Image en bandeau : Municipalité d’Oka dans laquelle est enclavé le territoire mohawk de Kanesatake | © Municipalité d’Oka
(Répertoire du patrimoine culturel du Québec)
Il y a 35 ans, la crise d’Oka – événement que les Kanien’kehá:ka (Mohawk) préfèrent souvent appeler « le siège de Kanehsatà:ke et de Kahnawà:ke » – secouait le Québec et le Canada tout entier. Pendant 78 jours, à l’été 1990, la communauté mohawke de Kanehsatà:ke s’est opposée à l’agrandissement d’un terrain de golf sur des terres ancestrales, incluant un cimetière et une pinède sacrée. Ce face-à-face tendu entre les Mohawks, la Sûreté du Québec, puis l’armée canadienne, a mis en lumière les profondes injustices coloniales toujours à l’œuvre.
Ce dossier, publié progressivement entre le 11 juillet et le 26 septembre, dates de ces événements qui ont à l’époque attiré l’attention mondiale sur les revendications territoriales des peuples autochtones au Canada, propose de revenir sur ces journées de l’été 1990 en vous offrant une entrevue exclusive avec Ellen Gabriel, figure emblématique de la résistance menée alors par la communauté de Kanehsatà:ke, un compte-rendu du récent livre d’entretiens d’Ellen Gabriel, Quand tombent les aiguilles de pin. Une histoire de résistance autochtone, et cinq textes explorant la solidarité de groupes chrétiens d’ici et d’ailleurs mobilisés à l’époque.
Deuxième texte : un article d’Anthony Nollet
Un évêque mexicain au cœur de la « théologie indienne de la libération »
Samuel Ruiz devient l’évêque du Chiapas en 1960, une région au sud-est du Mexique dont la population est majoritairement autochtone. Historiquement, les Autochtones du Mexique restent marginalisés dans les régions rurales et sont relégués au travail agraire, ce qui cristallise leur identité autour d’une notion de classe. Ruiz est un théologien de la libération latino-américain perçu très positivement parce qu’il a indéniablement lutté avec les mouvements d’émancipation autochtones à l’échelle panaméricaine et les a aidés. En effet, il participe au concile Vatican II de 1963 à 1965 et à la Conférence épiscopale latino-américaine de Medellín en 1968, qui a pris fait et cause pour la dignité des pauvres et leur libération des structures oppressives. À ces deux rassemblements, il déclare son soutien aux plus opprimés de son diocèse, les Autochtones du Chiapas, et s’engage rapidement sur le terrain pour comprendre leur réalité aliénante. Sa perspective théologique s’oriente autour de l’autodétermination, des droits de la personne et de l’affranchissement des structures d’oppression établies par le colonialisme et le capitalisme. Il met de l’avant une nouvelle vision du monde, empreinte de respect envers les Autochtones, leurs spiritualités et leurs cultures traditionnelles et traditions qu’il place sur un pied d’égalité avec les cultures occidentales.
C’est lors du premier congrès indigène du Chiapas en 1974 qu’il met ses idées en pratique. Ce congrès est le premier véritable rassemblement politique des Autochtones de la région : en reconnaissant et en valorisant leur droit de parole, il a fait naître des mouvements revendicatifs unis autours de problématiques communes.
Quels liens avec le Québec et le Canada?
En octobre 1971, Samuel Ruiz visite Montréal à l’occasion du 14e congrès de l’Entraide missionnaire. Relevant uniquement de l’autorité des congrégations religieuses missionnaires (donc indépendant du pouvoir central de l’Église catholique), cet organisme devient la plaque tournante de la réflexion théologique et sociopolitique des missionnaires québécois et canadiens. Avec ses congrès et la publication de son Bulletin, L’Entraide devient un lieu important d’échanges d’idées au Québec. Lors de ce 14e congrès, Samuel Ruiz présente ses idées, ses critiques du modèle clérical et propose son modèle de dialogue interculturel qu’il utilise auprès des Premières Nations de son diocèse au Chiapas. Déjà, plusieurs religieux québécois y voient une occasion d’interagir plus efficacement avec les Autochtones. Les propos de Michel Chartrand publiés dans Le Soleil du 12 octobre 1971 appuient la critique de Ruiz : « L’Église n’a pas le courage de dénoncer l’injustice du capitalisme; elle tolère, quand elle ne les bénit pas, les crétins. »

Surprenamment, les échos de cette conférence retentissent jusqu’aux Territoires du Nord-Ouest, surtout auprès de trois oblats : René Fumoleau, Louis Ménez et Camille Piché. Ces derniers sont connus pour leurs efforts dans l’organisation d’un réseau de coopératives pour les communautés autochtones de l’Arctique. Dans les années 1970, ils s’engagent auprès de la coalition œcuménique Projet Nord et de la Commission Berger lorsque le gouvernement fédéral veut construire un gazoduc sur des territoires ancestraux autochtones. À ce moment, les coopératives locales qu’ils ont établies dans plusieurs communautés font front commun pour représenter les intérêts autochtones et critiquer les politiques de dépossession du gouvernement. La théologie de Ruiz a eu un effet considérable sur ce trio de missionnaires à un moment où le pouvoir local refusait toutes formes de changement dans les interactions avec les Premières Nations, principalement par le système de pensionnats.
La solidarité au cœur d’un réseau chrétien engagé pour la cause autochtone
Le 24 mars 1980, l’assassinat de l’évêque du San Salvador Oscar Romero a l’effet d’une onde de choc dans les réseaux de solidarité catholiques des Amériques. Deux évêques mexicains, Sergio Mendez Arceo et Samuel Ruiz, fondent rapidement le Secrétariat international de solidarité avec l’Amérique latine (SICSAL) en son honneur pour promouvoir la solidarité chrétienne en Amérique latine. Parallèlement, en 1981, un réseau québécois d’organismes catholiques dont l’Entraide missionnaire, le Comité chrétien pour les droits humains en Amérique latine (CCDHAL) et Développement et Paix (OCCDP) fait front commun et dénonce les réalités cruelles du génocide au Guatemala. Il utilise ses publications pour tenir le public informé de ce genre d’événements et met en place des brigades civiles d’observation des droits humains en Amérique latine. Ses membres militent aussi auprès de la communauté crie dans le Nord québécois à propos du projet d’Hydro-Québec à Grande-Baleine.
En 1989, ces organismes solidaires rejoignent officiellement le SICSAL. Leur objectif initial est de préparer une commémoration alternative du 500e anniversaire de l’arrivée de Christophe Colomb en Amérique afin d’inverser le message colonial de ce genre de célébration. Au programme de 1989 à 1991, plusieurs activités sont planifiées pour sensibiliser le public aux dures réalités des peuples autochtones. Par exemple, une délégation québécoise, composée d’André Drapeau, de Lise Blais et de Vivian Labrie, est envoyée au Mexique pour assister à la neuvième rencontre spéciale du SICSAL et à la deuxième rencontre continentale autochtone. Ces rassemblements proposent de remettre en cause la conscience historique des peuples colonisateurs pour ouvrir à un espace inclusif. C’est un message qui rejoint plusieurs objectifs des organismes chrétiens engagés au Québec.
La crise d’Oka et la crise du Chiapas
Dès que le siège de Kanesatake débute, en juillet 1990, l’Entraide missionnaire publie des déclarations de paix et de justice dans son Bulletin. Des lettres promouvant ces mêmes thèmes sont envoyées au premier ministre Brian Mulroney pour faire pression et désamorcer la situation. Dans l’Ouest canadien, Camille Piché1 reçoit rapidement un appel d’un oblat québécois qui lui demande de s’engager auprès des Mohawks de Kahnawake et de Kanesatake. Dès lors, il organise des cérémonies et des prières de solidarité et tend la main à plusieurs chefs autochtones prenant part aux protestations, comme George Erasmus, Jerome Morin et Harold Cardinal. Il s’efforce également de créer des ponts avec les autres initiatives au Canada et tisse un réseau solide avec plusieurs évêques de la Conférence des évêques catholiques du Canada pour que cet organisme officiel fasse aussi pression. Lorsque Ruiz est invité au Canada en 1991 par Développement et Paix, il compare la crise d’Oka avec les événements du Chiapas. Et, d’une certaine manière, anticipe le soulèvement zapatiste et la crise du Chiapas trois ans à l’avance : « Ce qui est arrivé à Oka est en train d’arriver à mon peuple. »

En bref, la crise du Chiapas et la crise d’Oka apparaissent comme des réponses presque naturelles à des siècles d’oppression et de racisme. Les mouvements de revendications autochtones qui se manifestent dans les Amériques sont intimement liés. D’une manière très similaire, les cercles de la gauche catholique au Canada ont un historique d’engagement dans la mobilisation pour les causes autochtones.
Nous pouvons cependant nous questionner quant aux limites de leur action. Pourquoi n’ont-ils pu infléchir de manière significative les relations entre l’Église et les Premiers Peuples? Chose certaine, les actions des religieux et religieuses du Canada influencés par la théologie et l’action pastorale de Mgr Ruiz contrastent catégoriquement avec l’image collective que plusieurs Canadiens se sont construite à propos de l’histoire de l’Église catholique et de ses interactions avec les Autochtones.

Anthony Nollet est un candidat à la maîtrise en histoire à l’Université de Sherbrooke sous la direction du professeur Maurice Demers. Ses recherches portent sur les influences de la théologie de la libération latino-américaine de Samuel Ruiz sur les missionnaires canadiens depuis 1960. Aussi, il est chercheur étudiant au sein du groupe de recherche Société, Droit et Religion de l’Université de Sherbrooke (SoDRUS).

