Image en bandeau : Participant·e·s au symposium annuel de NAIITS à Toronto | Photo : Shandy Browett
Le 22e symposium annuel de NAIITS, la North American Institute for Indigenous Theological Studies, a eu lieu du 5 au 7 juin 2025 à l’université Tyndale à Toronto. Il s’est déroulé sous le thème : « La voix des matriarches et des femmes en communauté ». Cette rencontre a été l’occasion d’une prise importante de parole de femmes de partout. D’autant que, pour les communautés autochtones, « la femme est au cœur de la vie. Elle est le cœur du peuple ». Compte rendu du rassemblement.
Du 5 au 7 juin 2025 s’est tenu à l’Université Tyndale1 à Toronto, le 22e symposium annuel de NAIITS, la North American Institute for Indigenous Theological Studies, sous le thème : « La voix des matriarches et des femmes en communauté2 ». Le rayonnement de NAIITS étant international, plus de 250 participants et participantes sont venus d’aussi loin que la Nouvelle-Zélande, l’Australie, les Philippines et Taiwan. L’Amérique latine était aussi représentée dans une foule composée principalement de Canadiens et d’Américains. Je note qu’une des conférencières est d’origine palestinienne, née à Nazareth. Sans qu’elle s’attribue elle-même une identité autochtone, il est intéressant de noter que des Palestiniens se considèrent comme autochtones en vertu de leur longue histoire et de leur lien avec la région qui remonte aux premières communautés chrétiennes apparues en Terre sainte3.

Purification, cortège et collation des grades
Le symposium a commencé le jeudi en fin d’après-midi avec un rite autochtone de purification (smudging) pendant lequel la fumée de la sauge qui brûle est balayée vers le visage et le corps à l’aide d’une plume d’aigle ou avec les mains. En soirée, le cortège d’honneur des directeurs, des professeurs et des diplômés, accompagné d’un chant autochtone au rythme d’un tambour, était particulièrement émouvant. Les allocutions, surtout prononcées par des femmes, étaient pertinentes et éloquentes. Trois étudiants ont obtenu leur doctorat et trois personnes, une maîtrise. Ce n’est qu’en 2021 que NAIITS a été pleinement accrédité pour offrir des cours de deuxième et troisième cycle. Jusque-là, les diplômes étaient remis par l’entremise d’institutions partenaires, dont Tyndale. Il y a actuellement 18 étudiants au doctorat.
La voix des matriarches et des femmes

Pendant un jour et demi, du vendredi matin au samedi midi, ce ne sont que des femmes qui ont pris la parole pour animer les rencontres et présenter des conférences. Pour les communautés autochtones, « la femme est au cœur de la vie. Elle est le cœur du peuple. Elle n’est pas seulement au foyer, elle est la communauté, elle est la nation, l’une de nos grands-mères. La femme est le fondement sur lequel les nations sont construites. Elle est le cœur de sa nation. Si ce cœur est faible, le peuple est faible. Si son cœur est fort et son esprit clair, alors la nation est forte et connaît sa raison d’être. La femme est au centre de tout.4 » Les voix des matriarches et des femmes associées à NAIITS ont été à la fois sensibles, pertinentes et empreintes de rigueur. Originaires de différents pays et de différents peuples autochtones, elles ont abordé plusieurs thèmes d’intérêts communs, toutes en invoquant des faits historiques et culturels qui leur sont propres.
Voici un survol des conférences offertes par ses femmes :
- En s’inspirant de l’histoire biblique de Hagar, la servante de Sarah et deuxième femme d’Abraham, Amy Allan (peuple choctaw aux États-Unis) a parlé du courage et de la résilience des femmes lors de la Piste des larmes, de 1831-1838, pendant laquelle plusieurs peuples autochtones, dont les Cherokees, ont été déplacés aux États-Unis.
- Une autre, Andrea Smith, a traité des généalogies de la théologie féministe autochtone comme résistance au patriarcat et au colonialisme.
- Shadia Qubti, Palestinienne, a fait remarquer que la parenté qui existe entre les peuples autochtones contient une dimension prophétique de rapprochements et de justice entre les nations au sein même d’un monde où les grandes puissances cherchent à se repositionner chacune selon ses intérêts propres.
- Irene Farnham, Maorie de la Nouvelle-Zélande, a cherché à redéfinir l’image de la femme maorie en colère à partir des témoignages de six femmes qui ont abordé comment elles ont fait face aux préjugés sexistes et raciaux pour atteindre chacune un bien-être spirituel et mental.
- Quatre femmes de Mindanao, aux Philippines, ont exprimé la résilience et le leadership des femmes autochtones de leur pays par leurs rôles au sein de leurs communautés, face à la tradition et en vue de la transformation.
- Shari Russell, directrice de NAIITS, et Anna Robbins, présidente du Acadia Divinity College en Nouvelle-Écosse où aura lieu le symposium de 2026, ont fait ressortir des principes de leadership nécessaires pour la construction d’un tipi, Bajiishka’ogaan en ojibwe, et leur relation avec la formation théologique.
- Nicole Brouwer a mis en valeur le rôle des matriarches dans la réconciliation, la décolonisation et la poursuite de l’Etuaptmumk (vision à deux yeux) en éducation et pour les organisations religieuses.
Tout au long du symposium, le niveau élevé d’érudition était palpable.
Les voix des femmes autochtones disparues et assassinées

D’autres voix étaient aussi présentes lors du symposium, celles des femmes et des filles autochtones disparues et assassinées au Canada. Dans l’entrée de l’université comme dans le couloir principal menant à la chapelle, des robes rouges pendaient sur les murs en souvenir de leur absence et comme appel à leurs esprits au sein de la communauté rassemblée. Cette installation artistique avait, comme complément à l’arrière de la chapelle, des tables consacrées à faire connaître ces femmes et ces filles. Il était aussi possible de choisir le nom d’une femme disparue à partir d’une longue liste afin de se souvenir d’elle en particulier et d’effectuer une recherche sur sa vie. J’ai choisi le nom d’Ashley Machiskinic. J’ai découvert qu’elle est morte le 15 septembre 2010 quand elle est tombée d’une fenêtre d’un hôtel à Vancouver à l’âge de 22 ans. Selon plusieurs articles consultés en ligne, il est possible qu’elle ait été poussée par la fenêtre par des trafiquants de drogues.
La voix des artistes autochtones au Québec
La reconnaissance des artistes autochtones au Québec comme au Canada est un phénomène récent. Il est vrai que l’artisanat autochtone et les sculptures inuites sont présents dans divers musées depuis des décennies, comme c’est le cas à la Guilde, rue Sherbrooke, à Montréal, qui mérite le déplacement. Pourtant, au cours des dernières années, des musiciens, des écrivains et des artistes autochtones de toutes disciplines sont reconnus au même titre que les autres des cultures dominantes. Toutefois, la dernière année 2024-2025 a été particulière par l’accueil d’artistes autochtones dans les grandes institutions culturelles à Montréal. Je note en particulier :
- L’exposition Alanis Obomsawin : Les enfants doivent entendre une autre histoire, présentée par le Musée d’art contemporain de Montréal (MAC), une rétrospective de son œuvre monumentale, avec plus de 50 films pour l’Office national du film (ONF).
- L’adaptation théâtrale du livre de Michel Jean, Kukum, présentée au Théâtre du Nouveau Monde (TNM).
- Alanis Obomsawin en entrevue avec Michel Jean à la Grande Bibliothèque.
- Enfin, l’Orchestre symphonique de Montréal (OSM) a clôturé sa saison avec la première mondiale de deux œuvres écrites, composées et interprétées par des artistes innus, mi’kmaq et métis, dont une de Ian Cusson, compositeur d’origine métisse de la baie géorgienne et canadienne-française, avec un poème de Natasha Kanapé Fontaine, et chanté par la soprano innue, Elisabeth St-Gelais.
Si les grandes institutions culturelles et artistiques du Québec accueillent les artistes autochtones afin de les entendre, qu’en est-il des grandes institutions religieuses, dont les grandes Églises et les facultés et instituts de théologie ? La théologie autochtone s’inscrit dans la validation de leur identité culturelle et la décolonisation de la théologie classique qui a avalisé le colonialisme. Notre responsabilité n’est-elle pas de nous consacrer à notre tour à la déconstruction de ce qui l’a justifié ? Ce sont les deux faces de la même pièce, celle de la réconciliation.

Je termine en citant un extrait du poème de Natasha Kanapé Fontaine mis en musique par l’OSM, Un cri s’élève en moi 5.
Un cri s’élève en moi et me transfigure. Le monde attend que la femme revienne comme elle est née : femme debout, femme puissance, femme résurgence. Un appel s’élève en moi et j’ai décidé de dire oui à ma naissance.
Je suis parce que je suis. Je dis je. Je sais donner la vie. Je suis féconde.
Le poème entre en moi comme un amant. L’univers entre en mon corps afin de continuer le mouvement du cycle vital. Tout est cercle. La terre. Les bleuets et les abricots. Le poème est le mouvement qui féconde.
Je suis le poème de l’existence.
Je sens tout. Les mémoires. Les blessures. Je vois tout. Le choc de la dépossession. Prendre la parole et soulager le fardeau. Le poids de la douleur. J’écris pour dire oui. À moi. Femme. Forcer les portes du silence. Assurer la trace. Redonner vie aux ombres, aux enfants brisés, à la parole qui ne sait plus dire oui. Qui ne sait plus se tenir. Qui ne sait plus tenir parole.
Je parle au vent et à la mer. Je suis cannibale prêtresse. Mangeuse d’horizons. J’offre un panier de fruits à la mer.
Je me souviens…

Pierre LeBel (MTh, Université Laval) est chercheur associé à l’IERTIMM (l’Institut d’étude et de recherche théologique en interculturalité, migration et mission) et membre de la Société canadienne de théologie. Il a dirigé Jeunesse en mission (JEM) Montréal de 1986 à 2019 ainsi que l’École de formation CULTURE URBAINE de 2006 à 2017. En France, il est membre de l’équipe de rédaction de l’association Témoins, « pour une culture chrétienne émergente » (temoins.com). Sa vocation est celle d’interpréter la foi et la spiritualité chrétienne au cœur de la société québécoise urbaine, laïque et postchrétienne, ce qui est la thématique de son blogue TranscendArts sur Facebook. Il est l’auteur du livre IMAGO DEI, devenir pleinement humain (2006).

