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Un diable en mocassins : Ma vie avec Grey Owl

Image en bandeau : Lire en nature | Photo : Ben White/Unsplash

Recension du livre Un diable en mocassins. Ma vie avec Grey Owl d’Anahareo (traduit par Catherine Ego; Montréal, Les Éditions du Boréal, 2025, 291 pages, coll. L’Œil américain)

Cette édition marque, pour la première fois, la traduction française intégrale par Catherine Ego du livre d’Anahareo intitulé Un diable en mocassins. Ma vie avec Grey Owl. Dans ce récit de vie chronologique, Anahareo (née Gertrude Bernard, 1906-1986) livre sa propre version de l’histoire conjugale qu’elle a partagée avec Archibald (Archie) Belaney (1888-1938), mieux connu sous le nom de Grey Owl (Chouette cendrée), sans doute le plus célèbre faux Autochtone du Canada, devenu un ardent défenseur de la faune et de la flore.

L’aventure s’ouvre avec une femme qui suit péniblement en raquettes un homme atypique encore étranger dans la forêt dense d’hiver, laissant sa plume s’imager : « La lune du Windigo éclairait mes pas en cette nuit glaciale. Les mélèzes claquaient comme des coups de carabine dans le froid cinglant. Voûtées, tordues, les petites épinettes noires ployaient presque jusqu’à casser sous le poids de la neige. C’était le milieu de l’hiver, à minuit, dans le nord du Québec. » (p. 19) Tout commence par une rencontre, à la fois fascinée et méfiante, entre une jeune femme d’ascendance mohawk de 19 ans et un trappeur-guide énigmatique se présentant comme un Indien, né au Mexique de père écossais et de mère apache. Dès leurs premiers échanges, l’auteure ne cherche pas à l’enjoliver. Elle raconte son arrogance, son goût pour la mise en scène, tout en avouant que, pour elle, « cet homme n’était alors rien de moins que l’incarnation de Jesse James, héros exaltant de ma jeunesse, fringant, extravagant et romantique Robin des bois d’Amérique » (p. 20).

S’ensuit une destinée unique et fascinante. Installés dans un modeste chalet, Archie lui enseigne la vie dans les bois. Lorsque deux petits castors orphelins, McGinty et McGinnis, croisent leur chemin pendant le relevage de leur ligne de trappe, ils les recueillent et les protègent. Comment résister à ces deux « boules de joies »! De cette intimité avec la nature sauvage et sa faune, Anahareo convertit lentement son trappeur endurci de mari à changer sa vision des choses et ainsi se développe leur engagement en faveur de la conservation environnementale. « - J’arrête la chasse au castor. Pour de bon » (p. 135). Après cette affirmation définitive d’Archie, ils doivent trouver un nouveau « gagne-banique ». L’homme « désormais président, trésorier, et membre unique de la Société pour le sauvetage du Peuple des Castors » (p. 135) devient auteur et conférencier, par subsistance certes, mais surtout pour faire diffuser son message écologiste.

Pour les besoins de sa cause naît une supercherie identitaire, tributaire des circonstances. Lors de sa première conférence, on dit à Archie : « Vous ferez fureur avec vos vêtements de chevreuil. » (p. 170) Puis, le titre d’un article le désigne ainsi : « Conférence sur la nature par un vrai Indien » (p. 202). À chaque nouveau livre, il devient de plus en plus « authentiquement indien » (p. 202), jusqu’à être complètement pris dans l’engrenage du spectacle : « Sauf que je n’y vais pas en tant qu’homme des bois. J’y vais en Indien : c’est ce qu’ils attendent de moi. » (p. 249)

De son côté, malgré les réticences d’Archie à la voir affronter des travaux d’homme, Anahareo demeure inflexible et poursuit son émancipation. Elle revendique sa liberté de femme frondeuse, jusque dans sa décision de devenir prospectrice dans un univers masculin. Son récit est une histoire d’indépendance qui n’a d’égale que son amour pour la forêt et les êtres qui l’habitent.

Leur vie commune s’achève le 15 novembre 1936. Trois ans plus tard, le décès d’Archie suscite de vives émotions, rapidement ternies dès le lendemain, avec la publication, le 14 avril 1938, d’un article dans le North Bay Nugget révélant la supercherie de sa fausse identité autochtone. Les éloges funèbres dithyrambiques se muent en accusations : « imposteur », « Barbe-Bleue des temps modernes », « charlatan », « mystificateur », « maître du canular » (p. 258), remettant en cause des années de plaidoyers pour la nature.

De la première édition de ses mémoires en 1940, où son éditeur lui demande de ne pas aborder la polémique liée à la fraude identitaire de son conjoint, à sa réédition en 1972, Anahareo profite de l’épilogue pour revenir sur cette controverse et clarifier les faits. Elle ne cherche ni à ériger Grey Owl en héros ni à le disculper complètement, mais à restituer la juste valeur de son engagement et de ses sacrifices pour la protection de l’environnement; là où son mensonge identitaire n’a jamais effacé les bienfaits de ses actions.

Ce récit, écrit avec honnêteté et puissance évocatrice, tout en conservant un regard lucide sur les faits et les émotions, dresse le portrait d’un couple hors norme, précurseur du courant écologique moderne.

 

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