Image en bandeau : Le désert du Néguev en Israël | Photo : Jean Gagné
À l’occasion de la montée vers Pâques, nous vous proposons une réflexion de Marilyne Roy qui, avec sa famille, s’est engagée pendant plusieurs années à Kuujjuaq comme responsable de la Mission Notre-Dame-de-Fatima. Au début de son mandat, un séjour en Palestine et en Israël l’a profondément marquée. Elle y a perçu des résonances entre les aspirations des peuples autochtones et celles du peuple palestinien : un même désir de se relever, de vivre debout, en toute dignité.
Ils étaient en chemin, montant à Jérusalem,
et Jésus marchait devant eux;
et ils étaient effrayés, et ceux qui suivaient avaient peur.
Et, prenant de nouveau les Douze avec lui,
il se mit à leur dire ce qui allait lui arriver :« Voici que nous montons à Jérusalem, et le Fils de l’humain1
sera livré aux grands prêtres et aux scribes,
et ils le condamneront à mort, et ils le livreront aux nations,
et ils le bafoueront, et ils cracheront sur lui, et ils le fouetteront,
et ils le tueront; et trois jours après il se lèvera. »Car le Fils de l’humain n’est pas venu pour être servi,
mais pour servir et donner sa vie
en rançon pour beaucoup.
– Mc 10, 32-34.452
Chaque année, le temps du Carême nous fait revisiter des textes bibliques fondamentaux visant à nous inscrire dans la dynamique de mort et de résurrection discrètement à l’œuvre en nous et dans le monde. Au cœur de ces récits, nous rencontrons notamment la figure du Fils de l’humain, s’enracinant dans les écrits du prophète Isaïe et que Jésus, dans les évangiles, reprend à son compte pour lire et interpréter son parcours. Quand nous lisons vraiment ces récits, nous découvrons que ce sont eux, en fait, qui nous lisent. Ils nous décollent de l’immédiateté de choses et, dans ce mouvement de recul et de décentrement, nous apprennent à reconnaître et à discerner notre solidarité avec toutes les complexités de l’humain qu’ils mettent en lumière. Plus fondamentalement encore, ils nous remettent sans cesse devant un horizon où l’amour libérateur de Dieu embrasse et traverse tout cet humus de la vie, signalant le passage du don en toutes choses, en toutes réalités. Y compris les contradictions qui surviennent à un moment ou l’autre de nos vies : que ce soit la maladie, l’échec, la violence, la mort.
À la suite du Fils de l’humain, nous apprenons à boire le tragique de la vie, à l’intégrer dans le mystère de l’amour du Créateur, alpha et oméga, véritable cadre d’interprétation de nos histoires personnelles et collectives. Je nous propose d’explorer cette figure avec une parabole, qui résonne avec le drame vécu par les Palestinien·ne·s. Certain·e·s se demanderont sans doute pourquoi placer l’injustice vécue par le peuple palestinien au cœur de cette réflexion pascale diffusée par Mission chez nous, organisme de solidarité chrétienne avec les peuples autochtones. Alors voilà.
À l’été 2018, alors que ma famille et moi venions de compléter notre première année à la mission catholique de Kuujjuaq, j’ai participé à un voyage exploratoire dans les territoires occupés de Palestine et en Israël. Ce voyage de groupe, appelé « Abraham’s children tour », répondait à l’invitation des communautés chrétiennes palestiniennes à l’égard des chrétien·ne·s du monde : « Venez et voyez. » Venez et voyez l’injustice vécue au quotidien, depuis plus de 70 ans, par les Palestinien·ne·s. Venez et voyez notre résistance créatrice et pacifique, enracinée dans l’esprit de Jésus, qui nous fait choisir d’embrasser ce combat pour la justice, le droit et la dignité humaine, enraciné·e·s dans l’amour de nos ennemis et dans l’espérance donnée par la foi. Les rencontres que j’y ai vécues m’ont permis d’arriver à un constat : l’injustice subie par le peuple palestinien et celle qui est vécue par les peuples autochtones en Amérique sont, en fin de compte, intimement liées. Des injustices découlant, de part et d’autre, du colonialisme, de l’appropriation illégale du territoire, de la volonté d’éradiquer la présence d’un peuple (sa culture, son histoire, sa langue) de ce territoire. Ainsi, ce voyage a planté profondément en moi la conviction que ma solidarité avec les peuples autochtones de même que celle que je vis avec le peuple palestinien n’en était, en fait, qu’une seule. Mon engagement à Kuujjuaq a donc été aussi vécu comme une manière d’être engagée avec le peuple palestinien. Encore aujourd’hui, alors que j’écris ces lignes, choisir d’être solidaire du peuple palestinien honore aussi cette solidarité que je nourris avec les peuples autochtones. Je joins donc ma voix à celles de tant d’autres autochtones au Québec et au pays qui prennent parole en faveur d’une justice rendue au peuple palestinien, encore aujourd’hui crucifié.

La parabole
Revenons à la parabole que je voulais proposer. Imaginons un enfant qui, un soir dans son lit, demande à sa mère qui le borde : « Maman, pourquoi y a-t-il tous ces enfants qui meurent à Gaza, par le froid, la faim, les bombes? »
Sa mère, saisie, reste bouche-bée. Sa respiration s’arrête, tout comme sa main qui caressait les cheveux de son enfant. Elle le regarde et lit le trouble sur son visage, signe de l’atteinte viscérale engendrée par le drame de ses petit·e·s semblables palestinien·ne·s. Elle voit aussi sa propre impuissance et, ultimement, par-delà ce qu’elle a réussi à comprendre de l’injuste tragédie vécue par ce peuple, elle se butte au manque de réponse devant cette énigme du mal et de la violence. Comment expliquer une telle brutalité? Son instinct protecteur voudrait bien chasser ce trouble du cœur de son enfant, lui éviter de goûter à l’amertume qui traverse la vie humaine. Elle aurait tant désiré que la vie épargne à son petit de connaître la souffrance.
Elle reconnait en elle-même la peur de souffrir, celle qui nous amène à vouloir l’éviter ou la nier. Comme si tourner le dos au mal nous en libérait. Comme si oser le recevoir allait nous anéantir, nous détruire. C’était là un mensonge, une illusion dans laquelle on se berce et qui, pourtant, nous garde captifs ou captives. On prend la fuite, ou on garde le silence, en croyant que nous serons épargné·e·s par la souffrance, alors que cet évitement nous lie à elle, comme une proie à son prédateur.
De sa mémoire surgissent des souvenirs. Elle revoit son tout-petit qui découvrait la beauté du monde pour la première fois. Comme cette fois où, au début de l’été, à plat ventre dans l’herbe, il se passionnait à observer les chenilles, à les toucher pour mieux connaître leur douceur, à écarquiller les yeux en apprenant que, bientôt, elle deviendrait papillon. Ce petit humain était une merveille-née de curiosité, d’émerveillement, de sensibilité, prête à recevoir l’univers autour d’elle. Comme mère, elle l’avait accompagné dans son premier accueil du monde et de sa beauté. N’était-elle pas appelée, en cet instant, à continuer d’être cette présence aimante qui rend possible l’ouverture confiante à l’inconnu, et plus encore lorsqu’il s’agit de découvrir et de reconnaître – en soi-même comme dans le monde – ce qui est en contradiction avec la beauté originelle de la vie, avec l’aspiration au bonheur qui habite le cœur de l’humain? Ne percevait-elle pas cet appel à être cette altérité bienveillante qui atteste de l’amour, alpha et oméga, où le mal et la souffrance peuvent être bus et transformés, offrant ainsi la lumière du matin de Pâques pour que nous puissions nous lever enfin comme acteur·trice·s dans nos histoires?
Quelques fractions de seconde pour décider quel chemin emprunter : détourner l’attention de son enfant et esquiver la question? Tenter une réponse facile qui, comme un coup de baguette magique, viendrait triomphalement faire taire la question, une fois pour toutes?
Dans une profonde inspiration, reprenant sa caresse, elle choisit une autre voie. Une décision qui l’amène hors de sa zone de confort, dans des pans d’elle-même où elle se sent vulnérable, où elle ne maîtrise plus rien. Prenant à bras-le-corps la question de son enfant, elle décide de s’engager avec lui sur le chemin que cette interrogation a ouvert. Chemin de traverse, de passage. Elle consent à se laisser traverser par elle, à la recevoir, à la boire comme le Christ a bu la coupe, coupe remplie du fantasme de toute-puissance et de domination qui défigure l’humain et ses relations avec les autres.
« Toi aussi, tu es bouleversé par ce que vivent les enfants palestiniens? », demande la mère à son enfant. Et l’enfant commence à parler. Et sa mère l’écoute.
Dans l’espace-temps de leur conversation, espace du 3e jour au cœur de la trame linéaire du temps, ils ne sont pas seuls. Avec eux, les enfants palestiniens, leur mère, leur père, leur grands-parents, leurs frères, leurs sœurs. Avec eux aussi, tous les humains partout à travers le monde qui, comme eux, sont émus jusque dans leur entrailles par les souffrances vécus par ces enfants. Certains prennent un visage particulier, comme cet homme de Malaisie, père d’une fillette de 3 ans qui, ayant vu la souffrance des Palestinien·ne·s, ayant entendu leur cri, a vendu sa voiture pour financer son engagement à bord d’un bateau de la Global Sumud Flotilla. Dans leur partage, le mal et la souffrance sont nommés : oppression, apartheid, génocide. Leurs paroles se buttent aux impasses, notamment celle de l’incapacité des nations, ou de leur manque de volonté, à faire respecter le droit international et à appliquer les sanctions nécessaires pour faire cesser le massacre3. Ainsi immobilisés comme un voilier sur une mer sans vent, ils sont alors remis en mouvement par le souffle de la réponse donnée par des centaines d’humains sur des dizaines de bateaux qui, malgré la peur, ont choisi de « monter à Jérusalem », de résister de manière pacifiques et créatrices aux puissances d’oppression, d’apartheid et de génocide à l’œuvre en Palestine, pour briser le blocus et ouvrir un corridor humanitaire aux Palestinien·ne·s4.
Leur échange aboutit dans la prison du Néguev, et dans les camps de réfugié·e·s inondés de Gaza. Dans la famine, le froid et le massacre, malgré le prétendu cessez-le-feu. Et pourtant, dans les cendres et les décombres, ils découvrent avec stupéfaction des humain·e·s qui se dressent, debout dans l’amour, la foi et l’espérance tenace. Ils les écoutent leur parler5. Des humains debout qui les relèvent et leur disent : « Courage! Debout! Il t’appelle! »

« Courage! Debout! Il t’appelle! »
Nous nous apprêtons à entrer dans les célébrations de Pâques, qui nous feront repasser par le chemin de croix, à la suite du Fils de l’humain. Il me semble que l’appel qui s’adresse à nous aujourd’hui est celui-ci : « Courage! Debout! Il t’appelle! »
Courage de reconnaître et de nommer les injustices.
Courage de se lever pour les dénoncer et tisser des solidarités vécues avec les opprimé·e·s, avec ceux et celles qui souffrent.
Courage de répondre en résistant de manière créatrice et pacifique, à la manière du Fils de l’humain et de tant de Palestinien·ne·s, à tout ce qui dénie à l’humain sa dignité.
Que dans nos résistance créatrices, inspirées par cette option radicale de croire et de s’émerveiller de la beauté du monde, nous puissions trouver notre ancrage dans l’amour vécu à la suite du Fils de l’humain.
Que dans cet Amour, alpha et oméga, nous puissions nous découvrir connecté·e·s les un·e·s aux autres dans nos luttes respectives.
Que dans ce mystère, nos solidarités, fondées sur le don, agissent comme le bâton de Moïse qui a ouvert un passage dans la mer pour que le peuple traverse en terre de liberté.
Ensemble, nous sommes ce Corps du Ressuscité, pourtant encore Crucifié dans le monde; espace du 3e jour où se lève le Fils de l’humain.
Oui, que se lève le Fils de l’humain!
Et en lui, que se lève une multitude de sœurs et de frères, relevés des cendres de la brutalité humaine, pour redonner l’humain à l’humanité.

Marilyne Roy est titulaire d’une maîtrise en théologie de l’Université Laval. Elle a aussi une formation en accompagnement spirituel du Centre de spiritualité Manrèse, où elle a d’ailleurs travaillé de 2013 à 2017. En 2017, avec ses enfants et son conjoint Jonathan, elle quitte Québec pour s’installer dans le village inuit de Kuujjuaq, au Nunavik. Depuis, elle y exerce le rôle de coordonnatrice de la mission catholique Notre-Dame-de-Fatima.

