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Aimer et se laisser transformer

Image en bandeau : Alain Riendeau et sa femme Michèle | Photo : Pascal Huot/Mission chez nous

Alain Riendeau est assis à la table de sa cuisine. Il vient tout juste d’arriver chez lui, à temps pour l’entrevue. Rapidement, on devine qu’on a affaire à un verbomoteur passionné! Michèle Riendeau, sa femme, est calme et visiblement plus réservée. Mariés depuis 35 ans, on pourrait croire que le couple de La Tuque en Mauricie gère une multinationale tellement il est occupé. Mais Alain n’est pas PDG, sa femme non plus.

Alain est diacre. Lui et sa Michèle sont engagés à la paroisse de La Tuque et se rendent régulièrement dans la communauté atikamekw de Wemotaci (115 km au nord de la municipalité). Dire qu’ils manquent de temps est un euphémisme. Avec son humour bien à lui, Alain résume le plus sérieusement du monde : « Moi si je veux m’ennuyer, il faut que je le prévoie dans mon agenda! », avant de s’esclaffer bruyamment.

Dès le début de l’entrevue, on sent bien la complicité et la complémentarité chez les deux époux. Parfois, une question est posée à Michèle et c’est Alain qui répond. Parfois, c’est l’inverse. À savoir si Alain s’adonne comme Michèle à l’artisanat, c’est elle qui répond, le regard complice : « C’est un manuel, mais pas un artiste… »

Alain Riendeau | Photo: Pascal Huot/Mission chez nous
Alain Riendeau | Photo: Pascal Huot/Mission chez nous

Il y a environ treize ans de cela, on a demandé à Alain de donner de son temps dans la communauté à raison d’un week-end par mois. Le prêtre qui l’a précédé sentait que la présence d’un couple pourrait être bien vue dans la communauté. Le duo a donc commencé à se rendre à Wemotaci pour rencontrer les parents qui demandent un baptême ou ceux et celles qui ont un projet de mariage et aussi faire des célébrations de la parole.

À leur début, il y a eu une période d’adaptation tant pour eux que pour la communauté. De prétendus sauveurs, la communauté en avait déjà croisé plusieurs. La plupart du temps, ces gens ne persévéraient pas, alors à quoi bon s’attacher. Quand Alain et Michèle ont commencé à se déplacer à Wemotaci, les gens ne savaient pas trop qui ils étaient. Petit à petit, la confiance s’est installée. Alain explique l’acclimatation mutuelle. « Après 2 ans de présence, les gens ont vu qu’on était vraiment intéressés à être là. On n’est jamais allés à Wemotaci à reculons », et il poursuit sur leur mission là-bas : « Il ne fallait pas se créer d’attente. On s’était mis dans l’idée qu’on n’était pas là pour amener notre culture. On était là pour vivre avec leur culture. »

Alain mentionne souvent qu’il doit accepter de se laisser déranger, de se laisser interpeller par leur culture, sans pousser la sienne. Il leur laisse savoir qu’il n’a rien à vendre. « J’ai tendance à recommander aux jeunes autochtones de se rattacher à leur culture, à leur tradition. La rencontre de Jésus doit faire un plus dans leur vie, pas un moins. »

Se laisser déranger vient aussi avec un lâcher-prise. Il donne l’exemple d’une dizaine de personnes fréquentant son église qui ont été baptisés dans une autre religion. Malgré sa consternation, il n’entre pas dans le jugement. « Je ne sais pas s’ils sont conscients que c’est une forme d’apostasie, tu renonces à ta religion première. » Selon lui, il n’était pourtant pas question de renoncer à leur baptême catholique. Il raconte son malaise à la suite de cette situation et nuance sa pensée. « Il faut que j’accepte que pour eux autres, c’est le même Jésus. Ils ne sont pas au courant des nuances. C’est pour moi que c’est dérangeant, mais pas pour eux, faut que j’accepte de vivre avec ça. »

À la suite d'abus perpétrés par un prêtre dans la communauté, une étape importante dans le processus de réconciliation avec l’Église a été vécue à Wemotaci | Photo : Christian Flamand
À la suite d’abus perpétrés par un prêtre dans la communauté, une étape importante dans le processus de réconciliation avec l’Église a été vécue à Wemotaci en 2024. | Photo : Christian Flamand

Dans la communauté atikamekw, les funérailles à l’église sont fréquemment demandées. Alain constate que la communauté est très attachée à ce rite de passage. Puisqu’un décès, ce n’est pas planifié et qu’en plus, les corps ne sont pas incinérés, les funérailles ne peuvent être remises à plus tard. Parfois, ça lui est impossible de célébrer des funérailles au moment voulu par la famille, alors il remanie souvent son agenda pour être capable d’offrir ce service. Michèle fait remarquer qu’il y a déjà eu beaucoup de décès cette année. De janvier à avril seulement, cinq funérailles ont été célébrées. « D’habitude, on a en moyenne sept funérailles par année. » 

Selon Alain, une des choses qui fait la richesse de leur ministère à deux, c’est que la présence de son épouse vient éliminer une part de risque qui peut être associée au fait de donner sa confiance à une seule personne. Il avance même qu’un couple est perçu comme moins menaçant. À plusieurs égards, les femmes n’ont pas la même sensibilité que les hommes sur différents enjeux. Le diacre commence par se décrire pour expliquer en quoi son épouse est essentielle au sein de leur ministère. « Je suis un mélange de souplesse et de fermeté. » Michèle hoche clairement la tête en guise d’affirmation, non sans esquisser un sourire. Parfois, il semblerait que c’est la fermeté qui est davantage au rendez-vous chez Alain, et c’est là que Michèle entre en scène, puisqu’elle apparaît plus accessible, plus douce. De plus, la présence de Michèle vient renforcer le travail qu’ils accomplissent dans la communauté, car elle met concrètement la main à la pâte. « C’est inné chez moi. Je suis habituée d’aider. »

La gentillesse de Michèle est notoire et touche les gens, particulièrement les kukum (les grands-mamans). Les femmes s’adressent à elle pour faire des demandes, parfois avant d’en parler à Alain, comme si elles voulaient souffler le chaud et le froid. Elles sont naturellement portées à aller vers elle pour discuter et elle doit régulièrement clarifier certaines situations. « Ce qu’on a entrepris à la fin des célébrations le dimanche, c’est de recevoir les gens pour un toasts et café. Souvent, les femmes vont s’adresser à moi pour toutes sortes de choses comme les baptêmes, les mariages ou des questions existentielles comme Pourquoi vous ne voulez pas baptiser des adultes? Elle leur explique que ce n’est pas parce qu’ils ne veulent pas. Une préparation est nécessaire avant ce sacrement; c’est pourquoi le baptême ne peut pas être célébré immédiatement.

Visiblement très attaché aux gens qu’il côtoie là-bas, le diacre n’hésite pas à affirmer qu’il les aime d’amour. Son épouse, du tac au tac, ajoute qu’elle les trouve vraiment exceptionnels. Cependant, l’amour n’est pas aveugle, et ils sont conscients que tout n’est pas rose là-bas. Ça fait partie de ce qu’ils appellent « se laisser déranger ». Michèle admet qu’au moment où ils mettent les pieds dans la communauté, ils n’ont pas d’attente. Son époux ironise sur le fait que la gestion du temps est bien différente à Wemotaci qu’à La Tuque. Comme le mentionne Michèle, les célébrations ne commencent à peu près jamais à l’heure parce que c’est ainsi à Wemotaci. « On les prend quand ils sont prêts. »

Le mot de la fin est littéralement partagé entre les deux. « C’est la forme d’inculturation qu’on veut vivre avec eux autres. Accepter de se laisser transformer (Michèle), déranger par leur culture, mais en même temps, on trouve ça très beau (Alain). Ils sont d’une sagesse incroyable (Michèle). »

Quelques membres du comité de pastorale de Wemotaci et Alain Riendeau | Photo : Christian Flamand
Quelques membres du comité de pastorale de Wemotaci avec Alain Riendeau, d.p. | Photo : Christian Flamand

 

En complément, on pourra aussi écouter cette entrevue avec Alain Riendeau (épisode 74 de l’émission de radio Confluents).

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