s’exprime d’ailleurs abondamment dans les communautés enracinées dans l’entraide et la bienveillance, où la famille élargie, les voisins et les amis forment un tissu vivant. Ce sentiment d’appartenance rappelle l’enseignement autochtone qui célèbre l’interdépendance de toute chose. Comme dans l’adage selon lequel « il faut tout un village pour élever un enfant », chaque être y conserve sa singularité tout en s’unissant harmonieusement à l’ensemble. « Tout le monde que j’ai déjà connu se retrouve dans mes rêves. Toutes mes relations sont là, la nuit, ensemble. Je suis vous, vous êtes moi : les cellules d’un même christie de grand corps qui n’a pas besoin de nom. » (p. 40)
Si tout est lié, comment s’y prendre pour cultiver un sens du détachement? L’auteure résout ce paradoxe avec une élégance apaisante. En reconnaissant notre vulnérabilité – ce qui fait que tout, même un événement lointain, peut nous toucher –, nous sommes conduits à accepter sereinement le fait que rien ne nous appartient vraiment. « Depuis toujours il y a de grands feux qui dévorent des forêts et qui orangent le ciel au complet. J’allume mon briquet. La flamme minuscule me rappelle l’illusion qu’on contrôle quoi que ce soit. » (p. 31) Cette citation nous invite à laisser tomber la notion que nous avons la moindre puissance ou capacité à nous accrocher aux biens sur cette terre. L’image, ici, nous renvoie à cette leçon spirituelle qui nous amène à comprendre que vouloir tout garder pour nous-mêmes, en nourrissant fortement nos attachements, ne mène qu’à la souffrance. Cependant, il faut noter que le détachement véritable n’est ni froideur ni indifférence. Il n’éteint pas la vie intérieure; au contraire, il diminue le poids du concept du « moi ». L’auteure nous invite à une tranquillité provenant de la souplesse à l’égard du moi – à nous délester de la rigidité pour mieux suivre le mouvement de la réalité. « Je ne suis plus moi; je suis toute. » (p. 32) Dans cette légèreté, la conscience s’ouvre et la paix se pose.
À tout lecteur en proie à un orgueil menant à l’isolement ou au désir de tout conserver pour soi, ce livre propose humblement de s’ouvrir à une contemplation qui finira par éveiller l’attention à la joie quotidienne, à la « petitesse » de la personne, à la fratrie de toute la création. Voilà qui allège le fardeau lié à l’attachement et appelle à lâcher prise avec la simplicité d’un enfant. Dans cette posture d’ouverture, la vie se révèle dans sa lumière, et l’âme, apaisée, apprend enfin à voir.

Helen-Rose Lam est une jeune femme d’origine chinoise résidant à Ottawa, où elle occupe le poste d’analyste en politiques au sein du gouvernement fédéral du Canada. Helen-Rose s’engage dans plusieurs initiatives communautaires avec les Premières Nations et elle contribue à la vie de sa paroisse Saint-Jean-Baptiste. Titulaire de deux maîtrises, elle connaît un assortiment de méthodes de recherche et d’évaluations quantitatives ainsi que qualitatives.

