Image en bandeau : Au bout de la route 138 Est | Photo : Kim Dumont/Un monde en images
Sébastien Lafontaine, intervenant œuvrant auprès des Anicinabek de Lac-Simon et de Kitcisakik, raconte son escapade de l’été 2009 en vélo, puis en auto sur la Côte-Nord. Avec lui, un repas, quelques épis de maïs, la « bécanique » deviennent autant de prétextes à des rencontres et à une présence signifiante peu importe où le vent souffle.
Au vieux moulin du Bic, l’eau ne tarit jamais; même en hiver, la rivière Bic court se jeter dans le havre du même nom, puis dans le fleuve Saint-Laurent. Durant l’été 2009, j’ai eu le privilège de loger à cet endroit magnifique, tenu par des artisans chaloupiers. D’un lieu merveilleux à un autre, j’ai pris la route à vélo vers Matane pour rejoindre des amis à Port-Cartier sur la Côte-Nord. Après une traversée de 70 km sur le Camille-Marcoux, qui relie Matane et Godbout, j’avais bien pris soin de me ravitailler en victuailles avant d’entreprendre les 120 km de route qui me mèneraient à Port-Cartier. Comme c’était la bonne saison, j’avais choisi quelques beaux épis de maïs à partager avec mes amis.
Une fois rendu à bon port, mes amis m’ont annoncé qu’ils s’étaient mis à un régime (Montignac) qui exclut le maïs. Ils m’ont offert de me prêter leur voiture pour prolonger mon périple au-delà de Sept-Îles. Je n’étais jamais allé plus loin que Port-Cartier. Quelle belle occasion de passer par Rivière-aux-tonnerres, Havre-Saint-Pierre et, pourquoi pas, filer jusqu’à Natashquan! En ce beau dimanche soir, après un bon repas en bonne compagnie, la route m’appelait. Dans le confort d’une auto, porté par les chansons de Leonard Cohen, de Jim Corcoran et Bertrand Gosselin, j’ai roulé toute la nuit. Mon voyage s’allongeait vers la Basse-Côte-Nord sans mon vélo. Après une escale repos à Havre-Saint-Pierre, j’ai enfin aperçu Natashquan.
Au-delà des repères
« Profond comme au large de l’île, doux comme une aile d’istorlet, loin comme l’Angleterre, je t’aimerai… », chante le poète. Je savais que le mot « vigneault » désignait ces installations pour faire sécher la morue, ou plus précisément les petits toits de bardeaux que l’on aménageait par-dessus les séchoirs. Autrement, je ne savais presque rien de ce bout de pays. On disait que la route s’arrêtait à Natashquan. Mais j’y suis, et il ne s’agit pas d’un cul-de-sac : la route se prolonge en gravier, jusqu’à Pointe Parent. Je marche un peu, avec mon tabac à pipe, accueilli par l’épitaphe du père Parent, o.m.i., et je fume, en Minganie, assis sur une pierre tombale.
Je devine que ce qui s’offre à mon regard à droite, avec le Golfe Saint-Laurent à gauche, est une communauté autochtone. Les dernier jours du mois d’août sont bons, brise et soleil m’accompagnent dans ce qui est peut-être ma première visite dans une « réserve ». Vêtu de mon pantalon de pyjama bleu ciel foncé et d’une chemise assortie, je porte mon sac de plastique blanc, bien résolu à partager mon repas. Tout au long de la nuit, derrière le volant, j’ai exploré des formules : « Bonjour, j’ai des maïs à partager, mais ils ne sont pas encore cuits… »; ou encore : « Bonjour, pourriez-vous faire cuire mes épis? On pourrait les partager… »; ou bien : « J’aimerais m’inviter à manger chez vous. Aimez-vous le maïs? »

Disposition du cœur
Dans cette communauté innue, se pourrait-il que quelqu’un porte le prénom de Zachée? Encore moins probable de rencontrer une Samaritaine près d’un puits. Toujours est-il que je marche en terre inconnue et que j’ai « besoin » de l’autre. Faut-il préciser que je me mets volontairement en situation d’avoir besoin, comme quand je fais du pouce. Si, au départ, j’ai acheté quelques épis à manger pour les partager avec mes amis, les circonstances « m’amènent plus loin ». Le paysage, aussi beau qu’il soit, ne suffit pas. Le maïs devient un merveilleux prétexte pour donner libre cours à un pur élan du cœur. Je me dispose à la rencontre, je ne sais pas encore avec qui. Et sans personne pour faire l’entremetteur, je fais confiance à la providence.
J’aperçois un bâtiment avec une grosse antenne sur le toit. C’est peut-être la radio communautaire locale. Y faire une annonce pour mon maïs? Après tout, je n’ai que douze épis. Et puis j’ai envie d’une rencontre un peu modeste. Avec mes sandales, j’aperçois des enfants sur la galerie, au bout de la rue. Un relent de timidité m’emboîte le pas, et je marche « en eaux profondes ». Ils sont là depuis des millénaires, mes ancêtres cherchaient une route vers l’Inde, il serait temps que l’on partage un repas.
– Allo, ta mère est tu là?
Sans me répondre, l’un des enfants entre dans la maison. Une femme se présente sur le perron.
– Oui ?
– Bonjour madame, j’ai un sac de blés d’Inde. J’peux-tu les faire cuire chez vous? Vous pourrez en manger, j’en ai trop pour moi.
– Entre.
Les enfants m’observent, 3, 5 et 6 ans environ. À l’intérieur, d’autres jeunes jouent à des jeux vidéo. Il y a bien trois écrans en marche. La femme dépose un grand chaudron rempli d’eau sur la cuisinière électrique. Je commence à éplucher mes épis. La maman apporte le beurre et le sel sur la table. Une fois les épis prêts, chacun passe se servir. Je suis resté quelques heures avec eux, échangeant quelques mots, mais surtout en silence.
Dans le magnifique album de Gilles Vigneault Le chant du portageur, j’avais appris l’expression « tshimishtanashkumitin », c’est-à-dire « merci beaucoup ». J’ai été incapable de dire quoi que ce soit. Pour quelle raison? Comme si le silence était gage d’accueil mutuel.
Je suis retourné vers la voiture, et j’ai repris la route du retour.
Du bout du chemin, la mer me paraissait plus belle. Tout ce qui s’offrait à ma vue portait l’étincelle d’une lumière intérieure, le rayonnement d’une belle et vraie rencontre.
L’inspiration d’une présence
Si je relate cette promenade là où s’arrêtait jadis la route 138 Est, c’est pour amener une réflexion sur un certain genre de présence. Être présent est un choix, et même un geste précieux. Jésus Christ nous l’enseigne. Un exemple bouleversant de l’intensité de présence de Jésus est ce moment où il a comparu devant Pilate et où le centurion l’a giflé. Jésus lui demande simplement : « Pourquoi m’as-tu frappé? » Mon aventure autour du maïs partagé est à mille lieux de cette gravité, mais Jésus est présent de tout son être, et c’est dans ce regard de paix, même envers celui qui le frappe, que je trouve mon élan pour aller vers l’inconnu. Non pas que je me prépare à recevoir des coups, mais plutôt que j’entends son invitation à avancer en eaux profondes. Plus haut, j’évoquais un certain Zachée, et une Samaritaine. Ces rencontres où Jésus se place en situation d’avoir besoin de l’autre sont une grande inspiration dans mon engagement missionnaire.
À Lac-Simon, au réservoir Dozois ou à Kitcisakik, j’observe comment l’Esprit saint peut être à l’œuvre afin de lui emboîter le pas. À Lac-Simon, une grande quantité d’enfants viennent à nous, certains ont un vélo la plupart du temps déglingué. Je me suis donc mis à réparer des vélos. Mon épouse Isabelle aide un enfant à relever sa selle de vélo ou à gonfler un pneu, et elle aime passer du temps dans la chapelle avec ces d’enfants qui s’abreuvent de sa présence bienveillante. Un jour, un enfant de 9 ans, très attentif à ce que faisais, m’a demandé : « Pourquoi tu fais ça? » Sa question était claire, je l’entendais en plein cœur : « Pourquoi es-tu en train de prendre soin de moi en rafistolant mon vélo? » Je lui ai tout simplement répondu : « Parce que je t’aime. » Tantôt un repas, ici la « bécanique » comme autant de prétextes à la rencontre.


