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Wapke : les transformations technologiques au service de la justice sociale

Image en bandeau : Lire en nature | Photo : Ben White/Unsplash

Recension du livre Wapke, collectif sous la direction de Michel Jean (Stanké, Montréal, 2021, 216 pages).

Qu’est-ce que l’avenir nous réserve? On a beau évoquer mille et une visions dans notre imagination, le futur demeure un mystère constant, et ce, en ce qui a trait aux problèmes sociaux aussi. Le mot Wapke, dans la langue atikamekw, signifie « demain ». Ce livre comprend une collection d’histoires futuristes, qui se situent toutes dans plusieurs siècles. Elles mettent en scène des situations qui, d’un côté, soulèvent la possibilité de nouvelles menaces mais qui, de l’autre, scintillent de potentiel optimiste. Quant au bien-être des peuples autochtones, on y envisage des perspectives de guérison, qui peuvent l’emporter sur les voies menant à la destruction et à la déchéance.

Il ne faut pas minimiser le fait que les communautés autochtones vivent une réelle inquiétude par rapport au futur : elles craignent que les méfaits dont elles sont la cible se répètent de manière systémique. Les peuples autochtones ont raison de se méfier des institutions gouvernementales, d’où la présence de plusieurs mises en situation sombres dans ce livre. Par exemple, dans le conte intitulé « Les Couleurs de la Peau », de Jean Sioui, la Gendarmerie royale du Canada prend d’assaut les familles wendates, allant jusqu’à enlever leurs enfants pour les utiliser comme cobayes dans des expériences menées par des laboratoires médicaux. Une autre nouvelle, « Pakan » de Cyndy Wylde, parle d’un accroissement draconien de la surveillance des populations autochtones depuis la pandémie COVID-19, un phénomène qui cache un plan malveillant du gouvernement pour dépouiller les Autochtones de leurs droits. L’État aurait alors ordonné aux médecins d’insérer obligatoirement dans le corps de bébés autochtones des puces programmées qui provoqueraient des grossesses de père inconnu, empêchant ainsi ces enfants de s’inscrire au registre des Indiens.

Évidemment, l’auteur ne rejette pas l’idée que les avancées technologiques dans les domaines de la santé, de l’informatique, etc. risquent d’être utilisées à des fins haineuses si elles tombent dans les mains de sans-cœur et de toute personne qui travaille sous leurs ordres. Les effets de la prolifération de technologies sur la société dépendent largement de la volonté des décideurs qui détiennent le pouvoir. Par exemple, on sait que les communautés maories mettent en garde leurs membres contre l’adoption complète des nouvelles technologies, car le gouvernement néo-zélandais ne comprend pas leur hiérarchie sociale et le fonctionnement de leurs relations. La désinformation diffusée par un gouvernement à l’égard d’une population dite racisée se produit partout dans le monde entier. Dans le domaine du bien-être de l’enfance, on sait aussi que des gouvernements et des agents coloniaux ont produit des comptes rendus biaisés sur la façon dont certains parents pouvaient élever leurs enfants, ce qui a conduit, dans de nombreux cas, à des interventions et à des appréhensions disproportionnées chez les populations qui ont un revenu inférieur.

Toutefois, Wapke ne laisse pas les lecteurs sombrer dans le désespoir quant au sort des prochaines générations d’autochtones. Dans bien des récits, tels que celui d’Elisapie Isaac – « 2091 » –, les personnages font allusion à un jour lointain où le monde sera autrement, un monde où les injustices seront réparées, la réconciliation sera effective, voire où tous les peuples se dresseront fièrement. Dans « Pakan » de Cyndy Wylde, après l’écroulement de la planète actuelle, les peuples autochtones agiraient comme responsables du soin de la nouvelle terre d’abondance. On voit aussi, dans « Uatan, un cœur bat » de Joséphine Bacon, un élément positif, celui de la préservation des langues autochtones comme résistance victorieuse, une barrière impénétrable qui triomphe malgré les tentatives de la Couronne d’annihiler la richesse des traditions autochtones. Dans la vraie vie, des signes d’amélioration jalonnent déjà notre parcours. Pendant la majeure partie de son existence, l’Organisation des Nations Unies a généralement ignoré les préoccupations des peuples autochtones, jusqu’à un certain tournant – celui de la mise en œuvre de la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones en 2007. Avec le temps, il était devenu clair qu’un travail s’imposait pour tenter de mettre fin aux violations des droits de la personne perpétrées contre les Autochtones afin de mieux protéger leurs droits, tant individuels que collectifs. Le Canada a endossé cette Déclaration. D’ailleurs, depuis 1975, les traités modernes, qui consistent en des ententes conclues entre des partenaires autochtones et la Couronne, font partie de la Constitution. Ils témoignent de l’engagement de la Couronne, des provinces et des territoires à nouer des relations de nation à nation.

À l’ère de l’intelligence artificielle (IA), ces réflexions s’avèrent de plus en plus pertinentes. Bien que l’IA puisse ouvrir la voie à des processus favorisant le contrôle totalitaire, l’exploitation, la manipulation et l’oppression, elle est également en mesure de soutenir tout effort visant à accroître le respect envers la dignité des populations auparavant soumises à la maltraitance. Les récits de Wapke (notamment « Cecile » de Katia Bacon) font référence à une multitude de types d’information que les robots pourront saisir rapidement. Oui, il serait naïf de détourner le regard devant la question de la prolifération du harcèlement dans l’espace virtuel. Cependant, on peut tout de même apprécier la perspective de véritable progrès social à grande échelle appuyé par l’IA. Lorsqu’on jumelle une telle efficacité dans la collecte de caractéristiques et de profils avec un plan d’action visant l’autodétermination des communautés autochtones, on ose croire en un avenir meilleur grâce à la disponibilité des statistiques utiles qui comblent des lacunes en matière de données. Le rapatriement de ces informations permettrait aux gouvernements autochtones de gérer et de planifier les services, de prendre des décisions éclairées et d’établir des structures qui leur conviennent à mesure qu’ils progressent vers l’autonomie. De plus, les statistiques qui exposent au grand jour un quelconque abus permettraient de soutenir d’éventuels appels à la justice. Actuellement, une sorte de bouillonnement émerge autour de la question des liens qui peuvent s’établir entre le numérique et l’humanité, ce qui peut nous permettre de voir si les avantages l’emporteront sur les dangers. Il sera vital de considérer, dans ces analyses, si le fossé se creuse entre les riches et les défavorisés.

Devant ce défi à relever, les alliances bienveillantes renforcent l’élan vers la réconciliation. Dans la nouvelle « Les grands arbres » de Michel Jean, celui-ci raconte l’aventure de Juuk qui est envoyée par son grand-père vers les Grands Arbres. Finalement, son frère Kuuk la ramène vers la sécurité de la terre ferme de la plage. La chaleur finit par chasser la noirceur qui lui serrait le cœur. La valeur de l’entraide apparaît aussi dans « Dix jours sur écorce de bouleau » de Marie-Andrée Gill où les visiteurs apportent des béquilles après avoir reçu un signe en rêve indiquant que quelqu’un en aurait besoin. De même, si l’évolution fulgurante des outils technologiques nous désoriente et nous accable, la force de la fraternité et l’entraide entre nations autochtones ainsi qu’entre partenaires organisationnels et gouvernementaux pourront apporter la lumière à notre avenir. C’est sur de tels partenariats qu’on devrait miser.

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